samedi 27 août 2016

Les anti-burkini rhabillés par le Conseil d’Etat


Par Frantz Durupt et Ismaël Halissat — 
Lila Charef, du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), à l’entrée de la salle d’audience du Conseil d’Etat, à Paris, jeudi. Photo Laurent Troude pour Libération 



Malgré l’invalidation de l’arrêté de Villeneuve-Loubet, certains maires ont décidé de maintenir dans leur ville l’interdiction du vêtement islamique en attendant d’être mis en cause directement.
«C’est une leçon de droit», estime Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l’université Paris-Ouest-Nanterre.
QUELLE EST LA POSITION DU CONSEIL D’ÉTAT ?
Le Conseil d’Etat a estimé que l’arrêté litigieux a porté «une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle».
Le Conseil d’Etat est allé encore plus loin en précisant que «l’émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée». Autrement dit, l’émoi de la société n’est pas une raison valable pour limiter les libertés. 



CHANTAL DELSOL : LE BURKINI, UN DÉBAT SURRÉALISTE DANS L'ÈRE DU VIDE
• Par Alexis Feertchak, Vincent Tremolet de Villers 



FIGARO - Alors que le Conseil d'Etat a suspendu une circulaire anti-burkini, la philosophe Chantal Delsol s'étonne que les médias et les politiques aient été obsédés tout l'été par un «maillot de bain».

Membre de l'Institut, fondatrice de l'Institut Hannah Arendt, Chantal Delsol est philosophe et historienne des idées. Elle a dernièrement publié Le Populisme et les Demeurés de l'Histoire (éd. Le Rocher, 2015) et La haine du monde. Totalitarismes et postmodernité (éd. Cerf, 2016).

