samedi 3 septembre 2016

"Je suis effrayé de voir notre civilisation occidentale retomber bien bas sous la pression du djihadisme"


ENTRETIEN GUY DUPLAT 
La Libre




L’écrivain flamand Stefan Hertmans sera une des vedettes de l’Intime festival, qui se tient ce week-end à Namur. Il y dialoguera dimanche à 13h30 avec un autre écrivain flamand célèbre, Tom Lanoye. Le succès de "Guerre et térébenthine" (Gallimard) continue au fil des traductions. Il vient de lui valoir des critiques très élogieuses du "New York Times", du "London Times" et du "New York Review Books".
Le récit raconte la vie de son grand-père, Urbain Martien. Il y a d’abord la vie d’avant 1914, qui nous semble si vieille. Puis, le récit terrible de la guerre 14-18 en Belgique vu à travers l’expérience de cet homme. Tout un monde s’effondrait, celui des idéaux, des illusions. Après la guerre, Urbain ne trouva l’apaisement que dans la peinture et la solitude. Mais un second drame, tout intime, le frappe. Il tombe follement amoureux de la belle Maria-Emelia, mais celle-ci meurt de la grippe espagnole. Dans ce magnifique livre, la grande Histoire et la saga intime se mêlent dans le tragique du siècle.
Qu’est ce que l’intime ? On voit que plus un écrivain est intime, plus il peut devenir universel.
Je l’ai perçu avec "Cent ans de solitude" de Garcia Marquez. Son petit village de Colombie est devenu universel. On a inventé pour cela le mot "glocal" (global-local). La force de l’art est bien que le plus personnel peut devenir le plus universel. Joseph Conrad disait : "Sur la question du sens de l’Histoire, chacun doit répondre en racontant sa vie."
L’intime dont vous parlez n’a rien à voir avec l’exhibitionnisme de sa vie privée ?
Il faut distinguer personnel et privé. Je me méfie de ceux qui confondent les deux. La valeur de la littérature est de transformer le privé en personnel et de pouvoir alors le faire partager. Il est vrai que le privé envahit parfois l’art post-moderne depuis les années 90. On vous tutoie rapidement. On veut nier la distance entre les personnes en cultivant l’illusion "hystérique" qu’on est tous ensemble dans une même intimité. Des écrivains essaient de nous verser leur seau de vie privée sans l’avoir métamorphosée en littérature.
VOTRE PROCHAIN LIVRE, QUI SORT EN OCTOBRE EN NÉERLANDAIS, SEMBLE LOIN DE L’INTIME AVEC UNE HISTOIRE DU XIE SIÈCLE EN FRANCE.
C’est encore une histoire intime. Je l’ai découverte à 150 mètres de ma maison en Provence et le livre reprend tout l’amour que j’ai pour le Vaucluse et "la vie dure des montagnards", comme disait Giono. C’est l’histoire d’une femme chrétienne de haute maison venue de Rouen qui tombe amoureuse du fils d’un rabbin important et ils doivent fuir à Narbonne, puis dans ce village du Vaucluse, Monieux. C’est une quête intime pour moi, autour d’une femme qui fut déjà une boat-people sur la Méditerranée, une histoire universelle.
COMME AUJOURD’HUI !
Je suis effrayé de voir notre civilisation occidentale retomber bien bas sous la pression du djihadisme. La haine et le racisme reviennent en force. Ceux qui étaient les défenseurs des Lumières deviennent totalitaires. On le voit avec le débat sur le burkini et ce manque total de respect des policiers déshabillant des femmes qui se trouvent pourtant au milieu d’une démarche émancipatrice de vouloir nager. On n’interroge pas assez les femmes musulmanes qui disent en général : "Laissez-nous tranquilles." Notre civilisation souffre d’un mimétisme et on refait ce qu’on déteste. On répond aux pratiques de Daesh en reprenant sa démarche d’exclusion. Nous sommes en crise identitaire, alors on oublie la recherche de l’altérité si bien vantée par Levinas et Derrida. Le poujadisme et le consumérisme ont rempli tout l’espace. Daesh a déjà gagné cette manche.
LE ROMAN PEUT-IL ÊTRE UNE BRÈCHE VERS L’AUTRE ?
De bons livres, opéras, films, peuvent être un exercice fructueux d’empathie et permettre de vivre un moment l’expérience de l’Autre. En juin, j’ai écrit une petite pièce "Antigone à Molenbeek", où une jeune musulmane supplie la police de lui rendre le cadavre de son frère pour l’enterrer.
Il Est Rassurant De Voir Cette Ouverture Des Francophones Aux Écrivains Flamands.
Longtemps, la figure immense d’Hugo Claus a caché aux francophones la vitalité de la littérature flamande. Ils ont appris à connaître depuis, Tom Lanoye, Dimitri Verhulst, David Van Reybrouck. Les francophones ont découvert la causticité et l’ironie de ces écrivains. La Flandre est divisée en deux. Il y a certes la Flandre nationaliste arrogante qui fait le plus de bruit et que les médias relaient trop. Mais il y a aussi cette Flandre de l’art, ouverte, émancipatrice, pleine d’humour, non conformiste, fêtée à Avignon avec Ivo Van Hove, Guy Cassiers, Jan Fabre et Tom Lanoye.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"ANTIGONE À MOLENBEEK", 

« Je suis effrayé de voir notre civilisation occidentale retomber bien bas sous la pression du djihadisme. La haine et le racisme reviennent en force. Ceux qui étaient les défenseurs des Lumières deviennent totalitaires. On répond aux pratiques de Daesh en reprenant sa démarche d’exclusion. Nous sommes en crise identitaire, alors on oublie la recherche de l’altérité si bien vantée par Levinas et Derrida. Le poujadisme et le consumérisme ont rempli tout l’espace. Daesh a déjà gagné cette manche. » CQFD
La stratégie de Daesh s’avère payante : exacerber le réflexe nationaliste.
« La Flandre est divisée en deux. Il y a certes la Flandre nationaliste arrogante qui fait le plus de bruit et que les médias relaient trop. Mais il y a aussi cette Flandre de l’art, ouverte, émancipatrice, pleine d’humour, non conformiste »
La France aussi est divisée en deux, comme la Belgique  et aussi la Hollande et l’Europe entière de même que les Etats-Unis. Cela risque de très mal se terminer.
MG



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