jeudi 10 novembre 2016

Un nouveau Donald Trump ?


Gérald PapyRédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express
Source: Le Vif
Dans son premier discours de président élu, Donald Trump s'affiche rassembleur et mesuré. Il promet le partenariat plutôt que le conflit. Est-il déjà transformé par la fonction ?

© REUTERS
"Je vous tend la main pour unifier ce grand pays". A mille lieues de ses discours agressifs de campagne électorale, le nouveau président élu, lors de son premier discours d'après-victoire électorale depuis son QG new-yorkais, s'est voulu rassembleur et mesuré. Il a d'abord remercié sa rivale Hillary Clinton pour sa campagne et pour ce qu'elle a apporté aux Etats-unis comme secrétaire d'Etat. A propos de son cheminement vers la fonction suprême, lui-même a évoqué "un mouvement" plus qu'une campagne. Et c'est effectivement un mouvement de fond qui a permis au milliardaire de remporter de façon incontestable le scrutin.
"Je serai le président de tous les Américains", a-t-il lancé à l'adresse de ses concitoyens "de tous les horizons et de toutes les croyances", promettant que le gouvernement travaillerait pour le peuple afin de renouveler "le rêve américain" et insistant sur le sort des "femmes et hommes oubliés de notre pays". Donald Trump a promis un grand programme d'infrastructures et une attention particulière aux vétérans.
Sur un plan international, rapidement abordé, il a annoncé vouloir s'entendre avec toutes les nations. Il a reconnu qu'il privilégierait les intérêts américains mais qu'il serait juste avec tout le monde. Le partenariat sera préféré au conflit, a-t-il ajouté.
L'exercice du discours initial de président élu impose certes une certaine modération et une certaine concorde. Les antécédents de Donald Trump ne préfiguraient cependant pas un ton aussi apaisé. Mais entre le "monde merveilleux" présenté au terme de la soirée électorale par le milliardaire ("incroyable" est sans doute le mot qu'il a le plus utilisé) et la réalité de sa politique une fois à la Maison-Blanche, la désillusion ne risque-t-elle pas d'être grande ?


Trump vainqueur, les Etats-Unis et le monde ont sauté dans l'inconnu

Par Johan Hufnagel — Libération


Donald Trump en campagne à Minneapolis, dans le Minnesota, le 6 novembre.Photo Carlo Allegri. Reuters

Trump vainqueur, les Etats-Unis et le monde ont sauté dans l'inconnu
Ne nous y trompons pas  : la première puissance mondiale est désormais aux mains de l’extrême droite. La moitié des Américains a voté, en toute conscience, pour un candidat raciste, menteur, sexiste, vulgaire, haineux. Ce sont en grande majorité des hommes blancs, issus d’une classe moyenne en plein désarroi, effrayés par le déclassement, la pauvreté, l’immigration, le terrorisme, l’Etat fédéral et surtout la crainte de perdre leur statut de majorité.
L’élection d’un Noir à la Maison Blanche, il y a huit ans, fut pour eux un premier signal d’alarme. Bientôt, l’Amérique, terre de migrations qu’ils ont chérie et fantasmée, blanche et industrieuse, n’existerait plus. La somme de toutes leurs peurs était symbolisée par Hillary Clinton, une femme, une libérale. Donald Trump, qui se sera nourri de ces angoisses en les attisant, était leur ultime rempart contre l’inéluctable.
NOTRE MONDE INSTABLE N'AVAIT PAS BESOIN D'UN TEL ÉLECTRON LIBRE
A l’aube de ce jour qui fait entrer les Etats-Unis, et le monde, dans l’inconnu le plus total, nous avons surtout des questions. Que feront de toute cette colère ces ultras chauffés à blanc qui tiennent leur revanche sur l’histoire et Obama ? Quelles seront les répercussions sur les minorités ? Et Trump ? Que fera-t-il de sa victoire ? Va-t-il mettre en place son programme ? Les débuts de réponses que nous pouvons imaginer ressemblent au pire des cauchemars.
Ceux qui espèrent que le 45e président américain, à cause de son impréparation, de sa méconnaissance des dossiers, de ses relations troubles avec une puissance étrangère, laissera la main à des conseillers avertis et plus modérés sont optimistes. Ce Trump est incontrôlable. Notre monde instable n’avait pas besoin d’un tel électron libre. La montée des xénophobies et des extrêmes droites en Europe avait déjà montré quel était le prix politique à payer dans nos vieilles démocraties occidentales pour l’ultralibéralisme sans limite. Personne n’avait réussi à inverser la vapeur. Mais cette fois, c’est dans le temple même de l’économie financière dérégulée que le cocktail est devenu explosif.