FIGAROVOX. - SUSPENDU PAR LE CONSEIL D'ETAT, L'ARRÊTÉ «ANTI-BURKINI», QUI N'ÉVOQUAIT PAS DIRECTEMENT LE BURKINI, MAIS «UNE TENUE CORRECTE», MENTIONNAIT LE PRINCIPE DE LAÏCITÉ. LE BURKINI PRÉSENTE-T-IL UN DANGER POUR LA LAÏCITÉ?
CHANTAL DELSOL. - Il faut dire d'abord que ce débat est complètement surréaliste! Au moment où nous avons tant de problèmes réels et cruciaux, les médias ne parlent que d'une question de maillot de bain! Pourtant ce débat est significatif d'une réalité française trop passée sous silence: la fameuse laïcité française n'est rien d'autre que l'obligation de taire sa religion, de ne pas en faire état, de faire comme si elle n'existait pas - manière de récuser les croyances, parce que celui qui est interdit de dire ouvertement ce qu'il pense, finit par cesser de penser. Et significatif aussi d'une autre réalité: la fameuse tolérance française des Droits de l'homme, ne s'applique finalement qu'à ceux qui nous ressemblent en tous points… étrange tolérance! Personnellement je trouve insensé qu'on interdise à ces femmes de se baigner dans leur tenue traditionnelle. Les arrêtés municipaux incriminés parlent de trouble à l'ordre public: sommes-nous incapables de tolérer une chose aussi bénigne? Arrêtons alors de nous faire les chantres de la liberté… Si la laïcité est mise en danger par le burkini, c'est qu'elle est dictatoriale: tout la dérange, absolument tout.
Il y a encore un autre aspect des obsessions françaises qui surgit dans cette affaire et anime une partie de la gauche: la défiance vis à vis des municipalités qui ont le pouvoir de déposer des arrêtés sur des sujets sensibles. Certains déplorent que ce ne soit pas l'Etat qui s'en charge…
UNE LAÏCITÉ DE COMBAT PEUT-ELLE ÊTRE EFFICACE CONTRE L'ISLAMISME CONQUÉRANT?
Il est intéressant de voir comment une certaine droite profite de la face noire de la laïcité française pour s'opposer à la communauté musulmane. Je n'appartiens pas à cette droite-là. C'est une instrumentalisation de la laïcité, et même si personnellement je ne défends pas la laïcité à la française (je préfère la sécularisation occidentale en général, qui défend la diversité des religions au lieu de les évincer), je ne suis pas d'accord avec cette exploitation de la laïcité à des fins plus que douteuses.
L'islam conquérant est une réaction contre un vide de sens, un matérialisme extrême, une indifférence affichée vis à vis de tout ce qui fait le tragique de la vie. Si on croit lutter contre lui en déployant un vide encore plus grand, quel aveuglement! Les cellules de déradicalisation, mises en place par les instances administratives, me font mourir de rire. On ne luttera contre l'islam conquérant que par deux moyens: en aidant les musulmans à moderniser leur religion, à se «protestantiser» (ce qui est fait pour une partie d'entre eux), et/ou, si l'on est intelligent et bienveillant, en les convertissant à des religions proches mais non-violentes. Les cellules de déradicalisation, qui expliquent que le seul idéal consiste en un humanitaro-capitalisme gluant et matérialiste, ne convaincront personne. Les jeunes radicalisés ne cherchent pas de grands discours: ils veulent donner un sens à leur vie.
Est-il pertinent d'envisager comme des religions équivalentes le judaïsme, le christianisme et l'islam?
QU'ENTENDEZ-VOUS PAR ÉQUIVALENT? Si vous entendez par là égaux devant la loi, bien sûr. Que l'islam nous dérange, peut-être, mais mon opinion là-dessus est très ferme: à partir du moment où nos ancêtres ont colonisé (ont fait l'erreur de coloniser, d'après moi), nous avons à en porter la responsabilité et les conséquences. Voilà des sociétés entières, de confession musulmane et bien souvent de langue française, qui sont amenées à venir chez nous parce que nous les y avons attirées. Ce serait incroyable maintenant de ne pas vouloir vivre avec elles. Je trouve d'ailleurs extraordinaire que les citoyens du sud de la France, ceux mêmes qui avaient défendu l'Algérie française avec ferveur, soient justement ceux qui supportent le moins l'islam.
Les religions doivent être traitées sur notre sol de façon équivalente - ce qui signifie aussi, soit dit en passant, que nous n'avons pas à justifier des traitements de faveur pour les musulmans (parce qu'ils sont d'anciennes victimes, certains gouvernants leur donne raison par principe).
NICOLAS SARKOZY PRÔNE L'ASSIMILATION. QU'EST-CE QUI CONSTITUE AUJOURD'HUI LE «NOUS COMMUN» AUQUEL L'IMMIGRÉ DOIT S'ASSIMILER?
Avoir une dignité, en ce qui concerne le vêtement dans le domaine public, se traduit par : cacher ses fesses et montrer son visage. Voilà ici, le « nous commun ».
L'exigence de la tolérance et de la liberté (au moins si on veut continuer à défendre les droits de l'homme), ne signifie pas que tout doit être permis. Et vous avez raison de parler d'un «nous commun», qui constitue un socle de convictions essentielles au nom desquelles toutes les différences ne sont pas acceptables. On ne va pas admettre en France la lapidation des femmes, ni la légitimité de la pédophilie (le mariage des filles à douze ans)! Je souhaiterais que la loi française ne traite pas la polygamie avec tant de désinvolture: combien de familles polygames qui touchent les allocations alors qu'elles sont hors la loi? La monogamie fait partie du «nous commun», non pas en raison d'une loi religieuse ancienne et oubliée, mais parce que la polygamie c'est à la fois l'immaturité des femmes, et des enfants sans père. En ce qui concerne l'affaire qui nous occupe aujourd'hui, je dirai que ce qui doit être interdit, ce n'est ni le burkini ni le foulard, mais la burka: si l'on veut bien croire que la conviction de la dignité personnelle est au fondement de nos certitudes, un visage caché n'existe plus en tant que personne, il perd l'expression de sa dignité (laquelle ne peut pas se perdre, puisqu'elle est substantielle). Avoir une dignité, en ce qui concerne le vêtement dans le domaine publique, se traduit par: cacher ses fesses et montrer son visage. Voilà ici, le «nous commun».
L'ISLAM EST-IL COMPATIBLE AVEC CE «NOUS COMMUN»?
Bien sûr, si l'on entend par là l'islam de France partagé par beaucoup de musulmans d'ici, certainement désespérés de voir ce à quoi on les identifie. N'oublions pas qu'il n'y a pas de pape de l'islam, ni d'orthodoxie affichée. Si l'on entend par islam celui de la tradition et de nombre de pays fondamentalistes, bien sûr la femme n'est pas une personne au même titre que l'homme. Mais la plupart des musulmans de France sont occidentalisés - prenons garde qu'ils ne soient tentés de se désoccidentaliser, si nous les traitons tous, injustement, comme des terroristes!


