lundi 19 septembre 2016

Le populisme guidant le peuple ?

La Libre
XAVIER ZEEGERS 

 

Pour comprendre l’ascension de Donald Trump, on se focalise sur le populisme. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce l’incarnation de la démocratie ? Ou une colère aveugle ?  Chemins de traverse. 

Faut-il pardonner à la catastrophe qui brûle une forêt ou inonde nos récoltes ? En posant la question, Boris Cyrulnik précise d’emblée que la haine est fatalement inappropriée envers un phénomène de la nature, qu’il faut juste s’en méfier, s’en préserver, mais d’abord le comprendre. Donald Trump est un accident politique qui deviendra une catastrophe s’il est élu Président. Pour comprendre son ascension, on se focalise beaucoup sur le populisme. Attardons-nous sur ce mot.
S’il recouvre l’expression la plus large du peuple, il est alors - hélas diront certains - l’incarnation de la démocratie. Laquelle, garante des libertés et de l’Etat de droit, autorise aussi l’expression de son contraire, pour autant qu’il y ait le contrepoids d’une Constitution protectrice. Reste que c’est une trop bonne fille qui ne rejette personne et laisse ses prédateurs abuser d’elle, voire la violer, ou pire encore tenter de la tuer. Peut-on alors asséner qu’une majorité des gens se trompent gravement ? C’est tentant, mais au nom de quelle supériorité morale ou intellectuelle ? Faut-il mépriser les peu instruits, les non-diplômés qui votent Trump, donc "mal" ? Dans un entretien avec Pierre Nora, et reparu en livret après son récent décès, Alain Decaux refuse cette ségrégation sociale : " J’ai toujours été frappé, lorsque j’étais invité à des débats dans des usines par exemple, par la qualité du public et l’intérêt des questions posées. Cela ne vole pas bas du tout, et ceci chez les gens les plus simples. " Alors pourquoi cette sorte de crispation collective alors que les problèmes à régler n’ont jamais été si vastes, complexes et cruciaux ?
Peut-être parce qu’ils le sont, justement ! Et que nous surestimons la capacité du pouvoir à exercer le… pouvoir, à peser sur les événements et les structures économiques. Les ouvriers du Hainaut en font l’amère expérience : le pouvoir économique et son arrogance triomphante, quoique souvent aveugle, pèse davantage que les gouvernements. Tout comme le poids de l’Histoire des pays de l’Union européenne qui entrave à présent sa crédibilité dans le désenchantement. Régis Debray parle du " dernier mythe idéaliste des survivants de la guerre de 1939-1945 " .
Le populisme, on le retrouve dans le film de Claude Berri tiré du diptyque de Pagnol : "L’eau des collines". Un village meurt de sécheresse. Le Conseil municipal invite un géologue de la ville à donner son avis. Il s’enfonce alors dans des méandres hydrauliques que nul ne saisit et rapidement tous ont les nerfs à vif. Ils veulent que le technicien soit un sorcier faisant rejaillir l’eau, et basta ! Quand il conclut qu’il faut être raisonnable et se contenter d’un rationnement par camion-citerne, voire carrément - sacrilège ! - quitter le village, c’est l’émeute : il doit fuir. Déboule alors un berger vociférant : " Mon eau, mon eau ! " Le maire lui dit que venu à temps, il aurait pu entendre les explications… dont il n’a cure. En panique, brandissant son bordereau, il hurle : " J’ai payé pour mon eau, je veux mon eau ! " Il lève son bâton, tente de frapper le maire qui veut le calmer, mais le coup pulvérise le buste de Marianne. Symboliquement, c’est la République qu’il assassine. C’est peut-être cela le populisme : une colère aveugle face à des frustrations aggravées par un déficit démocratique.
Axel Kahn, généticien, médecin, et randonneur a visité la France "réelle" lors de rudes traversées, et écouté des milliers de gens afin d’identifier les racines d’un malaise qu’il perçoit dans " le sentiment de dépossession ressenti par des gens qui pensent avoir perdu la maîtrise de leur avenir, en assimilant les incessants changements à la manifestation d’une insupportable dégradation d’un passé certes phantasmé mais qui les bloque et rend amers. Il faut pouvoir comprendre les ressorts de ce mal-être, et proposer avec talent un avenir désirable, accueillant pour leurs enfants, dans la construction duquel ils auraient envie de s’engager" (2).
Croire encore en l’avenir ? Le rendez-vous français est pour 2017. L’échéance U.S. est proche. Puissent les Américains rejeter le choix qui aggraverait tout !
(1) xavier.zeegers@skynet.be
(2) Pensées en chemin, Livre de poche 33698. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES RESSORTS DU MAL ÊTRE 


