mardi 6 septembre 2016

Même si elle n’est pas remplie d’humiliation et d’horreurs, l'histoire de Joseph mérite d’être partagée


CONTRIBUTION EXTERNE  La Libre Belgique

C’est juste l’histoire de deux jeunes gens qui ont la vingtaine et qui se parlent, sauf qu‘il y en a un qui a fui son pays en guerre et l’autre qui est bien tranquille, dans son confort d’Européenne bien-pensante. Une opinion de Jehanne Bergé, auteure et blogueuse. 

 
Une amie française, que j’ai rencontrée ici à Beyrouth, vit en collocation avec un certain Joseph, un Syrien réfugié dans la capitale libanaise depuis deux ans. Un beau jour, alors qu’on prenait l’apéro tranquillement, elle me dit : "Toi qui aimes écrire des histoires, faut vraiment que tu rencontres mon coloc, il a un vécu qui pourrait t’intéresser."
Après quelques échanges WhatsApp, on se donne rendez-vous à Badaro, dans un petit bar sympa avec "happy hour". On échange quelques banalités sur les températures élevées et l’humidité de l’air avant de commencer à discuter pour de bon.
Joseph a 25 ans, il est syrien. Mais très vite, j’apprends qu’en fait, non, il est libanais. D’entrée de jeu, c’est compliqué (comme souvent dans cette région du monde). Son grand-père vient d’Antioche. Cette ville syrienne et toute la région ont été annexées par la Turquie en 1938 sous le nom de la province du Hatay. Il fuit alors vers le pays des Cèdres, où il reçoit la nationalité libanaise avant de revenir dans son pays d’origine et de se marier à une Syrienne. En Syrie (comme au Liban), les femmes ne peuvent donner la nationalité à leurs enfants. Le père de Joseph naît donc libanais, tout comme son propre fils. Bref, Joseph est né, a grandi et vécu en Syrie mais il est Libanais.
En 2011, la guerre éclate. Le jeune homme (comme tout le monde d’ailleurs) croit que ça ne va durer qu’un temps. Les semaines, les mois, les années passent, la situation empire encore et toujours. Tandis que dans de nombreuses zones de Syrie, la guerre fait rage, qu’on ne peut même plus y compter le nombre de morts, que les enfants, les femmes, les hommes survivent dans l’horreur la plus absolue, dans certains quartiers de Damas, la vie continue. Comme si de rien n’était. Ou presque. C’est précisément dans ces zones sous contrôle du régime et donc protégées des bombes que vit Joseph avec sa famille. Il tient trois ans dans son pays en guerre. Trois années à voir ses amis forcés à rentrer dans l’armée du régime et à se battre contre leurs frères. Trois années à vivre comme si de rien n’était alors que son monde s’écroule. Trois années à espérer que ça finisse et ne voir que les choses s’aggraver. Petit à petit, la dépression s’installe en lui. Il est grand temps de partir. Une fois diplômé de l’Université, Joseph décide de quitter Damas direction Beyrouth.
LES RÉFUGIÉS SYRIENS DISCRIMINÉS
Au début, ce n’est pas simple. Mais assez vite, il trouve un boulot et commence à organiser sa nouvelle vie. Malgré sa carte d’identité libanaise, il fait partie du million et demi de réfugiés syriens venus trouver refuge au Liban, le pays voisin. Dans ce tout petit territoire, la cohabitation n’est pas toujours facile. Depuis la guerre civile jusqu’en 2005, l’armée syrienne a envahi le pays. Les Libanais gardent un goût amer de cette période d’occupation. Les tortures et emprisonnements sont encore frais dans leur mémoire. Les réfugiés syriens au Liban sont souvent discriminés. Ils se font repérer à leur accent. Joseph ne compte plus les remarques auxquelles il a droit quotidiennement, il décide désormais d’en sourire. Le jeune homme est détaché de tout. De la guerre qui ravage son pays. Des images de cadavres après les combats. De la politique de sa patrie. Il n’est ni avec les uns, ni avec les autres. Il est pour la paix et la liberté mais n’y croit plus vraiment.