COMMENTAIRE DE DIVERCITY 

IL NE FAUT PAS SE VOILER LA FACE, l’opération burkini de caractère salafiste a été menée de main de maître. Elle n’a rien d’anodin, elle est de pure provocation et ça marche.
La trêve de l’été pousse beaucoup de Français moyens à se précipiter sur les plages. Donc « instrumentalisons » les plages se sont dit les salafistes et agitons y ce chiffon rouge, le burkini qui fait foncer la bêtise au front de taureau sur tout ce qui bouge. Il aura donc suffi de quelques-uns de ces maillots hideux –comment des femmes choisissent-elles d’enfiler ce machin- pour mettre la France en état de choc. Le conseil d’Etat a remis les pendules à l’heure en provoquant plus d’agitation encore. Ce qui est en jeu c’est une instrumentalisation donc une dé-crédibilisation de la laïcité à la française et cela c’est redoutablement dangereux. Manuel Valls qui a médiatiquement gonflé les biceps s’est décrédibilisé au profit de l’agité Sarko qui reprend vaillamment du service et d’un FN qui reste zen et exige qu’on légifère. « Le problème est ailleurs, il git dans l'idéologie dont ces accoutrements ne sont que l'une des manifestations qui bourgeonnent sur le continent européen. Il est tellement plus facile de s'en prendre à un vêtement qu'à l'idéologie dont il procède ! » commente Drieu Godefridi dans le Vif. Et d’en tirer, comme beaucoup de forumeurs grincheux les mauvaises conclusions  que voici: « Ainsi les questions vestimentaires sont-elles remises dans une juste perspective, celle du symptôme de la diffusion, en Europe, d'une doctrine islamique radicalement opposée aux fondements de notre civilisation Voici la vraie question : celle de l'avenir, en Europe, de la doctrine islamique, et non de "l'islamisme", "des musulmans" ou de tel ou tel vêtement. »
Et de conclure insidueusement « Car l'islam est plus qu'une religion. À l'opposé du christianisme, l'islam définit un projet politique et un droit complets, régissant tous et chacun des aspects de la vie des individus. »
DiverCity ne partage pas cette analyse lapidaire  et est persuadé au contraire, comme le suggère du reste l’auteur de cette carte blanche,  que l’islam  « comme toute norme est questionnable et réformable. »
Constatons, précise Chantal Delsol que « L'islam conquérant est une réaction contre un vide de sens, un matérialisme extrême, une indifférence affichée vis à vis de tout ce qui fait le tragique de la vie. Si on croit lutter contre lui en déployant un vide encore plus grand, quel aveuglement! Les cellules de dé-radicalisation, mises en place par les instances administratives, me font mourir de rire. »
(…) « Si la laïcité est mise en danger par le burkini, c'est qu'elle est dictatoriale: tout la dérange, absolument tout. Les cellules de déradicalisation, qui expliquent que le seul idéal consiste en un humanitaro-capitalisme gluant et matérialiste, ne convaincront personne. »
« La plupart des musulmans de France sont occidentalisés - prenons garde qu'ils ne soient tentés de se désoccidentaliser, si nous les traitons tous, injustement, comme des terroristes! »
Sage avertissement, en effet. On le voit, les esprits se radicalisent et  c’est exactement ce que souhaitaient les salafistes  déterminés à saborder la République et notre mode de vie. Le vivre ensemble n’est pas précisément leur objectif, que du contraire.
MG



