vendredi 2 septembre 2016

L’étranger, gibier électoral


PAR BÉATRICE DELVAUX LE SOIR
Le PS et la N-VA ont à leur façon chacun « dérapé » sur le terrain de « l’étranger ». La chronique de Béatrice Delvaux dans « De Standaard ».


Ah rentrer. Que c’est difficile. Pour le PS et pour la N-VA en tout cas, la rentrée se fait à reculons. Le fait est notable : chacun a « dérapé » sur le même terrain, pas dans le même sens évidemment : l’un sur sa gauche et l’autre sur sa droite. Mais avec pour tous deux, l’obligation de rétropédaler.
Le terrain ? « L’étranger » qui est devenu le sujet tentant pour marquer des points électoraux. Au PS il s’agit de voir comment utiliser le « cheptel » pour accroître les scores aux élections. A la N-VA, il s’agit de séduire l’électeur en lui montrant qu’on est intraitable et que tout n’est pas permis. Attirer dans un cas, cadenasser dans l’autre. Mais le PS s’est heurté à la sensibilité de l’opinion publique tandis que la N-VA se prenait, elle, le droit en pleine figure. Comme si le PS n’avait pas assez réfléchi « N-VA » et la N-VA n’avait pas assez réfléchi « PS ».
Dans le camp PS. C’est le 12 août dernier que Philippe Close, échevin socialiste bruxellois du tourisme et chef de groupe PS au Parlement régional met le feu aux poudres politiques. Dans une interview au Soir, il déclare : «  La richesse des Bruxellois, c’est leur diversité et leur ouverture. Pour montrer cela, il est temps (.) de dire que tous ceux qui résident en Belgique depuis plus de 5 ans doivent pouvoir voter aux élections régionales  ». Et c’est parti.
La N-VA tire à boulets rouges sur les socialistes francophones et leurs vieux démons laxistes, mais à l’intérieur du PS, ça chauffe aussi. Si le parti assume le 12 août, chez nombre d’élus qui vivent près du terrain, on avale de travers. En Wallonie surtout où Jean Claude Marcourt torpille son collègue bruxellois en déclarant  : «  Sur le fond c’est une excellente idée, mais je m’interroge sur le moment. Je pense que cette proposition va engendrer une réaction épidermique d’une partie de la population  ». C’est calmement dit, mais le message est clair : Vous êtes fou à Bruxelles ? Ce n’est pas du tout le moment de sortir ce truc. Di Rupo ce lundi matin, donne le coup final, accusant d’abord le MR (!) d’avoir lancé ce débat en proposant de donner le droit de vote aux étrangers européens – à chacun son gibier électoral –, et décrétant ensuite que ce débat n’existait pas en Wallonie. On passe à autre chose ? Pas facile car voilà la rentrée d’un président socialiste, déjà bien à la peine, qui fait flop en démontrant le malaise de la gauche sur ses valeurs de base. Mais Di Rupo n’a pas le choix et Marcourt a raison : la peur de l’étranger, le sentiment que l’intégration n’a pas réussi, l’idée que « trop c’est trop » ont gagné du terrain suite à la crise des migrants et aux actes terroristes, et pas qu’à droite.
Dans le camp N-VA. C’est la saga Burkini et le Philippe Close de la N-VA s’appelle ici Nadia Sminate, qui en cette fin aout, veut faire interdire le port du burkini via une loi sur l’ensemble du territoire. L’idée n’a d’ailleurs pas tenté d’ailleurs qu’une élue N-VA. La classe politique française, de droite comme de gauche, s’est ruée sur ce costume de plage comme la vérole sur le bas clergé. Quelle aubaine en effet que ce morceau de tissu pour montrer qu’on est inflexible et que la religion musulmane ne peut pas tout dicter, y compris sur les plages.
C’est la réaction épidermique qui guide ces « croisés » politiques, mais c’est la raison qui va les arrêter. Ils ont agité les esprits, chauffé la salle, appelé à «  montrer ces corps que l’on ne peut cacher  », pour se rendre compte que c’est tout simplement impossible, techniquement et illégal.
Dans les deux cas, N-VA et PS ont agi avec leurs instincts et leurs calculs, centrés qu’ils étaient sur leur nombril électoral. Sans considérer la situation, l’enjeu et la complexité du dossier, mais en fonçant tête baissée, pour marquer des points. Avec au bout du compte, une opinion publique qu’on a voulu instrumentaliser et qu’on continue à utiliser à ses propres fins, plus qu’on ne l’aide à traverser cette période périlleuse pour notre démocratie où, c’est une évidence, le sentiment xénophobe a gagné du terrain depuis des mois. C’est en fait à ce stade, le seul gagnant de ces pauvres jeux politiques ; 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CENTRÉS SUR LEUR NOMBRIL ÉLECTORAL
Tout est dit et tellement bien dit.  Rien à ajouter. Chapeau bas l’éditorialiste. 


