lundi 21 novembre 2016

Primaire à droite : ils sont de gauche et ont voté dimanche


•Par Caroline Piquet, Tristan Quinault Maupoil
Figaro


REPORTAGE - Nous avons rencontré quelques électeurs de gauche qui ont participé au premier tour de la primaire de la droite et du centre ce dimanche. Ils racontent.
Dans la foule qui se presse dimanche dans les bureaux de vote, il n'y a pas que des sympathisants de la droite et du centre. A l'image de ce bureau du XVIIIe arrondissement de Paris, traditionnellement à gauche. Là, on patiente sagement jusque dans la rue Joseph de Maistre pour glisser son bulletin dans l'urne. Dans la file, une petite poignée d'électeurs de gauche a choisi de se déplacer. Interrogés par Le Figaro, tous se justifient de la même manière: «Je voulais faire barrage à Nicolas Sarkozy».
Pas trop difficile d'aller voter à droite quand on est un électeur de gauche? «Non, c'était important de choisir celui qui affrontera notre candidat», réagit cette jeune femme de 32 ans, à la sortie du bureau de vote. «Moi, j'ai voté Juppé pour éliminer Sarkozy», confie ce dirigeant d'entreprise de 51 ans. «Ça m'a fait un peu bizarre de voter à droite et de leur donner deux euros mais c'était nécessaire selon moi».
Même sentiment chez cette documentaliste de 58 ans: «Dans l'isoloir, ça m'a fait un peu mal mais bon... Je l'ai fait pour avoir le choix d'aller voter au second tour de la présidentielle».
Signer la charte de la droite et du centre ne leur a pas vraiment posé problème: «En fait, vous signez une feuille d'émargement. Finalement, c'est assez indolore», sourit cette ingénieure de 60 ans. «C'est même plus facile puisque sur le moment, on ne se rend pas compte qu'on la signe», renchérit un cadre de 45 ans, en tenue de sport. «Par contre, j'espère à ne pas avoir à revenir dans une semaine!».
Un peu plus loin, rue Houdon, viennent les électeurs qui résident dans les quartiers de Barbès, des Abbesses et de la place Pigalle. «Ça m'a un peu surpris de voir autant de monde mais tant mieux», explique Maxime Roch, le président du bureau de vote qui ne sait pas si les citoyens qui se pressent ici sont de gauche ou de droite. «Je ne demande pas. Ce sont ceux qui veulent l'alternance», glisse le jeune homme.
Dans la file d'attente, les électeurs de gauche se font discrets, d'autant plus que leurs voisins de droite ne voient pas toujours d'un bon œil leur venue. «A partir du moment où ils partagent des valeurs républicaines, oui, mais si c'est pour faire barrage à quelqu'un alors là non», tranche Ulrich, un électeur de droite croisé aux Batignolles. Christine, qui vote dans le bureau attenant à la place de Clichy complète: «S'ils signent n'importe quoi, c'est dommage». Quant à Dany, elle s'emporte: «Ça mélange tout, ce n'est pas bien, ça risque de déséquilibrer les choses».
Delphine, «plutôt centriste» n'est pas de cet avis: «Le vote est ouvert à tous je trouve ça très bien». Maxime, qui attend devant l'urne pour glisser son bulletin, hésite à répondre: «Je ne sais pas si on peut le dire ici, mais je suis souverainiste de gauche
«Dès qu'on nous demande notre avis, je trouve ça sain d'exercer notre devoir citoyen en votant quel que soit le bord politique auquel on appartient». Reste une interrogation: les longues files d'attente devant les bureaux de vote ce dimanche décourageront-ils les moins convaincus?


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
SURSAUT ? 

« Les français sont des veaux » disait de Gaulle.
La très forte participation à la primaire de droite a démontré l’inverse. C’est un premier symptôme du sursaut démocratique et républicain tant attendu. «Je voulais faire barrage à Nicolas Sarkozy». « Pas trop difficile d'aller voter à droite quand on est un électeur de gauche? » «Non, c'était important de choisir celui qui affrontera notre candidat», réagit cette jeune femme de 32 ans, à la sortie du bureau de vote.
«Moi, j'ai voté Juppé pour éliminer Sarkozy»
Mission accomplie, Nicolas l’agité, c’est terminé.
Deux carrières politiques se sont achevées dimanche : celle de Nicolas Sarkozy et celle d’Armand De Decker. Quel rapport ? A vous de le trouver…
Lisez aussi et surtout l’excellente analyse de Anne Sinclair dans le Huffington Post. 
MG


Premier tour de la primaire de droite : une drôle d'histoire
Anne SinclairDirectrice éditoriale, Le Huffington Post