Cette élection est un avertissement supplémentaire pour ceux qui pensent que Marine Le Pen ne peut parvenir au pouvoir en France en 2017. Et une preuve supplémentaire qu’aucune marche n’est assez haute pour les menteurs et bonimenteurs. Surtout quand les chefs des partis «républicains», par opportunisme et calcul, leur font la courte échelle en validant les thèses identitaires et racistes.


TRUMP VAINQUEUR : L'INTERVIEW DE LAURE MANDEVILLE QUI ANNONÇAIT L'OURAGAN
Par Vincent Tremolet de Villers

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN- A l'occasion de la sortie de son livre «Qui est vraiment Donald Trump ?», Laure Mandeville avait répondu à nos questions. Elle expliquait pourquoi le candidat républicain pouvait emporter l'élection.
Vous consacrez un livre* à Donald Trump que vous suivez pour Le Figaro depuis le début de la campagne. A vous lire, on a l'impression qu'un Trump médiatique (mèche de cheveux, vulgarité etc…) cache un Donald Trump plus complexe. Comment expliquer ce décalage?
La grande difficulté, avec Donald Trump, c'est qu'on est à la fois face à une caricature et face à un phénomène bien plus complexe. Une caricature d'abord, car tout chez lui, semble magnifié. L'appétit de pouvoir, l'ego, la grossièreté des manières, les obsessions, les tweets épidermiques, l'étalage voyant de son succès sur toutes les tours qu'il a construites et qui portent son nom. Donald Trump joue en réalité à merveille de son côté caricatural, il simplifie les choses, provoque, indigne, et cela marche parce que notre monde du 21e siècle se gargarise de ces simplifications outrancières, à l'heure de l'information immédiate et fragmentée. La machine médiatique est comme un ventre qui a toujours besoin de nouveaux scandales et Donald, le commercial, le sait mieux que personne, parce qu'il a créé et animé une émission de téléréalité pendant des années. Il sait que la politique américaine actuelle est un grand cirque, où celui qui crie le plus fort a souvent raison parce que c'est lui qui «fait le buzz».
DERRIÈRE L'IMAGE TÉLÉVISUELLE SIMPLIFICATRICE, SE CACHE UN HOMME INTELLIGENT, RUSÉ ET AVISÉ, QUI A GÉRÉ UN EMPIRE DE MILLIARDS DE DOLLARS ET EMPLOYÉ DES DIZAINES DE MILLIERS DE PERSONNES.
En même temps, ne voir que la caricature qu'il projette serait rater le phénomène Trump et l'histoire stupéfiante de son succès électoral. Derrière l'image télévisuelle simplificatrice, se cache un homme intelligent, rusé et avisé, qui a géré un empire de milliards de dollars et employé des dizaines de milliers de personnes. Ce n'est pas rien! Selon plusieurs proches du milliardaire que j'ai interrogés, Trump réfléchit de plus à une candidature présidentielle depuis des années, et il a su capter, au-delà de l'air du temps, la colère profonde qui traversait l'Amérique, puis l'exprimer et la chevaucher. Grâce à ses instincts politiques exceptionnels, il a vu ce que personne d'autre - à part peut-être le démocrate Bernie Sanders - n'avait su voir: le gigantesque ras le bol d'un pays en quête de protection contre les effets déstabilisants de la globalisation, de l'immigration massive et du terrorisme islamique; sa peur du déclin aussi. En ce sens, Donald Trump s'est dressé contre le modèle dominant plébiscité par les élites et a changé la nature du débat de la présidentielle. Il a remis à l'ordre du jour l'idée de protection du pays, en prétendant au rôle de shérif aux larges épaules face aux dangers d'un monde instable et dangereux.