 
LE PRÉSIDENT DU CD&V WOUTER BEKE EN A MARRE DES IDÉES EN L'AIR DE LA N-VA
Le Vif
Source: Belga
Le président du CD&V Wouter Beke a critiqué les "idées en l'air" de la N-VA, son partenaire de coalition, lors d'une interview sur la VRT mercredi soir.


© Belga
Interdiction du burkini, limitation de la liberté d'expression, instauration de l'état d'urgence en cas de situation de crise,... La N-VA a lancé dernièrement bon nombre de propositions faisant débat.
Si bien que le CD&V commence à en avoir marre des "idées en l'air de la N-VA". "Ce que les gens attendent d'un parti au gouvernement est de prendre des décisions collectives et de les appliquer à l'unisson. C'est ce qu'ont fait ces derniers mois les ministres Koen Geens (Justice, CD&V ndlr) et Jan Jambon (Affaires intérieures, N-VA, ndlr) en matière de sécurité. C'est une priorité absolue. Ce qui n'aide pas, c'est de lancer des idées en l'air, les unes après les autres (...)", a déclaré Wouter Beke sur le plateau de Terzake
Selon lui, les citoyens attendent des "mesures structurelles" comme celles prises ces derniers temps pour renforcer la sécurité.

LAÏCITÉ OU IDENTITÉ ?
Par Etienne Balibar, Philosophe —in  Libération
Le Conseil d'Etat, en 2014. Photo Thomas Samson. AFP

