vendredi 11 novembre 2016

Trump, Brexit, Le Pen : les ressorts communs d’un vote de repli


Par Dominique Albertini  Libération 


Meeting de Trump à Carmel, Indiana, le 2 mai. Photo Mark Peterson. Redux-REA

La progression inexorable des populismes dans les urnes répond à des situations locales diverses, mais obéissent toutes à un rejet de la modernité.
Trump, Brexit, Le Pen : les ressorts communs d’un vote de repli
Victoire du Brexit au Royaume-Uni, élection de Donald Trump aux Etats-Unis, progrès du Front national en France : autant de symptômes de la «vague populiste» qui touche, dans des formes et des proportions diverses, nombre de pays occidentaux. «Plus le phénomène s’étend, moins les spécialistes parviennent à en donner une définition cohérente, reconnaît Jean-Yves Camus, spécialiste des droites radicales. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas entre eux un certain nombre de points communs, à la fois dans leur sociologie et leurs motivations.» 



IGNORANCE OU MÉPRIS
Selon l’institut américain Edison Research, le bulletin Trump serait ainsi surreprésenté parmi les électeurs blancs peu ou pas diplômés. Une même corrélation entre vote et niveau de diplôme a été constatée au printemps chez les partisans du Brexit. Ce lien est aussi vérifié, d’élection en élection, parmi les électeurs du Front national. Il fait d’ailleurs l’objet d’une âpre controverse entre le parti d’extrême droite et ses détracteurs. Les premiers en concluent parfois que le vote FN est d’abord le fruit de l’ignorance quand les seconds ne voient dans cette analyse sociologique que mépris envers les électeurs.
Loin de ces deux caricatures, la corrélation illustre d’abord un lien entre faible niveau de diplôme et emplois peu qualifiés, mal rémunérés, plus exposés à la machinisation ou aux délocalisations. Pour Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop, le diplôme joue également «sur la vision du monde de son détenteur, en lui offrant un bagage qui permet de s’adapter aux mutations de la société. Si deux personnes ont le même revenu, mais pas le même parcours scolaire, il y a de fortes chances qu’elles n’aient pas non plus la même vision du monde. D’ailleurs, le niveau de rémunération est un indicateur moins fiable que le diplôme concernant le vote populiste». Selon les sondages, Donald Trump serait en effet plus populaire parmi les hauts revenus qu’au pied de l’échelle salariale - un constat que nuancerait sans doute une analyse des mêmes catégories selon l’origine ethnique.
RÉVOLTE DES «PÉRIPHÉRIES»
Autre point commun entre les trois électorats : leur répartition géographique, faible dans les grands centres urbains, plus forte, voire majoritaire, dans les villes moyennes et les campagnes. De quoi donner corps à l’idée d’une révolte des «périphéries» (malgré la diversité des territoires désignés par ce terme) contre les métropoles intégrées à la mondialisation. Région des grands lacs aux Etats-Unis, nord et nord-est de la France, cœur industrieux de l’Angleterre : autant de territoires où s’est particulièrement fait sentir la dynamique des populismes de droite.
En revanche, le FN se singularise par son peu de succès auprès des électeurs âgés. Alors que le camp du Brexit comme Donald Trump ont pu compter sur les classes d’âges les plus élevées, le parti de Marine Le Pen apparaît régulièrement sous-performant chez les seniors. Un handicap de taille, car ces derniers représentent une part importante du corps électoral français, et la classe d’âge dont le taux de participation est le plus élevé. Pour Jérôme Fourquet, cela tient «à des conceptions de la nation qui varient selon l’âge et le pays. Par exemple, le Royaume-Uni n’a rejoint l’Union européenne qu’en 1972. Les seniors britanniques ont donc vécu les années précédentes, et peuvent voir en elles une belle époque à retrouver».
Sans que leurs profils respectifs se recoupent parfaitement, ces bases électorales affichent de semblables motivations : rejet de la globalisation économique, refus de l’immigration et du multiculturalisme, rejet des élites, notamment politiques et médiatiques, aspiration à renouer avec un passé idéalisé. Ces volontés communes n’excluent pas des divergences selon les pays, par exemple sur le statut de la religion majoritaire ou l’intervention de l’Etat. Demeure, au-delà de ces nuances, l’idée de refaire de la communauté nationale un ensemble clos et homogène, protégé par ses frontières d’une modernité destructrice.
Dominique Albertini 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
QUI SE SOUVIENT DU NOLSISME ? 