BURKINI : LE FAUX DÉBAT PAR EXCELLENCE
Drieu Godefridi Le Vif
PhD (Sorbonne), juriste (universités de Louvain & Bruxelles)

Les Français ont le goût de ces débats qui cristallisent les passions et permettent à chacun de se positionner bruyamment, à coup de phrases assassines et de citations définitives. Sans qu'au fond, rien ne change.
Ainsi des arrêtés d'interdiction du burkini, qui évoquent directement le débat, il y a quelques années, sur l'interdiction de la burka.
Si le problème se limitait à des vêtements -- ce que sont d'abord et avant tout la burka et le burkini, ne l'oublions pas -- comme nous serions heureux !
Bien sûr, il n'en est rien. Le problème est ailleurs, il git dans l'idéologie dont ces accoutrements ne sont que l'une des manifestations qui bourgeonnent sur le continent européen. Il est tellement plus facile de s'en prendre à un vêtement qu'à l'idéologie dont il procède !
Car, cette idéologie, ce n'est pas DAESH, ce n'est pas l'islamisme. C'est l'islam. Trente années d'éducation contre "la discrimination", "le racisme" et ses variantes ont si bien conditionné nombre de nos intellectuels -- pour ne rien dire de nos politiques -- que le simple fait de désigner l'islam comme problème leur est inconcevable.
En effet, nous disent-ils, l'islam est une religion. Allons-nous discriminer une religion ? Empêcher des hommes et des femmes de vivre librement leur foi ? À moins que ces velléités de discrimination ne cachent, plus grave !, une sorte de racisme latent et refoulé ?!
Cette disposition d'esprit, que je me suis permis de qualifier de "trahison des clercs" dans un essai récent (*), il est facile de montrer qu'elle procède de l'ignorance.
Car l'islam est plus qu'une religion. À l'opposé du christianisme, l'islam définit un projet politique et un droit complets, régissant tous et chacun des aspects de la vie des individus. L'islam est une doctrine, que l'esprit des Lumières, précisément, nous oblige à traiter comme toute autre doctrine, avec esprit critique et sans déférence (inutile d'y ajouter le mépris, qui aveugle le jugement).
"Vous n'allez pas nous resservir le couplet sur l'islam opposé à l'égalité entre hommes et femmes ?" Non. Car l'incompatibilité de l'islam et de l'Occident -- en fait, de l'islam et de l'idée même de démocratie -- est plus fondamentale. L'islam définit non seulement un ensemble de normes, mais un droit qui se veut complet et immuable, car il prend sa source dans la parole d'Allah. C'est dans la complétude divine de son droit, le fiqh, que réside la différence ontologique entre islam et christianisme. On ne réforme pas la parole de Dieu, on ne discute pas la volonté de Dieu dans une assemblée médiocrement humaine telle qu'un parlement. Abroger une sourate du Coran, ce serait abroger Dieu.
Ainsi les questions vestimentaires sont-elles remises dans une juste perspective, celle du symptôme de la diffusion, en Europe, d'une doctrine islamique radicalement opposée aux fondements de notre civilisation (ie, toute norme est questionnable et réformable). Voici la vraie question : celle de l'avenir, en Europe, de la doctrine islamique, et non de "l'islamisme", "des musulmans" ou de tel ou tel vêtement.
Pour autant, faut-il balayer d'un revers de main le débat sur le burkini ? Ma réponse est oui. Car ce débat masque l'essentiel, il crispe inutilement les passions et ne présente, en soi, aucun intérêt. Que faire ? Laisser agir les autorités locales. Si leurs arrêtés sont conformes au droit, c'est leur prérogative. Il existe des juridictions pour s'en assurer.
(*) La trahison des clercs -- Lettre à un combattant de l'islam. Texquis, 2016.

Image d'illustration © Reuters

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