" Un sentiment de dépossession ressenti par des gens qui pensent avoir perdu la maîtrise de leur avenir, en assimilant les incessants changements à la manifestation d’une insupportable dégradation d’un passé certes phantasmé mais qui les bloque et rend amers. Il faut pouvoir comprendre les ressorts de ce mal-être, et proposer avec talent un avenir désirable, accueillant pour leurs enfants, dans la construction duquel ils auraient envie de s’engager" (2). 
Il faut ré-enchanter les perspectives d’avenir. Nos hommes et nos femmes politiques n’y parviennent plus, c’est un drame. Le célèbre généticien Axel Kahn a entrepris un voyage pédestre à travers la France profonde. Il en a ramené un livre « pensées en chemin » que j’ai lu goulûment et un second que j’ai dévoré aussi vite « Entre deux mers » malgré d’insupportables longueurs et digressions anecdotiques. L’essentiel de ses réflexions se retrouve dans l’interview ci-jointe où il parle des ces Français qui font sécession et se vouent au FN . Je vous en recommande la lecture éclairante.
MG


VOUS PARLEZ D’UNE FRANCE « EN SÉCESSION », QUE VOULEZ-VOUS DIRE EXACTEMENT ?
Obs.
Axel Kahn : Cela correspond à cette France qui considère que le monde tel qu’il va n’est que menaces, et que ça n’ira qu’en s’aggravant demain. Les valeurs auxquelles ces gens étaient attachés sont dénoncées, comme la chasse par exemple, ils sont de moins en moins maîtres de leur avenir qui se décide à Bruxelles, et pensent que leurs enfants le seront encore moins.
Ils ne vocifèrent pas, mais s’éloignent de la rationalité et de la modernité.
CELA CORRESPOND À LA FRANCE QUI VOTE FRONT NATIONAL ?
C’est vrai dans le Nord-Est de la France, mais pas seulement. Prenez ici, à Mussy-sur-Seine (Aube), petite commune de plaine sinistrée. Marine Le Pen y a fait 33% l’an dernier. A côté, à Gyé-sur-Seine, riche commune vinicole, elle a fait 41%.
Les gens pensent qu’ils seront submergés par les hordes que l’on voit à Trappes, ils pensent être en dernière ligne alors qu’il n’y a pas d’immigrés dans le village.
Ces gens-là ne sont plus capables de discuter rationnellement du monde tel qu’il est. Du coup, le discours qui consiste à revenir au passé, au franc, à une France sans immigrés, fonctionne, même si c’est absurde.
VOUS L’AVEZ ÉPROUVÉE COMMENT, CETTE « SÉCESSION », DURANT VOTRE VOYAGE A PIED A TRAVERS LA FRANCE  ?
Un jour, il pleuvait sur le chemin de halage du canal de la Marne au Rhin. Frigorifié, je m’arrête dans le seul bistrot de marinier. Le tenancier m’accueille et me demande qui je suis, où je vais, et je me rends compte qu’il ne regardait de la presse locale que ce qui l’intéressait, rien du reste, alors qu’il avait un journal sous les yeux.
Je croise un pêcheur après, qui me dit qu’il ne lit jamais le journal. Je me suis rendu compte que cette population était uniquement centrée sur sa quotidienneté. C’est une réaction un peu autistique.
VOUS DITES QUE LA FRANCE QUI S’EN SORT LE MIEUX EST CELLE QUI N’A PAS SUBI LA DÉSINDUSTRIALISATION. EST-CE SI VISIBLE ?
Jusqu’à Decazeville en Aveyron, je suis passé de désastre industriel en désastre industriel. Dans les Ardennes, il n’y a presque plus rien du tout. A part la beauté des paysages, tout ce qui maintient le nord du département, c’est la centrale nucléaire de Chooz, qui arrose la communauté de communes.
Dans la Marne, la Meuse, l’industrie a disparu ; dans l’Aube, la bonneterie troyenne n’est plus ; à Tonnerre, il y avait Thomson ; et dans le Morvan, on envoie notre bois en Chine, qui nous renvoie des meubles tout faits.
A contrario, les pays qui n’ont jamais été industrialisés ont échappé à la crise industrielle.
VOUS N’AVEZ PAS RENCONTRÉ CETTE FRANCE AGRICOLE EN CRISE ?
Il y a un contresens sur la désertification des campagnes : elle n’est pas liée à la crise économique, mais au fait qu’il faut dix fois moins de bras pour cultiver qu’avant. L’agriculture reste un des secteurs puissamment créateurs de richesses de notre pays. Vous avez des exploitations qui font en moyenne 125 hectares et produisent 110 quintaux à l’hectare !
Vu la demande mondiale en céréales, c’est une activité nécessairement rentable, et avec le tourisme, une des principales sources de création de richesse de notre pays.
Dans le cadre de la compétition internationale féroce où nous sommes, l’agriculture peut s’en sortir, soit en misant sur la productivité, ce que font les exploitations de blé et de maïs, soit en misant sur ses particularités, comme avec le fromage de brebis du Larzac ou la viande d’Aubrac.