EN PRIVÉ, LE PERSONNAGE DE DONALD TRUMP EST PLUS NUANCÉ, PLUS MODÉRÉ, PLUS PRAGMATIQUE, SAIT ÉCOUTER LES AUTRES ET NE CHOISIT PAS TOUJOURS L'OPTION LA PLUS EXTRÊME…
Cela révèle au minimum une personnalité sacrément indépendante, un côté indomptable qui explique sans doute l'admiration de ses partisans…Ils ont l'impression que cet homme explosif ne se laissera impressionner par rien ni personne. Beaucoup des gens qui le connaissent affirment d'ailleurs que Donald Trump a plusieurs visages: le personnage public, flashy, égotiste, excessif, qui ne veut jamais avouer ses faiblesses parce qu'il doit «vendre» sa marchandise, perpétuer le mythe, et un personnage privé plus nuancé, plus modéré et plus pragmatique, qui sait écouter les autres et ne choisit pas toujours l'option la plus extrême…Toute la difficulté et tout le mystère, pour l'observateur est de s'y retrouver entre ces différents Trump. C'est loin d'être facile, surtout dans le contexte de quasi hystérie qui règne dans l'élite médiatique et politique américaine, tout entière liguée contre lui. Il est parfois très difficile de discerner ce qui relève de l'analyse pertinente ou de la posture de combat anti-Trump. Dans le livre, je parle d'une expérience schizophrénique, tant le fossé est grand entre la perception des partisans de Trump et celle de ses adversaires. Au fond, Trump reste largement insaisissable, malgré les millions d'articles qui lui sont consacrés.
EN QUOI SON ENFANCE ET LA FIGURE DE SON PÈRE ÉCLAIRENT-ELLES SON PARCOURS?
DONALD TRUMP A TOUJOURS ÉTÉ UN LEADER, MAIS AUSSI UN REBELLE, UNE FORTE TÊTE, QUI BOMBARDAIT SES INSTITUTEURS DE GOMMES ET TIRAIT LES CHEVEUX DES FILLES MÊME SI C'ÉTAIT UN BON ÉLÈVE.
Donald Trump a plusieurs fois raconté qu'il n'avait pas fondamentalement changé depuis le cours préparatoire. C'est dire si l'enfance compte pour cerner sa turbulente personnalité! Il a toujours été un leader, mais aussi un rebelle, une forte tête, qui bombardait ses instituteurs de gommes et tirait les cheveux des filles même si c'était un bon élève. A l'école élémentaire, le coin réservé au piquet, avait même été baptisé de ses initiales, DT, parce qu'il y séjournait souvent! A l'âge de 13 ans, son père décide même de l'envoyer à l'Académie militaire de New York pour le dresser, parce que, inspiré par West Side story, Donald a été pris en train de fomenter une descente avec sa bande dans Manhattan, avec des lames de rasoir!
SON FRÈRE FRED JUNIOR A FINI PAR MOURIR D'ALCOOLISME. CELA A BEAUCOUP MARQUÉ DONALD QUI A DÉCIDÉ QU'IL NE SE LAISSERAIT JAMAIS DOMINER ET NE MONTRERAIT JAMAIS SES FAIBLESSES CONTRAIREMENT À SON FRÈRE.
Cela vous donne une idée du profil psychologique du père Fred Trump, un homme intransigeant et autoritaire, qui a eu une influence décisive dans la formation de la personnalité de son fils. Fred s'était fait à la force du poignet, en amassant un capital de plusieurs millions de dollars grâce à la construction d'immeubles d'habitation pour les classes populaires à Brooklyn, et il a clairement fait de Donald son héritier, brisant et déshéritant en revanche le fils aîné, Fred Junior, un être charmeur, mais moins trempé et plus dilettante, qui avait eu le malheur de préférer être pilote de ligne que promoteur, et a fini par mourir d'alcoolisme. Cela a beaucoup marqué Donald qui a décidé qu'il ne se laisserait jamais dominer et ne montrerait jamais ses faiblesses contrairement à son frère. Fred Trump a élevé ses enfants dans la richesse - la famille vivait dans une grande maison à colonnades dans le quartier de Queens - mais aussi dans une éthique de dur labeur et de discipline, pas comme des gosses de riches, un modèle que Donald a d'ailleurs reproduit avec ses enfants. L'homme d'affaires raconte souvent que son paternel l‘a formé à «la survie», en lui recommandant d'«être un tueur» pour réussir.
ON DÉCOUVRE EN VOUS LISANT QU'IL EXISTE DEPUIS LONGTEMPS DANS L'UNIVERS AMÉRICAIN (SUCCÈS DE SES LIVRES, TÉLÉRÉALITÉ). SES FANS D'HIER SONT -ILS SES ÉLECTEURS D'AUJOURD'HUI?