Alors que le Conseil d’Etat vient d’invalider l’interdiction du burkini, il faut mettre fin au développement de la «laïcité identitaire». Cette conception, obsédée par le communautarisme en vient à construire un «communautarisme d’Etat».
Grâce à l’ordonnance du Conseil d’Etat, on évitera de voir en France une police des mœurs, chargée non de forcer les femmes à porter le voile, mais de les forcer à l’ôter. L’exercice des libertés doit primer dans toute la mesure du possible sur les exigences de l’ordre public, qui par définition les restreignent. En démocratie les droits des femmes relèvent de leur décision, et non d’une grille d’interprétation plaquée sur leur comportement pour les «forcer d’être libres». La laïcité est une obligation de neutralité de l’Etat envers les citoyens et non pas une obligation idéologique des citoyens envers l’Etat.
Je considère, avec beaucoup d’autres, ces démonstrations comme fondamentales. Comme elles portent un coup d’arrêt à la tentative d’exploiter les sentiments suscités par la série des attentats perpétrés au nom de l’islam pour combiner un laïcisme intégriste avec une stratégie d’exacerbation du nationalisme, elles vont susciter une contre-offensive. Plus importante que la guérilla de certains élus contre l’ordre judiciaire sera la proposition de légiférer en franchissant un nouveau pas dans l’interdiction de l’espace public aux signes d’appartenance d’une certaine religion, mais les enjeux en seront élevés, car il devient clair qu’une telle législation ne requiert pas seulement une révision constitutionnelle, elle signifie qu’on dérive de l’Etat de droit vers l’Etat d’exception.
Tout aussi importantes sont les implications en matière de conception et d’institution de la laïcité. Mais ici une difficulté commence à surgir, qui suppose une élucidation philosophique. Il faut un travail «généalogique» sur ce qu’a été la laïcité en France, et sur ce qu’elle est en passe de devenir dans le moment actuel. Et, sur cette base, il faut débattre de ce qui doit être conservé, prolongé ou restitué, mais aussi réformé pour que la signification du principe ne se trouve pas retournée en son contraire.
Historiquement, l’idée de laïcité en France se partage entre deux conceptions, l’une et l’autre issues de l’affrontement séculaire entre le catholicisme et le républicanisme. Régis Debray les avait baptisées «républicaine» et «démocratique», mais cette alternative n’est pas satisfaisante parce qu’il y a des éléments démocratiques de chaque côté, et que l’une et l’autre appartiennent à la tradition républicaine. Je dirai que la première, lointainement inspirée par Hobbes, est étatiste et «autoritaire», alors que la seconde, en partie dérivée des conceptions de Locke, est libérale et même tendanciellement «libertaire». La première inclut la laïcité comme une pièce essentielle du primat «normatif» de l’ordre public sur les activités et les opinions privées, la seconde pose l’autonomie de la société civile, dont relèvent les libertés de conscience et d’expression, comme norme dont l’Etat doit se faire le serviteur et le garant. La loi de séparation de 1905 n’a pas tant marqué le triomphe de la seconde sur la première qu’une correction des projets anticléricaux de «laïcisation de la société» au moyen des garanties de libertés individuelles et collectives, ce qui permet évidemment de s’en réclamer chaque fois que la laïcité de l’Etat est menacée dans son existence, ou dans son caractère démocratique.
Contrairement à d’excellents interprètes, je ne pense pas que la «laïcité identitaire» dont nous voyons aujourd’hui se développer le programme à droite et à gauche de l’échiquier politique représente une simple accentuation de l’héritage hobbesien ou sa revanche sur l’interprétation libérale, même si je vois bien quels arguments ont favorisé l’instrumentation d’une conception juridique, morale, pédagogique de l’autorité publique, son glissement vers l’idée d’un «ordre des valeurs» baptisées républicaines et laïques, mais en réalité nationalistes et islamophobes. Je crois qu’il s’est produit quelque chose comme une mutation.
L’équation symbolique qui sous-tend la laïcité identitaire doit en effet être restituée dans toute son extension : ce qu’elle pose, c’est quel’identité de la République réside dans la laïcité, et, corrélativement, que la laïcité doit servir à l’assimilation des populations d’origine étrangère (ce qui veut dire en clair : coloniale et postcoloniale), toujours encore susceptibles, de par leurs croyances religieuses, de constituer un «corps étranger» au sein de la nation. Obsédée par la nécessité de faire barrage au «communautarisme», elle en vient donc à construire (au moyen de «valeurs», mais aussi de normes et d’interdits culturels) un communautarisme d’Etat. Mais il y a plus grave, surtout dans la conjoncture actuelle : le symétrique, ou le synonyme inversé, de l’assimilation, c’est l’acculturation. Or cette notion est le fer de lance de l’offensive idéologique du fondamentalisme islamique qui dénonce l’emprise de la civilisation «chrétienne» et «séculière» sur les communautés musulmanes en Europe (et sur les sociétés arabo-musulmanes «modernisées»), en tirant même à l’occasion une légitimation du jihad, comme on peut le lire sur différents sites internet. La construction de la laïcité comme identité collective, nationale, sous-tendue par l’idée que la République implique l’assimilation (et non pas seulement l’intégration à la vie sociale et l’accomplissement des obligations civiques), est ainsi attirée dans un scénario de rivalité mimétique avec le discours totalitaire dont, dans le même temps, la politique française prétend se prémunir. Le moins qu’on puisse dire est qu’une telle construction ne servira ni à comprendre la nature des périls, ni, puisque «nous sommes en guerre», à forger la solidarité des citoyens.
A l’évidence, le surgissement de ce «monstre» qu’est la laïcité identitaire n’est pas un phénomène isolable des multiples tendances à l’exacerbation des nationalismes et au «choc des civilisations» qui, en liaison avec d’extrêmes violences, se produisent dans le monde actuel. Cependant la forme «française» est spécifique. Elle nous trouble profondément parce qu’elle tend à inverser la fonction politique d’un principe qui a joué un rôle essentiel dans notre histoire politique : à la limite, un certain laïcisme a pris la place qu’occupa naguère un certain cléricalisme. Réagir est vital. Mais il faut comprendre ce qui se passe, retracer les «fronts», et ne pas rejouer les anciennes batailles à l’identique.
Auteur de Saeculum. Religion, culture, idéologie (Galilée 2012)
Etienne Balibar Philosophe

