lundi 12 septembre 2016

Fête du Sacrifice : Héritiers d’Abraham et des Lumières



Par ALI DADDY 

Les musulmans s’apprêtent à célébrer la fête du Sacrifice, un peu comme les chrétiens se préparent à fêter Noël autour d’une table bien garnie. Les uns vont se réjouir de la naissance de l’enfant sauveur, les autres rendront grâce à Dieu en mémoire de l’enfant sauvé. En partageant le mouton rituel, ils se réjouiront en famille de ce que cette victime sacrificielle a pris la place du fils chéri d’Abraham.

Abraham (Ibrahîm) est un personnage biblique commun aux trois religions du Livre. À ce titre, il est le père fondateur du monothéisme. Interrogeons-nous, à l’occasion de la fête de l’aïd el Adha, sur le sens à donner aujourd’hui à ce sacrifice d’Abraham qui est en réalité un « non sacrifice ».

LE PERE DES CROYANTS
Abraham est mentionné des dizaines de fois au travers de 25 chapitres du Coran dont l’un porte d’ailleurs son nom (XIV). Il joue donc un rôle considérable dans l’histoire de l’islam, de sa genèse même.

Abraham est le patriarche de l’islam comme du judaïsme. Il est le père (ab) d’une multitude (raham) de descendants par ses fils Ismaël et Isaac. Il passe ainsi aux yeux des juifs, des chrétiens comme des musulmans pour le «père des croyants» (Isaïe 51, 1, 23 ; épître aux Corinthiens 31, 2).

Et pour le Coran : «Abraham fut un archétype, un dévot à Dieu, un croyant originel : d’aucune façon un associant !» (XVI, 120).

Abraham, al-Khalîl, «l’ami intime de Dieu» (IV, 125) fait écho à une interpellation de Yahvé dans l’Ancien Testament parlant «d’Abraham mon ami» (Isaïe 41, 8, 9).

UN ESPRIT RATIONNEL


Le Coran «appelle à Dieu dans la clairvoyance, la lucidité» (XII, 108) et Abraham y apparaît comme un être doué d’un esprit supérieur et animé d’une foi exigeante.
Il prêche inlassablement la croyance en un seul Dieu et conteste le culte des idoles par l’exercice de la raison : c’est par lui que le Coran va subtilement opérer une sobre et émouvante reconstitution de la naissance du monothéisme sur les ruines de l’animisme (cf. VI, 74-83). Par la suite, le prophète Muhammad, immergé dans une société polythéiste, prit exemple sur Abraham, le premier des monothéistes et grand pourfendeur d’idoles.

Les arguments d’Abraham sont à la fois subtils et pleins de bon sens :

« Lors il dit à son père et a son peuple : « Qu’adorez-vous ? »
Ils dirent : « Idoles nous adorons d’assidue dévotion ».
« Vous entendent-elles, dit-il, quand vous les invoquez ?
Ou bien vous valent-elles avantage ou dommage ? »
« Ils dirent : « Oh non ! Mais nous avons trouvé nos pères procédant ainsi ». (XXVI, 70-74)

Il faut se rappeler qu’à l’époque d’Abraham, les sacrifices humains étaient monnaie courante et ce que Dieu demande en réalité à Abraham, c’est de ne pas sacrifier son fils à l’inverse des idolâtres qui «adorent leurs propres fabrications» (XXXVII, 95-96).

S’il se désolidarise des siens, Abraham implore néanmoins pour son père le pardon de Dieu (XIX, 47). Il est décrit comme un être «à la fois sensible et longanime» (IX, 114). Abraham est donc un exemple positif institué par le Coran comme un imâm, un «modèle pour les hommes» (II, 124).

LE DROIT AU DOUTE

Rappelons que le premier mot phare de révélation islamique est :
Lis !» (iqra’), un impératif branché sur la conquête du savoir par la lecture et la communication. En donnant à l’homme, dès sa création, la science de tout ce qui porte un nom, c’est-à-dire tout ce qui peut être saisi par l’esprit et conceptualisé par le langage, Dieu lui fit une confiance infinie et exclusive (Cf., II, 30-32).