L'époque est aux histoires imprévues. Et ce dimanche, à droite, a engendré une succession d'incroyables histoires.
L'histoire d'un homme qui, il y a encore trois semaines était le quatrième concurrent d'une primaire qu'il a, dimanche prochain, beaucoup de chances de remporter. Un homme qui a une bonne tête, l'air sympathique, paisible, sérieux, rassurant. Qui a su faire oublier qu'il fut pendant cinq ans à Matignon, le Premier ministre, plutôt sage, d'un Président qui suscitait le rejet. Un homme dont les électeurs ont choisi le profil plus que le programme.
C'est l'histoire d'un autre, qui fut Président, qui voulait à toutes forces le redevenir, et qui a été éliminé en n'ayant obtenu que la moitié des suffrages de son ancien second. C'estun désaveu magistral pour celui qui s'est cru irrésistible en revenant dans le jeu il y a deux ans, et qui a affronté le désamour qui le frappe depuis cinq. Il sort cette fois définitivement de la vie publique, et il l'a fait hier soir avec assez d'élégance, reconnaissons-le.
C'est l'histoire d'un troisième, qui reste dans la course, qui a fait le choix d'une position médiane, toujours difficile au pays de la démesure, et qui, à l'inverse de l'image qui était la sienne il y a vingt ans, incarne aujourd'hui des orientations d'ouverture, et sans doute un peu trop centristes pour un parti et un pays qui se sont droitisés.
C'est l'histoire de celui qui se voulait le petit nouveau de la politique, et qui a été écrabouillé par celui qu'il devançait il y a moins d'un mois, et qui fut lui-même coiffé sur le poteau, par la seule femme en lice, apparue comme moderne et inattendue.
C'est l'histoire d'une mobilisation exceptionnelle qui va donner une réelle autorité à celui qui en sera le vainqueur, et qui partira face à la gauche, avec un avantage certain. Ce fut un beau dimanche, qui fait honneur à la qualité du débat démocratique en France, surtout en comparaison de celui qui stupéfia le monde entier, il y a deux semaines, aux Etats-Unis. Les Français ont choisi de juger de la qualité des hommes plutôt que de verser dans la violence de l'affrontement.
Mais ces histoires sont aussi toutes porteuses de leçons pour demain.
François Fillon doit désormais persuader les électeurs qu'il est autre chose que la version douce de Nicolas Sarkozy. Autre chose qu'un retour à un programme ultra-libéral qui ne fait ses preuves nulle part aujourd'hui, où même la vraie héritière de Mme Thatcher, Teresa May, est favorable à une intervention de l'Etat, où le FMI reconnaît que le libéralisme à tout crin n'est plus d'actualité. Il va lui falloir montrer qu'il comprend les enjeux d'un monde ouvert, et les souffrances de ceux qui refusent l'austérité qui grandit et les inégalités qui s'élargissent.
Alain Juppé peut maintenant faire la campagne de second tour qu'il a peut-être entamée trop tôt. Il va devoir prouver que la droite a tout à gagner à s'ouvrir avec lui vers le centre, qu'il est capable de rassembler largement, et qu'il est le meilleur rempart contre le Front National. Il devra démontrer qu'un programme mesuré fera plus de bien à la France qu'une alternance plus tranchée. Il devra persuader les femmes, les jeunes, les moins favorisés, qu'ils peuvent redevenir optimistes, que la sueur c'est bien, mais qu'on a pas besoin forcément des larmes. Ce n'est pas le rôle le plus facile.
Mais ce qui s'est passé ce dimanche est aussi une leçon pour tout le monde.
On n'imposera plus - sauf au Front National, et encore, pas pour longtemps – la candidature d'un chef incontesté. Les électeurs-consommateurs veulent choisir et les primaires s'imposeront à tous les partis. L'heure des hommes impopulaires, est elle aussi révolue. Ils avaient dit non à Nicolas Sarkozy il y a cinq ans. Ils le lui ont signifié une fois de plus. Quand on est à ce point mal aimé, il est vain d'essayer de revenir en grâce.
La gauche va devoir enfin en tirer aussi les conséquences.
La première est qu'il va lui falloir mener à bien une primaire aussi populaire que celle de la droite. Elle avait pris la main avec son scrutin interne réussi d'il y a cinq ans. Désormais, la marche est haute pour sacrer son champion avec autant d'ascendant qu'en aura son adversaire de droite.
La seconde, la plus cruelle peut-être, est que les Français veulent tourner la page. Nicolas Sarkozy est l'exemple d'un monde d'hier dont les Français ne veulent plus. François Hollande va devoir mesurer s'il peut encore incarner le monde de demain, et faire s'incliner le balancier dans l'autre sens. S'il veut se représenter, il va lui falloir des talents de magicien, de prestidigitateur, d'anesthésiste, d'euphorisant, pour repeindre en « ça va mieux », une France qui dit de mille manières que « ça ne va plus ».
Mais n'allons pas trop vite. Ce moment appartient aux électeurs. Dans une campagne qu'on croyait jouée, ils ont déjà su dire qu'il fallait compter avec eux. Ils ont su créer la surprise. Sans doute y en aura-t-il d'autres.