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DE L’ETAT DE DROIT VERS L’ETAT D’EXCEPTION.
« Grâce à l’ordonnance du Conseil d’Etat, on évitera de voir en France une police des mœurs, chargée non de forcer les femmes à porter le voile, mais de les forcer à l’ôter. »  Il faut en effet savoir raison garder face aux provocations islamistes dans un paysage  social désormais multiculturel et pluri religieux..
« En démocratie les droits des femmes relèvent de leur décision, et non d’une grille d’interprétation plaquée sur leur comportement pour les «forcer à être libres». La laïcité est une obligation de neutralité de l’Etat envers les citoyens et non pas une obligation idéologique des citoyens envers l’Etat. »
Rappelons une fois encore que la définition de la laïcité à la française se fonde sur la double incompétence, celle de la religion en matière politique et celle de la politique en matière de religion.  L’arrêt du Conseil d’Etat « porte un coup de frein à la tentative d’exploiter les sentiments suscités par la série des attentats perpétrés au nom de l’islam pour combiner un laïcisme intégriste avec une stratégie d’exacerbation du nationalisme »  La proposition de légiférer  sur « l’interdiction de l’espace public aux signes d’appartenance d’une certaine religion » induirait « une dérive de l’Etat de droit vers l’Etat d’exception. »
Il est urgent d’opérer « un travail «généalogique» sur ce qu’a été la laïcité en France, et sur ce qu’elle est en passe de devenir dans le moment actuel. »
Balibar évoque « un dangereux glissement vers l’idée d’un «ordre des valeurs» baptisées républicaines et laïques, mais en réalité de nature nationalistes et de caractère islamophobes. » « Je crois, dit-il,  qu’il s’est produit quelque chose comme une mutation. »
En effet, la laïcité identitaire c’est que l’idée que «  l’identité de la République réside dans la laïcité, et, corrélativement, que la laïcité doit servir à l’assimilation des populations d’origine étrangère, toujours encore susceptibles, de par leurs croyances religieuses, de constituer un «corps étranger» au sein de la nation. »

Obsédée par la nécessité de faire barrage au «communautarisme», on en vient donc à construire (au moyen de «valeurs», mais aussi de normes et d’interdits culturels) un communautarisme d’Etat.
La construction de la laïcité comme identité collective, nationale, sous-tend  l’idée que la République implique l’assimilation (et non pas seulement l’intégration à la vie sociale et l’accomplissement des obligations civiques)
Le surgissement de ce «monstre» qu’est la laïcité identitaire  montre qu’un certain laïcisme a pris la place qu’occupa naguère un certain cléricalisme. Réagir est vital. Mais il faut comprendre ce qui se passe, retracer les «fronts». »
On redoutera désormais  une dérive vers un fondamentalisme laïcard de très mauvais aloi car il rend le dialogue inter convictionnel quasiment impossible.
La laïcité à la française regardée jusqu’ici comme le meilleur moyen de faciliter le vivre ensemble (en rejetant les religions de la sphère publique dans la sphère privée) est en train de se transformer, de « muter » en finalité dans le dessein de résister aux coups de butoir de l’islamisme combattant. C’est, déplorons le, une dérive, qui tôt ou tard débouchera sur un « clash » identitaire entre eux (les religieux) et nous (les laïques sécularisés).  Cette dérive est largement le fait de la stratégie des islamistes qui ne cessent de tendre-avec succès- des pièges à la république.
Il n’aura échappé à personne que désormais le Front National affirme sa volonté de défendre une laïcité de caractère identitaire. La France marche sur la tête.
MG

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