Et pourtant Roger Nols, ami de Jean Marie Le Pen, avait surfé sur la vague populiste et xénophobe dès les années septante. Bourgmestre de Schaerbeek de 1970 à 1989, il était connu pour ses sorties médiatiques virulentes anti-immigrés et anti-musulmans. En 1984, il invita Jean-Marie Le Pen lors d'une conférence qui s'est tenue au bassin de natation du Neptunium. Nols, restaurateur de formation, faisait du trumpisme local trente ans avant le magnat de m’immobilier newyorkais. Ses outrances verbales anti élites et ses pitreries médiatisées-il se fit photographier sur un chameau devant la maison communale- plaisaient à son électorat petit bourgeois. Le slogan de sa campagne électorale pour les élections de 1991 était : "Sécurité d'abord - Stop à l'invasion nord-africaine »
En 1995, il rejoignit le Front National de Daniel Féret. Roger  Nols, véritable Trump au petit pied,  incarnait  le « rejet de la globalisation économique, le refus de l’immigration et du multiculturalisme,  le rejet des élites, notamment politiques et médiatiques, et aspirait à renouer avec un passé idéalisé. » De fait, « La progression inexorable des populismes dans les urnes répond à des situations locales diverses, mais elles obéissent toutes à un rejet de la modernité. » L’analyste de Libération observe finement que « si deux personnes ont le même revenu, mais pas le même parcours scolaire, il y a de fortes chances qu’elles n’aient pas non plus la même vision du monde. »  Faible dans les grands centres urbains, le populisme  démagogique à relents nationalites et poujadistes  est mieux implanté voire majoritaire, dans les villes moyennes et les campagnes,. Le célèbre médecin généticien Axel Kahn qui traversa par deux fois la France à pied observa lui aussi des signes de grande frustration par rapport aux élites parisiennes et un immense engouement pour le FN de Marine Le Pen. Marine fut la première à féliciter Trump pour sa victoire. Comme les Britanniques avec le Brexit, les Américains ont avant tout voté contre le système censé les représenter, mais qui a accumulé les échecs. Comme on le découvrira dans l’excellent papier de Pascal Riché, « Trump et le Brexit incarnent un même rejet d’une élite qui a failli ».
C’est pourquoi Mélanchon fait consciemment du Sanders inspiré et Hollande du Hillarisme désenchanté. 
MG 


TRUMP OU LE BREXIT : LE MÊME REJET D'UNE ÉLITE QUI A FAILLI
Pascal Riché Obs 
 
Les Américains ont-ils voté par adhésion pour Donald Trump, ce dingo qui a insulté plus de la moitié de son électorat (les femmes, les Hispaniques) et enchaîné mensonges et stupidités ? Ou ont-ils voté contre l’establishment américain incarné par Hillary Clinton, contre Wall Street, contre les élites et les médias qui ne les entendent pas, contre cette globalisation qu’on leur impose sans leur demander leur avis, contre les usines qui ferment pendant que des méga-riches continuent de s'en mettre plein les poches, contre les chiffres économiques qui ne correspondent pas aux réalités qu'ils vivent ?
A constater la vague des populismes qui se propage dans le monde, bousculant tous les pays occidentaux, c’est la seconde hypothèse qui est sans doute la bonne. Trump n'est évidemment qu'un symptôme. Ces mouvements prennent des formes idélologiques très différentes (Trump, Brexit, FN, 5 étoiles, AfD…), mais ils sont tous souverainistes et anti-élites. Trump a surfé sur cette cette vague qu'il a bien sentie, promettant aux Américains "un Brexit +++".
Son programme, idéologiquement très élastique, s’est résumé à peu de chose. Il s’est contenté de dénoncer violemment le système "corrompu", de prôner la construction de murs contre l’immigration mexicaine et de barrières contre les produits chinois, et de rejeter les musulmans. Rompant avec la doxa républicaine, il a eu l’intelligence de ne pas rejeter les programmes sociaux ou d’éducation et de promettre davantage d’investissements publics pour "restaurer la grandeur des Etats-Unis" : "La Chine a des trains à grande vitesse. Nous n’avons rien", disait-il dès le début de la campagne.
THE ECONOMY, STUPID
Hillary Clinton faisait, elle, une campagne à l’ancienne, donc parfaitement décalée. Bien ancré à gauche, Bernie Sanders, son rival aux primaires, avait mieux compris le désarroi et le désir violent de changement exprimé par les Américains et comptait s’attaquer frontalement aux inégalités croissantes aux Etats-Unis. Mais les démocrates, sous-estimant la colère des électeurs dans les couches populaires, n’ont pas cru bon le suivre.
"The economy stupid" se répétait Bill Clinton, comme un mantra, pendant sa première campagne électorale de 1992 : il avait raison. Un quart de siècle plus tard, sa femme Hillary aurait pu mieux s’en souvenir au lieu de désigner les électeurs de Trump comme des "lamentables" - sa plus grande erreur, probablement. Résultat, elle n’a pas su capter les voix des blancs non-diplômés qui représentent pourtant 36% de l’électorat.
Cette Amérique ouvrière est celle qui a le plus souffert de la crise, et qui n’a pas profité de l’embellie statistique affichée sous le mandat d’Obama. Certes, le taux de chômage est redescendu sous les 5%, mais ce chiffre reflète très mal la réalité humaine et sociale profonde du pays. Il laisse de côté tous les "chômeurs de l’ombre", tous ces Américains qui ont quitté le marché du travail et ne sont pas revenus, parce que les salaires qu’on leur proposaient étaient trop faibles. Il ne dit rien de la précarité, les temps partiels subis, de l’absence de perspectives, de la conviction ressentie par de nombreux Américains que leurs enfants vivront moins bien qu’eux.
En Europe aussi, les chômeurs de l’ombre, relégués à la "périphérie" du système et des grandes métropoles, pour reprendre l’expression du géographe Christophe Guilluy sont en nombre croissant. Il est urgent de se préoccuper de leur sort, avant de voir nos Trump locaux prendre le pouvoir. En France, ce n’est pas un hasard si la première à féliciter, tout sourire, les Américains d’avoir élu leur nouveau président a été Marine Le Pen.
Pascal Riché





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