SAVEZ-VOUS QU'À LA FIN DES ANNÉES 80, IL FAIT DÉJÀ LA COUVERTURE DE TIME MAGAZINE COMME L'HOMME LE PLUS SEXY D'AMÉRIQUE ?
Les Américains connaissent Trump depuis le milieu des années 80, date à laquelle il a commencé à publier ses ouvrages à succès, tirés à des millions d'exemplaires, c'est-à-dire depuis 30 ans! «Le Donald» est un familier pour eux. Savez-vous qu'à la fin des années 80, il fait déjà la couverture de Time Magazine comme l'homme le plus sexy d'Amérique? A la même époque, il est cité dans des sondages comme l'une des personnes les plus populaires du pays, aux côtés des présidents toujours vivants, et du pape! Si on ajoute à cela, le gigantesque succès qu'il va avoir avec son émission de téléréalité L'Apprenti, qui à son zénith, a rassemblé près de 30 millions de téléspectateurs, on comprend l'énorme avantage de notoriété dont bénéficiait Trump sur la ligne de départ de la primaire républicaine.
TOUT AU LONG DE LA CAMPAGNE DES PRIMAIRES, BEAUCOUP DE COMMENTATEURS ONT ANNONCÉ SA VICTOIRE COMME IMPOSSIBLE: COMMENT EXPLIQUER CETTE ERREUR DE JUGEMENT?
SI TRUMP EST À BIEN DES ÉGARDS EXASPÉRANT ET INQUIÉTANT, IL Y A NÉANMOINS QUELQUE CHOSE DE POURRI ET D'ENDOGAME DANS LE ROYAUME DE WASHINGTON.
C'est vrai qu'à de rares exceptions près, les commentateurs n'ont pas vu venir le phénomène Trump, parce qu'il était «en dehors des clous», impensable selon leurs propres «grilles de lecture». Trop scandaleux et trop extrême, pensaient-ils. Il a fait exploser tant de codes en attaquant ses adversaires au dessous de la ceinture et s'emparant de sujets largement tabous, qu'ils ont cru que «le grossier personnage» ne durerait pas! Ils se sont dit que quelqu'un qui se contredisait autant ou disait autant de contre vérités, finirait par en subir les conséquences. Bref, ils ont vu en lui soit un clown soit un fasciste - sans réaliser que toutes les inexactitudes ou dérapages de Trump lui seraient pardonnés comme autant de péchés véniels, parce qu'il ose dire haut et fort ce que son électorat considère comme une vérité fondamentale: à savoir que l'Amérique doit faire respecter ses frontières parce qu'un pays sans frontières n'est plus un pays. Plus profondément, je pense que les élites des deux côtes ont raté le phénomène Trump (et le phénomène Sanders), parce qu'elles sont de plus en plus coupées du peuple et de ses préoccupations, qu'elles vivent entre elles, se cooptent entre elles, s'enrichissent entre elles, et défendent une version «du progrès» très post-moderne, détachée des préoccupations de nombreux Américains. Soyons clairs, si Trump est à bien des égards exaspérant et inquiétant, il y a néanmoins quelque chose de pourri et d'endogame dans le royaume de Washington. Le peuple se sent hors jeu.
TRUMP EST L'HOMME DU PEUPLE CONTRE LES ÉLITES MAIS IL VIT COMME UN MILLIARDAIRE. COMMENT PARVIENT-IL À DÉPASSER CETTE CONTRADICTION CRIANTE?
DONAL TRUMP FAIT DE CETTE CONNAISSANCE DU SYSTÈME UNE FORCE, EN DISANT QU'IL CONNAÎT SI BIEN LA MANIÈRE DONT LES LOBBYS ACHÈTENT LES POLITIQUES QU'IL EST LE SEUL À POUVOIR À REMÉDIER À LA CHOSE.
