samedi 5 novembre 2016

Pierre Rabhi : «L'alimentation est devenue suspecte»

Par Christophe Doré  (le Figaro)
Les paysans doivent retrouver le lien avec leur terre et se soucier vraiment de ceux qu'elle nourrit, selon Pierre Rabhi. Crédits photo : Guillaume Atger/Divergence
INTERVIEW - Le philosophe agroécologiste, défenseur d'une «sobriété heureuse», milite pour une production locale et une nourriture saine qui passe par le respect de la terre.

Source Le Figaro Magazine

LE FIGARO. - VOUS DITES SOUVENT QU'EN PASSANT A TABLE IL VAUDRAIT MIEUX SE SOUHAITER BONNE CHANCE QUE BON APPETIT. POURQUOI?
Pierre RABHI. - La nourriture est un fait universel. Tout le monde s'alimente, la terre, les plantes, les animaux… Or, aujourd'hui, non seulement elle ne nourrit pas les gens, mais en plus elle est devenue nocive car nous avons abîmé les sols dans lesquels s'ancre notre alimentation. Le sol doit être vivant. Les micro-organismes, les bactéries ou les vers de terre, au lieu d'être combattus, doivent être
QUAND LE BIEN MANGER A-T-IL CEDE LA PLACE A LA MALBOUFFE?
Le début de cette débâcle, c'est l'utilisation massive de la chimie en agriculture après la Seconde Guerre mondiale. Nous avons arrêté de respecter les équilibres naturels qu'avec pragmatisme les paysans respectaient. Les plantes ont l'intelligence d'aller chercher ce dont elles ont besoin. Il suffit de leur donner de bonnes terres ou de savoir associer leur complémentarité pour que cela se passe bien.
N'Y A-T-IL PAS UNE NETTE EVOLUTION DANS NOTRE MANIERE DE NOUS NOURRIR?
«Nous avons besoin d'une nature belle, mystérieuse et porteuse d'esprit»
Le bio est une manifestation du besoin des consommateurs de revenir aux produits sains. Le bio, c'est mieux que des plantes qui ont poussé sur des sols dénaturés, certes, mais est-ce un changement suffisant? De l'alimentation, nous avons pris la substance mais pas la sémantique. Nous faisons le plein de nos estomacs comme celui de nos voitures, en oubliant le caractère sacré qui, historiquement, a toujours été associé à la nourriture. L'écologie politique a aussi fait cette erreur. Elle a oublié de nous dire que nous avons besoin d'une nature belle, mystérieuse et porteuse d'esprit. La nourriture doit aussi nous parler par le cœur, nous faire vibrer, car c'est grâce à elle et à la terre nourricière qui la produit que nous sommes vivants.
IL Y A DE PLUS EN PLUS DE PRODUITS SANS GLUTEN, SANS PROTEINES, SANS LACTOSE… QUEL EST VOTRE REGARD SUR CETTE TENDANCE?
Parce que l'alimentation est devenue suspecte, elle entraîne des raidissements mentaux excessifs. J'ai pu entrer dans des restaurants où la radicalité alimentaire était de mise et j'ai vu des gens tristes. Je ne porte pas de jugement, mais j'ai parfois envie de dire: «Bouffez un bifteck et soyez heureux!» La joie de dîner entre amis ou en famille est essentielle. Beaucoup de gens pensent que je suis végétarien, mais ça n'est pas le cas. Ceux qui font ce choix ne doivent pas le vivre comme une contrainte, mais comme un élément nécessaire à leur bonheur. J'insiste sur un point: garder un état relaxé par rapport à la vie. Et c'est évidemment vrai pour la nourriture.
«Il est absurde de consacrer des hectares à la nourriture animale pour produire massivement des protéines dont nous n'avons pas besoin en grosse quantité»
L'IDEE D'IMPORTER UNE AGRICULTURE DANS OU PRES DES VILLES POUR MIEUX NOURRIR LEUR POPULATION, EST-CE UNE BONNE CHOSE?
Il faut que la production locale devienne une priorité. Aucune terre fertile ne doit être sacrifiée ni bétonnée. Et il est absurde de consacrer des hectares à la nourriture animale pour produire massivement des protéines dont nous n'avons pas besoin en grosse quantité. Arrêter cela nous permettra de nous nourrir correctement, sans manque ni excès. J'en suis convaincu.
Dernier livre paru: La Convergence des consciences, Le Passeur, 231 pages, 17,90
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES SAGES SONT PARMI NOUS
Mais nous ne les voyons ni les écoutons. C’est eux qui auront le dernier mot

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