QUI EST LE PLUS CONSERVATEUR ?
•Par Vincent Tremolet de Villers

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Au regard de la primaire à droite, Laetitia Strauch-Bonart, spécialiste du conservatisme, analyse ce courant de pensée qui reste mal compris en France.
Laetitia Strauch-Bonart a été chercheuse dans un think tank français. Elle vit à Londres où elle prépare un PhD en histoire sur les penseurs conservateurs et les questions morales après 1945.Vous avez dit conservateur? est son premier essai.
VOUS AVEZ ÉCRIT UN ESSAI SUR LE CONSERVATISME. PEUT-ON DIRE QUE LA CAMPAGNE DES PRIMAIRES DE LA DROITE A FAIT UNE PLACE À CE COURANT?
(…)Le conservateur tente de conserver ce qui a de la valeur dans une société, politiquement, mais aussi culturellement, et de le transmettre aux générations suivantes. (…)
En premier lieu, les conservateurs privilégient la stabilité et la continuité, et se méfient du changement pour le changement, doutant largement de l'existence d'un soi-disant Progrès comme direction unique et bienheureuse pour l'humanité. Concrètement, ils mettront l'accent sur la Nation, l'histoire et les traditions ; sur le rôle de l'ordre et de l'autorité pour assurer la paix civile ; sur la liberté individuelle pour autant qu'elle est indissociable de la responsabilité individuelle ; sur une certaine conception de la famille et des mœurs, où l'histoire comme la nature humaine jouent un rôle prééminent.
(…)Le conservatisme français existe bel et bien, mais jamais au premier plan et toujours à bas bruit.
Le conservatisme est indissociable d'un certain pessimisme, un des meilleurs remparts contre la folie de l'utopie.
Fillon ne promet pas des lendemains qui chantent, bien au contraire
François Fillon ne diffère pas forcément des autres candidats dans ses positions sur la famille ou la sécurité - à part peut-être par sa volonté de supprimer l'adoption plénière pour les couples de même sexe. Mais en effet, il a récemment élargi ses thèmes de campagne, en évoquant davantage depuis septembre la famille et l'éducation. Fillon a beaucoup insisté, au départ, sur son libéralisme économique, mais il tendait à sur-jouer son engouement. Il est devenu plus crédible en modérant son souhait de liberté par des prises de positions plus traditionnelles et rassurantes dans d'autres domaines. Surtout, il semble sincère. Les hommes politiques peuvent donc défendre des propositions similaires mais avoir un effet tout à fait différent sur l'électorat en fonction de la confiance qu'ils inspirent. Cette primaire en est un bon exemple, et cela profite à Fillon.
Fillon prouve aussi que le conservatisme est une disposition et un caractère autant qu'un programme: par sa constance, son sérieux, sa prudence, Fillon incarne un certain conservatisme comme d'autres hommes politiques avant lui - Pompidou par exemple. Lorsqu'il prétend «casser la baraque», formule qui ne lui va pas forcément très bien, on comprend que ses réformes seront de taille, mais qu'il ne cassera pour le plaisir. En réalité, Fillon semble entièrement assumer son côté vieille France, mais aussi sa foi catholique, sans pour autant les afficher comme argument de campagne. Ce que certains politiques ou analystes voient comme un défaut est en réalité un atout: Fillon ne promet pas des lendemains qui chantent, bien au contraire. Même son libéralisme économique est conservateur, au sens où il est teinté du pessimisme utile que j'évoquais à l'instant, contrairement à celui de Macron, qui prêche un libéralisme progressiste. En ce sens, oui, Fillon est un libéral-conservateur.
Pour finir, je prête peut-être à Fillon des convictions qu'il n'a pas, mais il me fait l'impression d'un homme politique suffisamment humble pour admettre que la politique ne peut pas tout. Or admettre les limites de la politique, c'est une attitude fondamentalement conservatrice.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
FILLON : UN LIBERAL  CONSERVATEUR ?

Mais qui est François Fillon, le vainqueur incontesté de ce premier tour de la primaire ?
« Il me fait l'impression d'un homme politique suffisamment humble pour admettre que la politique ne peut pas tout. Or admettre les limites de la politique, c'est une attitude fondamentalement conservatrice. » Un conservateur donc et un homme au caractère apparemment plus affirmé que celui du maire de Bordeaux. 
Ceci dit, gagner le premier tour n’est pas forcément gagner la primaire de droite. Ce ne sont pas nécessairement les mêmes qui iront voter la semaine prochaine  pour désigner le challenger de Marine Le Pen. Les sarkozistes resteront sans doute bien au chaud.
Théoriquement, les électeurs de gauche pourraient en revanche se déplacer massivement pour soutenir la candidature de Juppé, l’homme pour qui ils sont dès à présent disposés à voter en cas de duel avec Marine le Pen au deuxième tour des présidentielles.  
Ce cas de figure singulier serait totalement inattendu.
On peut donc raisonnablement imaginer une formidable mobilisation des électeurs de gauche, induit par les réseaux sociaux, en faveur d’Alain Juppé dimanche prochain. Tout est possible en démocratie… L’imprévisible aura le dernier mot.
MG

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