C'est une vraie contradiction car Trump a profité abondamment du système qu'il dénonce. Il réussit à dépasser cette contradiction, parce qu'il ne le cache pas, au contraire: il fait de cette connaissance du système une force, en disant qu'il connaît si bien la manière dont les lobbys achètent les politiques qu'il est le seul à pouvoir à remédier à la chose. C'est évidemment un curieux argument, loin d'être totalement convaincant. Il me rappelle ce que faisaient certains oligarques russes, à l'époque Eltsine, quand ils se lançaient en politique et qu'ils disaient que personne ne pourrait les acheter puisqu'ils étaient riches! On a vu ce que cela a donné…Si les gens sont convaincus, c'est que Donald Trump sait connecter avec eux, leur faire comprendre qu'il est de leur côté. Ce statut de milliardaire du peuple est crédible parce qu'il ne s'est jamais senti membre de l'élite bien née, dont il aime se moquer en la taxant «d'élite du sperme chanceux». Cette dernière ne l'a d'ailleurs jamais vraiment accepté, lui le parvenu de Queens, venu de la banlieue, qui aime tout ce qui brille. Il ne faut pas oublier en revanche que Donald a grandi sur les chantiers de construction, où il accompagnait son père déjà tout petit, ce qui l'a mis au contact des classes populaires. Il parle exactement comme eux! Quand je me promenais à travers l'Amérique à la rencontre de ses électeurs, c'est toujours ce dont ils s'étonnaient. Ils disaient: «Donald parle comme nous, pense comme nous, est comme nous». Le fait qu'il soit riche, n'est pas un obstacle parce qu'on est en Amérique, pas en France. Les Américains aiment la richesse et le succès.
ALAIN FINKIELKRAUT EXPLIQUE QUE DONALD TRUMP EST LA NÉMÉSIS (DÉESSE DE LA VENGEANCE) DU POLITIQUEMENT CORRECT? LE DURCISSEMENT, NOTAMMENT À L'UNIVERSITÉ, DU POLITIQUEMENT CORRECT EST-IL LA CAUSE INDIRECTE DU SUCCÈS DE TRUMP?
L'UN DES ATOUTS DE TRUMP, C'EST QU'IL EST POLITIQUEMENT INCORRECT DANS UN PAYS QUI L'EST DEVENU À L'EXCÈS.
Alain Finkelkraut a raison. L'un des atouts de Trump, pour ses partisans, c'est qu'il est politiquement incorrect dans un pays qui l'est devenu à l'excès. Sur l'islam radical (qu'Obama ne voulait même pas nommer comme une menace!), sur les maux de l'immigration illégale et maints autres sujets. Ses fans se disent notamment exaspérés par le tour pris par certains débats, comme celui sur les toilettes «neutres» que l'administration actuelle veut établir au nom du droit des «personnes au genre fluide» à «ne pas être offensés». Ils apprécient que Donald veuille rétablir l'expression de Joyeux Noël, de plus en plus bannie au profit de l'expression Joyeuses fêtes, au motif qu'il ne faut pas risquer de blesser certaines minorités religieuses non chrétiennes…Ils se demandent pourquoi les salles de classe des universités, lieu où la liberté d'expression est supposée sacro-sainte, sont désormais surveillées par une «police de la pensée» étudiante orwellienne, prête à demander des comptes aux professeurs chaque fois qu'un élève s'estime «offensé» dans son identité…Les fans de Trump sont exaspérés d'avoir vu le nom du club de football américain «Red Skins» soudainement banni du vocabulaire de plusieurs journaux, dont le Washington Post, (et remplacé par le mot R...avec trois points de suspension), au motif que certaines tribus indiennes jugeaient l'appellation raciste et insultante. (Le débat, qui avait mobilisé le Congrès, et l'administration Obama, a finalement été enterré après de longs mois, quand une enquête a révélé que l'écrasante majorité des tribus indiennes aimait finalement ce nom…). Dans ce contexte, Trump a été jugé«rafraîchissant» par ses soutiens, presque libérateur.
LE BOULEVERSEMENT QU'IL INCARNE EST-IL, SELON VOUS, CIRCONSTANCIEL ET LE FAIT DE SA PERSONNALITÉ FANTASQUE OU TRUMP CRISTALLISE-T-IL UN MOMENT DE BASCULEMENT DE L'HISTOIRE AMÉRICAINE?
LE PHÉNOMÈNE TRUMP EST LA RENCONTRE D'UN HOMME HORS NORMES ET D'UN MOUVEMENT DE RÉBELLION POPULAIRE PROFOND, QUI DÉPASSE DE LOIN SA PROPRE PERSONNE.
Pour moi, le phénomène Trump est la rencontre d'un homme hors normes et d'un mouvement de rébellion populaire profond, qui dépasse de loin sa propre personne. C'est une lame de fond, anti globalisation et anti immigration illégale, qui traverse en réalité tout l'Occident. Trump surfe sur la même vague que les politiques britanniques qui ont soutenu le Brexit, ou que Marine Le Pen en France. La différence, c'est que Trump est une version américaine du phénomène, avec tout ce que cela implique de pragmatisme et d'attachement au capitalisme.