Abraham représente celui qui va substituer au rapport antique de maître à esclave, une relation nouvelle, pacificatrice et dénuée de tout complexe et de toute crainte avec le divin (Cf., II, 131). Il inaugure de cette façon la nécessité d’une foi au service de l’homme.

Il se permet le pouvoir de douter (Cf., II, 260) tout comme par la suite, Muhammad aurait revendiqué son droit au doute selon un hadith rapporté par Muslim, (Çahîh, II, p. 183). Plusieurs siècles plus tard, en Occident, c’est par le doute que Descartes arrive à sa célèbre formule : «Cogito ergo sum».

UN MODELE UNIVERSEL ET ACTUEL

Par nécessité l’islam est formalisé par une loi codifiée, un rituel établi, un credo, et un minimum de dogmes, mais il se considère intrinsèquement comme la restauration de la tradition abrahamique primordiale. Par exemple, quand le croyant s’acquitte de la prière rituelle (çalât), il ne le fait pas en tant qu’individu mais comme patriarche, ou plutôt au nom de l’espèce humaine tout entière. L’individu n’agit plus comme tel mais il devient le représentant de l’Humanité, l’ «homme universel» (al insân al-Kamîl). Abraham représente cet homme primordial totalement pacifié et imprégné par la Réalité divine avant que des religions différentes ne la fragmentent formellement.

Abraham représente un condensé, une synthèse de l’humanité en quelque sorte. Il est le réceptacle à la fois de la diversité humaine et de l’unité de la foi et, dans cette optique, il symbolise à merveille la magnifique devise de l’Europe : «L’unité dans la diversité».
ALI DADDY
Publié December 2008 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ETHIQUE DE LA LOI DIVINE OU ÉTHIQUE AUTONOME ? 

En agissant comme il le fait, Abraham obéit sans sourciller à la loi divine et se prépare à sacrifier ce qu’il a de plus précieux : son fils. Il n’hésite pas, il obéit sans réfléchir à l’injonction divine, à l’exhortation au sacrifice. C’est l’exemple d’école de l’éthique religieuse qui obéit au divin sans esprit critique, sans hésiter et aussi à la volonté de Dieu telle qu’elle s’exprime dans les textes sacrés. A cette éthique religieuse Bentham, Mill, Kant opposeront l’éthique autonome fondée sur la liberté de conscience pierre angulaire de la morale autonome des Lumières. Les djihadistes barbares et sacrificateurs se réfèrent eux aussi à la loi divine telle qu’ils la lisent dans le Coran, c’est à dire littéralement, sans concession. Car, pensent-ils et disent-ils,  Dieu le veut ainsi. Dans son long monologue au Heysel le Dalaï Lama a insisté avec force : aucune religion n’a le droit d’exiger ou d’imposer la mort d’autrui : « Quiconque  attente à la vie d’autrui au nom d’une religion, est à côté de sa religion ».
La grande question qui se pose à nous autres Européens est de savoir si l’éthique religieuse musulmane est compatible avec l’éthique autonome des Lumières qui se fonde sur la loi morale (l’impératif catégorique). Les salafistes qui ont le vent en poupe répondent que non. Les nouveaux penseurs de l’islam et les défenseurs de l’islam des Lumières sont persuadés que oui, mais ils sont minoritaires. Cette question est essentielle et est de nature à opposer les esprits jusqu’au risque d’une guerre civile, ambition avouée des jihadistes les plus déterminés. L’avenir est franchement incertain.
MG

TROUVÉ SUR FACE BOOK :

« Bon Aïd les amis! Soyez gentils avec les moutons, aimables et bienveillants envers vos proches et faites en sorte que votre religion contribue à la paix et au respect des diversités humaines. Et merci. »

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