"Je ne ressens rien", répète-t-il. En bonne fille de psy, je ne peux m’empêcher de penser que ces non-sentiments sont révélateurs d’une souffrance enfouie.
Il n’a aucune idée de son avenir. Ici, il vit de boulots freelance sans jamais savoir de quoi demain sera fait. "Je me laisse porter par le vent", dit-il souvent, sans pour autant cacher son pessimisme quant à la suite des événements. Il me dit qu’il a déjà pensé à embarquer illégalement sur un bateau pour traverser la Méditerranée afin de rejoindre l’Europe. J’écarquille les yeux. A ma mimique d’anxiété, il répond : "Beaucoup de mes amis l’ont fait, tout est une question de bonnes négociations avec le passeur." Pour l’instant, il renonce à l’idée : "Si j’avais des papiers syriens, je pourrais avoir l’asile plus facilement mais avec mes papiers libanais ça va être plus compliqué." Ironie du sort, l’asile du grand-père en 1938 est un frein à l’asile du petit-fils en 2016.
Joseph ne se plaint pas du tout, il murmure avec un léger sourire : "Ma situation est loin d’être dramatique." Bien sûr, comparé à de nombreux réfugiés syriens, Joseph s’en sort bien. A grand coup de résilience, mais quand même bien. Loin des siens, il se sent seul ici. Toute sa famille vit encore à Damas. Il y retourne régulièrement en taxi collectif depuis Beyrouth, les deux villes n’étant séparées que par une centaine de kilomètres. "La route est safe mais ponctuée de check point du régime", m’explique-t-il.
DES FÊTES AU BRUIT DES BOMBES
Il me lance : "Tu serais étonnée. A Damas, les gens font la fête comme jamais." Oui, franchement je suis un peu étonnée. Mais finalement pas tant que ça, j’ai souvent entendu que les fêtes les plus vibrantes se passent en temps de guerre. Question de survie j’imagine. Dans ma tête, je vois le champagne couler à flots sur les "roof-tops", tandis qu’à l’horizon les bombes ravagent des vies. Je ne peux m’empêcher de me dire que c’est quand même bizarre. Que c’est une manière de soutenir les horreurs du régime que de ne pas le combattre. Que continuer à fêter la vie tandis qu’à quelques mètres on entasse les morts, c’est indécent.
Malgré moi, je juge. Quelle conne je fais. Qu’est-ce que je connais de la guerre ? De l’oppression ? Des bombes ? De la mort au combat ? De la survie ? Rien. Je me contente de scroller les nouvelles des affrontements sur mon smartphone et de m’émouvoir devant les photos des enfants défigurés par les bombes.
Nous terminons nos verres, il conclut : "Mon histoire n’est ni horrible, ni incroyable. Je suis étonné que tu aies voulu me rencontrer." Il me demande ce que je vais faire de son récit, je lui dis que je ne sais pas, que je dois réfléchir un peu. Aujourd’hui, en me repenchant sur mes notes, je réalise que mon amie avait raison. Même si elle n’est pas remplie de sang, d’humiliation et d’horreurs, cette histoire mérite d’être entendue et partagée.
Bref, j’ai rencontré Joseph, un jeune Syrien qui est en fait libanais et qui a décidé que cette maudite guerre ne serait pas la sienne… 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
SE METTRE DANS LA PEAU DE L’AUTRE 

Cette carte blanche a le grand mérite de nous forcer à nous mettre dans la peau des réfugiés syriens.
Elle nous fait vivre subjectivement le destin de ceux qui sollicitent l’asile chez nous et à qui si volontiers nous claquons si facilement la porte au nez.
L’Europe ferme ses frontières et se raidit dans une forme de nationalisme qui ne peut que déliter la solidarité européenne. Le nationalisme des Le Pen, Wilders, Orbaen ou l’Allemande Petry qui monte, qui monte ne peuvent que nous apporter la guerre à moyen terme.  

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