SA LIGNE POLITIQUE EST-ELLE ATTRAPE-TOUT OU FONDÉE SUR UNE VÉRITABLE VISION POLITIQUE?
TRUMP N'EST PAS UN IDÉOLOGUE. IL A LONGTEMPS ÉTÉ DÉMOCRATE AVANT D'ÊTRE RÉPUBLICAIN ET IL TRANSGRESSE LES FRONTIÈRES POLITIQUES CLASSIQUES DES PARTIS.
Trump n'est pas un idéologue. Il a longtemps été démocrate avant d'être républicain et il transgresse les frontières politiques classiques des partis. Favorable à une forme de protectionnisme et une remise en cause des accords de commerce qui sont défavorables à son pays, il est à gauche sur les questions de libre échange, mais aussi sur la protection sociale des plus pauvres, qu'il veut renforcer, et sur les questions de société, sur lesquelles il affiche une vision libérale de New Yorkais, certainement pas un credo conservateur clair. De ce point de vue là, il est post reaganien. Mais Donald Trump est clairement à droite sur la question de l'immigration illégale et des frontières, et celle des impôts. Au fond, c'est à la fois un marchand et un nationaliste, qui se voit comme un pragmatique, dont le but sera de faire «des bons deals» pour son pays. Il n'est pas là pour changer le monde, contrairement à Obama. Ce qu'il veut, c'est remettre l'Amérique au premier plan, la protéger. Son instinct de politique étrangère est clairement du côté des réalistes et des prudents, car Trump juge que les Etats-Unis se sont laissé entrainer dans des aventures qui les ont affaiblis et n'ont pas réglé les crises. Il ne veut plus d'une Amérique jouant les gendarmes du monde. Mais vu sa tendance aux volte face et vu ce qu'il dit sur le rôle que devrait jouer l'Amérique pour venir à bout de la menace de l'islam radical, comme elle l'a fait avec le nazisme et le communisme, Donald Trump pourrait fort bien changer d'avis, et revenir à un credo plus interventionniste avec le temps. Ses instincts sont au repli, mais il reste largement imprévisible.
FAUT IL AVOIR PEUR DE DONALD TRUMP?
DONALD TRUMP A ÉCRIT «L'ART DU DEAL» ET AVAIT ENVISAGÉ APRÈS LA PUBLICATION DU LIVRE DE SE PRÉSENTER À LA PRÉSIDENCE EN PRENANT SUR SON TICKET LA VEDETTE DE TÉLÉVISION AFRO-AMÉRICAINE OPRAH WINFREY.
La question est évidemment légitime, vu la personnalité volcanique du personnage et certaines de ses prises de position, notamment en politique étrangère. De nombreuses questions se posent sur son caractère, ses foucades, son narcissisme et sa capacité à se contrôler, si importante chez le président de la première puissance du monde! Je ne suis pas pour autant convaincue par l'image de «Hitler», fasciste et raciste, qui lui a été accolée par la presse américaine. Hitler avait écrit Mein Kamp. Donald Trump, lui, a écrit «L ‘art du deal» et avait envisagé juste après la publication de ce premier livre, de se présenter à la présidence en prenant sur son ticket la vedette de télévision afro-américaine démocrate Oprah Winfrey, un élément qui ne colle pas avec l'image d'un raciste anti femmes! Ses enfants et nombre de ses collaborateurs affirment qu'il ne discrimine pas les gens en fonction de leur sexe ou de la couleur de leur peau, mais en fonction de leurs mérites, et que c'est pour cette même raison qu'il est capable de s'en prendre aux représentants du sexe faible ou des minorités avec une grande brutalité verbale, ne voyant pas la nécessité de prendre des gants.
LES QUESTIONS LES PLUS LOURDES CONCERNANT TRUMP, SONT SELON MOI PLUTÔT LIÉES À LA MANIÈRE DONT IL RÉAGIRAIT, S'IL NE PARVENAIT PAS À TENIR SES PROMESSES, UNE FOIS À LA MAISON-BLANCHE.
