dimanche 23 octobre 2016

Alain Grignard sur la menace terroriste: «Je ne crois pas à la déradicalisation»

Corentin Di Prima Le Soir
Pour les « Journées de Bruxelles » à Bozar, Gilles de Kerchove, Rachid Benzine, Alain Grignard et Fouad Laroui ont ouvert le débat sur le thème « Comment parler de terrorisme ».

Pour l’ouverture du deuxième – et dernier – jour des « Journées de Bruxelles », organisées par Le Soir, De Standaard et L’Obs, le débat a pour thème « Comment parler de terrorisme ? », avec Gilles de Kerchove (coordinateur belge pour la lutte contre le terrorisme), Rachid Benzine (politologue et islamologue), Alain Grignard (commissaire à la division antiterroriste de la police fédérale) et Fouad Laroui (écrivain).
« LE CALIFAT DE DAESH VA BIENTÔT S’EFFONDRER »
Gilles de Kerkhove entame tout d’abord un état des lieux de la menace terroriste en Europe, qui «  reste élevée, mais nos vulnérabilités ont été réduites grâce à l’amélioration de la coordination entre nos services de police et de renseignements. Il y a beaucoup d’arrestations, de cellules démantelées  ». C’est une menace avec des profils de terroristes très variés, ce qui rend le travail des services de renseignement très complexe. «  La question importante aujourd’hui, sur laquelle je travaille, c’est de savoir ce qu’on va faire avec les 2000 returnees  », dit-il car, «  le califat de Daesh va bientôt s’effondrer. La bataille de Mossoul vient de commencer. Beaucoup des combattants vont être tués, l’armée irakienne ne va pas faire beaucoup de prisonniers. Mais nous devons nous préparer au retour éventuel de types qui ont appris à manipuler des explosifs, voire des armes chimiques. On est beaucoup mieux préparés. Mais il sera difficile de les traduire en justice, car on aura du mal à trouver les preuves. On y travaille, mais c’est complexe. Quand on n’a pas de preuve, on peut évaluer le risque et on peut les surveiller 24/24. Or, ça demande trop de moyens. Soit on tente de les convaincre de renoncer à la violence. Et là ; nos états membres ne sont pas encore assez avancés. La Belgique n’a pas de centre dédié à cette question et on sait que les prisons sont des incubateurs  ». Par ailleurs, rappelle-t-il, al Qaïda est toujours là, et son objectif est le même que Daesh.
Pour Fouad Laroui, ce dont parle Gilles de Kerkhove sont les symptômes et non les causes du terrorisme. «  Il y a dix ans, je m’étais totalement trompé en écrivant qu’il s’agissait un problème religieux. Le terrorisme n’a rien à voir avec la théologie, mais avec l’histoire du 20e siècle. Il y a un récit européen du 20e siècle qui est le récit des vainqueurs. Or, un autre récit est désormais disponible via les chaînes satellitaires, internet. Il y a les fous, les jeunes socialement exclus et surtout un problème local, avec la destruction de l’Irak et de son armée suite à la guerre décidée par Bush en 2003. Les gens qui se radicalisent sont ceux qui ne se retrouvent pas dans le récit européen. Il faut travailler en Europe sur une réconciliation des deux récits, celui des vainqueurs et celui des vaincus. »
« LA DÉRADICALISATION ? JE N’Y CROIS PAS »
Alain Grignard complète ce discours, pour qui les causes du terrorisme ne peuvent se trouver uniquement dans les problèmes socio-économiques, religieux, ou politiques. « Il s’agit d’un mélange de tout cela », dit-il. «  Des quartiers en déshérence créent des cultures d’opposition. Celles-ci rencontrent aujourd’hui un comburant identitaire : le salafisme. »
Comment en sortir ? «  La réponse est éducationnelle. La déradicalisation, je n’y crois pas. Il n’y a pas de système miraculeux qui va changer quelqu’un. La prévention, c’est du long terme. Mais il faut répondre à une menace immédiate, c’est donc très compliqué. D’autant, constate-t-il, que nous sommes dans la situation dans laquelle ces groupes terroristes ont voulu nous mener : l’émotionnel. C’est difficile à entendre pour les familles des victimes, mais on a aujourd’hui moins de chance de mourir dans un attentat terroriste que de tomber dans ses escaliers. Ce climat anxiogène est alimenté par une partie de la presse. Et le politique a un réflexe qu’on peut qualifier de populisme pénal. »