VOUS AVEZ DRESSÉ UNE TYPOLOGIE DU TISSU ÉCONOMIQUE DU PAYS, QUELLE EST-ELLE ?
J’ai classé les régions en six catégories, trois industrielles et trois agricoles :
• les régions sinistrées, où il ne reste presque rien de l’industrie alors que c’était le mode de développement principal, comme les Ardennes, la région de Troyes.
• les régions industrialisées qui ont connu la crise économique mais où il y a encore une respiration, comme la Loire. A Saint-Bonnet-le-Château, vous avez la société Obut, champion de la boule de pétanque ; à Saint-Etienne, la cité du design, et le siège du groupe Casino.
• les régions qui ont réussi une articulation diversifiée, que j’ai rencontrée dans le grand Sud-Ouest.
• des régions rurales en désertification, par exemple la Beauce avec ses grandes exploitations.
• les régions rurales en renouveau, où grâce à de jeunes retraités et aux étrangers, les commerces sont maintenus, comme dans mon village natal du Petit-Pressigny, en Indre-et-Loire.
• les régions situées à 30-40 km autour d’un bassin d’emploi, où les maires construisent des lotissements pour faire venir des familles avec enfants.
ET AVEZ-VOUS RÉUSSI À DÉTERMINER POURQUOI CERTAINES RÉGIONS S’EN TIRENT MIEUX QUE D’AUTRES ?
Un territoire qui s’en sort présente une économie diversifiée, avec du tourisme et une agriculture à forte valeur ajoutée, ou bien qui a misé sur la typicité. Et puis, il faut savoir créer de la fierté, avoir une image de marque, comme Bordeaux, Toulouse...
Mais si vous n’avez pas ces éléments, alors pour obtenir un rebond économique, il faut miser sur la formation, la rapidité d’accès géographique et informatique, qui peuvent créer un cercle vertueux.
En rentrant, je me suis dit qu’il était urgent de réviser le concept de« destruction créatrice » de Schumpeter, si souvent utilisé par les gens d’en haut afin de dire : « Que voulez-vous qu’on y fasse si une industrie est obsolète ? Il faut la laisser mourir. » Le seul problème c’est qu’à l’heure de la mondialisation, la destruction est créatrice au niveau mondial, mais localement, elle est destructrice de lien social.
Pourtant, on continue de dire « heureux comme Dieu en France », ce qui veut dire qu’on a encore de bons atouts, qu’il faut les poser sur la table.
VOUS DITES QUE FRANÇOIS HOLLANDE DEVRAIT INDIQUER DANS QUELLE SOCIÉTÉ DÉSIRABLE IL VEUT NOUS EMMENER. AVEZ-VOUS UNE VISION PLUS CLAIRE DE CETTE SOCIÉTÉ DÉSIRABLE AU RETOUR DE VOTRE PÉRIPLE ?
Oui, mais on a toujours tendance à calquer sur l’observé les certitudes préalables. L’analyse économique que j’ai faite dans mon livre « L’homme, le libéralisme et le bien commun », qui sera « une critique virulente de l’ultra-libéralisme », consistera à réhabiliter un progrès humaniste justifiant l’effort, à mettre la science et la technologie au profit des gens aujourd’hui et demain.
VOUS DITES QUE L’OBJECTIF PRINCIPAL DE CE VOYAGE ÉTAIT DE FAIRE UNE LONGUE PHRASE POÉTIQUE. AVEZ-VOUS RENCONTRÉ « LA BEAUTÉ » QUE VOUS CHERCHIEZ ?
Oui, quand je marchais 40 kilomètres dans les champs de maïs, je cherchais la beauté dans mes pensées, je me racontais des blagues. Heureusement que j’ai une vie intérieure suffisamment intense pour m’autonomiser par rapport au perçu !
Il m’est arrivé de vivre des émotions esthétiques profondes, comme à la basilique de Conques quand l’organiste a joué accompagné d’un soliste de trompette, c’était à en avoir son âme en fusion.
CELA POURRAIT-IL AVOIR RÉVEILLÉ UN SENTIMENT RELIGIEUX ?
Non, même à Vézelay, je m’émeus que la foi ait amené les hommes à créer tant de beauté, mais je reste un agnostique complet, absolu.
La marche n’est pas pour moi une manière de quitter le monde, mais d’y retourner. Pendant des heures, vous êtes en discussion avec vous. « Je est un autre », disait Rimbaud. Mais il y a peu de circonstances dans lesquelles vous le rencontrez cet autre.
Notre monde est tellement bruité, qu’on a beaucoup de difficulté à se reconvoquer soi-même, la marche est une occasion pour cela.
L’état normal est un état où l’on prend le temps de penser, or penser prend du temps. Tout ce qui empêche de prendre le temps de penser est nuisible à l’épanouissement d’une vie authentiquement humaine.
Ne plus faire que ce que je veux, l’allégresse de la liberté chaque matin, de ma vie, je n’avais jamais connu cela.

Axel Kahn à Mussy-sur-Seine - Audrey Cerdan/Rue89

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