Les questions les plus lourdes concernant Trump, sont selon moi plutôt liées à la manière dont il réagirait, s'il ne parvenait pas à tenir ses promesses, une fois à la Maison-Blanche. Tout président américain est confronté à la complexité de l'exercice du pouvoir dans un système démocratique extrêmement contraignant. Cet homme d'affaires habitué à diriger un empire immobilier pyramidal, dont il est le seul maître à bord, tenterait-il de contourner le système pour arriver à ses fins et prouver au peuple qu'il est bien le meilleur, en agissant dans une zone grise, avec l'aide des personnages sulfureux qui l'ont accompagné dans ses affaires? Et comment se comporterait-il avec ses adversaires politiques ou les représentants de la presse, vu la brutalité et l'acharnement dont il fait preuve envers ceux qui se mettent sur sa route? Hériterait-on d'un Berlusconi ou d'un Nixon puissance 1000? Autre interrogation, vu la fascination qu'exerce sur lui le régime autoritaire de Vladimir Poutine: serait-il prêt à sacrifier le droit international et l'indépendance de certains alliés européens, pour trouver un accord avec le patron du Kremlin sur les sujets lui tenant à cœur, notamment en Syrie? Bref, pourrait-il accepter une forme de Yalta bis, et remettre en cause le rôle de l'Amérique dans la défense de l'ordre libéral et démocratique de l'Occident et du monde depuis 1945? Autant de questions cruciales auxquelles Donald Trump a pour l'instant répondu avec plus de désinvolture que de clarté.


DONALD TRUMP’S REVOLT

Donald Trump on election night in New York City. CreditEric Thayer for The New York Times
President Donald Trump. Three words that were unthinkable to tens of millions of Americans — and much of the rest of the world — have now become the future of the United States.
Having confounded Republican elites in the primaries, Mr. Trump did the same to the Democrats in the general election, repeating the judo move of turning the weight of a complacent establishment against it. His victory is a humbling blow to the news media, the pollsters and the Clinton-dominated Democratic leadership.
The candidates appeared neck-and-neck in the popular vote, but Mr. Trump bested Hillary Clinton in the Electoral College.
So who is the man who will be the 45th president?
After a year and a half of erratic tweets and rambling speeches, we can’t be certain. We don’t know how Mr. Trump would carry out basic functions of the executive. We don’t know what financial conflicts he might have, since he never released his tax returns, breaking with 40 years of tradition in both parties. We don’t know if he has the capacity to focus on any issue and arrive at a rational conclusion. We don’t know if he has any idea what it means to control the largest nuclear arsenal in the world.
Here is what we do know: We know Mr. Trump is the most unprepared president-elect in modern history. We know that by words and actions, he has shown himself to be temperamentally unfit to lead a diverse nation of 320 million people. We know he has threatened to prosecute and jail his political opponents, and he has said he would curtail the freedom of the press. We know he lies without compunction.
He has said he intends to cut taxes for the wealthy and to withdraw the health care protection of the Affordable Care Act from tens of millions of Americans. He has insulted women and threatened Muslims and immigrants, and he has recruited as his allies a dark combination of racists, white supremacists and anti-Semites. Given the importance of the alt-right to Mr. Trump’s rise, it is perhaps time to drop the “alt.” David Duke celebrated Mr. Trump’s victory on Tuesday night, tweeting, “It’s time to TAKE AMERICA BACK!!!”
When Mr. Trump has looked beyond our borders, he has said that he would tear up the agreement to prevent Iran from building nuclear arms and that he would do away with the North American Free Trade Agreement. He has said that he would repudiate last December’s Paris agreement on climate change, thereby abandoning America’s leadership role in addressing the biggest long-term threat to humanity. He has also threatened to abandon NATO allies and start a trade war with China.
We know that, with Republicans controlling both houses of Congress, Mr. Trump would be able to restore a right-wing majority by filling the Supreme Court seat that Republican senators have held hostage for nine months.
Republicans will soon control every branch of the federal government, in addition to a majority of governorships and statehouses. There is no obvious check on Mr. Trump’s vengeful impulses. Other Republican leaders, including his running mate, Mike Pence, have largely made excuses for his most extreme behavior.
By challenging every norm of American politics, Mr. Trump upended first the Republican Party and now the Democratic Party, which attempted a Clinton restoration at a moment when the nation was impatient to escape the status quo. Misogyny and racism played their part in his rise, but so did a fierce and even heedless desire for change.
That change has now placed the United States on a precipice.

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