Rachid Benzine renvoie quant à lui l’occident à ses propres responsabilités, notamment sa capacité à proposer du sens aux jeunes. «  Les gens qui sont en Syrie ne sont pas tous des fous ou des jeunes qui ont des problèmes socio-économiques. Qu’est-ce qui les séduit chez Daesh ? Daesh est une révolution économico-politique. Ils arrivent à créer une dette de sens, de reconnaissance. Ils font appel à l’imaginaire, qui est une force révolutionnaire. Cela dit ce que nous ne sommes plus capables d’offrir. Un univers de sens. Daesh propose le rêve du califat vs la démocratie qui ne tient pas ses promesses… Faute de sens à leur vie, certains jeunes vont donner un sens à leur mort. On peut détruire Daesh, mais son discours est un nuage radioactif qui va continuer à se propager. La question des imaginaires est essentielle. Et l’Europe a oublié la force du religieux comme combustible. Qu’est-ce qui séduit nos jeunes ? L’espérance proposée par Daesh est très forte  »
Pour lui, «  l’Europe rate une partie de son histoire, en tournant le dos à ses valeurs, à la solidarité. Il faut prendre au sérieux ce que nous disent ces jeunes-là. Ils proposent une révolution, qu’on le veuille ou non. On a du mal à le comprendre parce que nous sommes dans l’émotionnel. Ils sont attirés par une transformation, dans laquelle ils sont des acteurs. Cela nous renvoie à nous-mêmes : qu’offrons-nous à notre jeunesse  ? »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«  LA RÉPONSE EST ÉDUCATIONNELLE »

Oui, il est vraiment très difficile d’entendre ce qu’affirment Gilles de Kerkhove (« qu’est ce qu’on va faire avec les 2000 returnees  qui ont appris à manipuler des explosifs, voire des armes chimiques »), Alain Grignard  (« La déradicalisation, je n’y crois pas. ») , Rachid Benzine ( « Incapacité de l’occident à offrir du sens à ses jeunes »).
Car, en effet tout cela « nous renvoie à nous-mêmes : qu’offrons-nous à notre jeunesse  ? »  « l’Europe rate une partie de son histoire, en tournant le dos à ses valeurs, à la solidarité. Il faut prendre au sérieux ce que nous disent ces jeunes-là. »
Etaient-ils dans la salle nos hommes et nos femmes politiques quand cela fut pointé de la façon la plus claire par des gens qui savent de quoi ils parlent ? Sont-il en train de méditer cela aujourd’hui devant leur journal, leur PC, leur smartphone ? Honnêtement j’ai des doutes.
Alors, on fait quoi ?
«  La réponse est éducationnelle »
Qui en douterait ? Mais à quoi bon répéter cela comme un mantra, un moulin de prière agité par le vent.
Les faits sont accablants : «  Des quartiers en déshérence créent des cultures d’opposition. Celles-ci rencontrent aujourd’hui un comburant identitaire : le salafisme. »
Mais attention, soyons lucides :  « Il n’y a pas de système miraculeux qui va changer quelqu’un . La prévention, c’est du long terme. Mais il faut répondre à une menace immédiate. »
La question de l’enseignement est essentielle. Tout est à repenser et ce n’est pas la pacte d’excellence qui résoudra le problème.
« Nous sommes dans la situation dans laquelle ces groupes terroristes ont voulu nous mener : l’émotionnel. «
Le drame c’est que nous sommes devenus « incapables de proposer du sens aux jeunes. »
Faute de sens à leur vie, certains jeunes vont donner un sens à leur mort. On peut détruire Daesh, mais son discours est un nuage radioactif qui va continuer à se propager. La question des imaginaires est essentielle.  L’espérance proposée par Daesh est très forte  » (Rachid Benzine)
C’est désormais de cela qu’il convient de partir.
DiverCity ne dit rien d’autre depuis huit ans mais nous avons le sentiment de hurler dans le désert et de radoter comme les deux vieux du Muppet Show.
Pour ma part je ne partage pas le pessimisme de Grignard dont je ne conteste pourtant en rien l’immense compétence.
Je demeure pour ma part persuadé d’une vérité simple : celui qui a été radicalisé en rue, sur internet, dans une arrière-salle de sport par des recruteurs se référant au Coran ne saurait être dé radicalisé qu’en déconstruisant ce discours sommaire. Comment ? Par quelqu’un qui sait son Coran sur le bout des doigts et le comprend. C’est la thèse de Ali Daddy, un Coran vivant qui regarde son texte fondateur comme une guidance vers le chemin de rectitude, autrement dit, comme une éthique, comme les Evangiles, la Thora, les Upanishad…
La réponse, en effet, toujours est éducationnelle…
MG

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