lundi 19 décembre 2016

Forfaiture et parjure


Francis Martens, psychothérapeute (l’auteur s’exprime à titre personnel)


Le refus gouvernemental de respecter l’arrêt de la Cour d’appel enfreint délibérément la séparation des pouvoirs. Or, celle-ci constitue la clef de voûte de la démocratie et la plus sûre garantie contre les dérives des gouvernants. « Attachez vos ceintures, nous quittons l’État de droit ».

Face à la crise migratoire, les convictions éthiques et l’appréciation politique des moyens à mettre en œuvre varient. Qu’on se garde néanmoins d’oublier que cette crise en réalité fut induite par les pays occidentaux, et qu’ici l’assistance n’est que réparation. Si elle s’avère coûteuse, c’est aussi le prix de la paix. Plus radicalement, on peut estimer avec Carl Schmitt (juriste hitlérien toujours en vogue) que l’essence du politique consiste en l’art de désigner des ennemis – et donc de flatter la xénophobie. Ou au contraire, à la manière du pape François, qu’il n’y a d’avenir pensable que dans la solidarité – et dès lors dans l’art de nouer des alliances et d’investir dans l’avenir plutôt que dans les seules élections.
Il s’agit d’un choix essentiel pour l’avenir de l’humanité que seuls des États solides et cohérents peuvent porter. Or, à l’échelle de la Belgique, ce qu’induit et tolère le gouvernement Michel va tout à l’inverse. En transgressant les normes juridiques, le ministre de la Justice M. Koen Geens (CD&V) – qui ampute la Cour d’Assises sans passer par une révision de la Constitution – sape les bases mêmes de l’État de droit. Un pas plus loin, en défiant publiquement une décision de justice, le secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration faisant fonction (N-VA) justifie indirectement la stigmatisation des migrants et attaque directement les fondements du vivre ensemble. Le pouvoir judiciaire en effet, en tempérant la violence et en empêchant de confondre fonction répressive et règlement de compte, rend tout simplement possible la vie en société.
MENSONGE
Bénéficiant de l’immunité parlementaire, M. Francken n’est pas directement punissable. Mais en tout état de cause ce qui se joue est grave et relève des deux notions ici conjointes de parjure et forfaiture. Dimanche 11 décembre à la RTBF, le Premier ministre, pour éviter le naufrage, s’est efforcé de noyer le poisson. Cet avocat, aux mensonges duquel nous devons d’être gouvernés par la N-VA, a feint de confondre le délai nécessaire à un recours en cassation et à une consultation de la Cour européenne des droits de l’homme (pour éclairer la décision du Conseil du contentieux des étrangers), avec la légitimité de ne pas obtempérer à un jugement de la Cour d’appel. C’est juridiquement faux. Il le sait. La nature même d’un « arrêt » – surtout en appel – c’est de clore une discussion et d’ordonner l’exécution d’une décision. La discussion peut reprendre ailleurs, aboutir même à faire changer une loi – sans passer pour autant par le mépris des lois.
LA DIABOLISATION, FONDS DE COMMERCE DE L’HUMANITÉ
Soucieux d’échapper à l’astreinte par tout artifice possible, le Premier ministre se réclame en outre d’un vertueux souci du portefeuille de ses concitoyens. Ce serait touchant si ce n’était du respect de l’État de droit qu’il s’agit ! Plus particulièrement du garde-fou judiciaire en tant que garant ultime des institutions démocratiques – en cette zone de turbulence où des Etats européens miment les années trente en surfant sur la vague xénophobe. Au passage, il y a lieu de s’interroger sur la décision annoncée le 26 novembre par M. Jambon de faire sous-traiter des tâches de police par des vigiles armés. Quant à la xénophobie, tout anthropologue peut témoigner de ce que cette peur et cette diabolisation de l’autre font partie du fonds de commerce de l’humanité. En cette matière, tout est toujours à réapprendre. Plus loin que Brecht, il faut affirmer que «  le ventre est à jamais fécond d’où est sortie la bête immonde  ».
RÉBELLION DE L’AUTORITÉ… CONTRE ELLE-MÊME
La volonté revendiquée de ne pas respecter un jugement constitue une rébellion de l’autorité publique contre elle-même. Une sorte de réaction auto-immune. Au sens strict, il s’agit de forfaiture : du fait pour un serviteur de l’État de commettre un crime lié à l’exercice de ses fonctions. En l’occurrence le crime de parjure : de violation d’un serment prêté face à l’autorité publique. Si M. Francken a bien juré «  obéissance à la Constitution et aux lois du Peuple belge  », le crime est patent. Mais qu’il se rassure ! En droit belge, la forfaiture n’est pas punissable. Surtout si le parjure s’avère un trompe-l’œil ne reposant sur aucun réel serment. On n’ignore pas, en effet, que certains engagements ne sont validés que par les formes imposées par la loi : ainsi du geste de prestation de serment ou de l’énonciation du « oui » matrimonial. Le non-respect de ces formes rend l’engagement invalide. Or, le 11 octobre 2014, Messieurs Francken, Jambon et Vandeput ont délibérément substitué au geste imposé pour le serment à la Constitution (main droite levée, doigts tendus et joints) le geste de combat (index et majeur en V) d’une formation politique vouée à la disparition de l’État auquel ils feignaient de jurer « fidélité ». Voilà qui est clair. Il n’y a pas eu serment. N’en avoir tiré aucune conséquence en dit long sur la faiblesse du Premier ministre. Tout comme le traitement arbitraire d’une famille syrienne illustre la dérive populiste d’un gouvernement choisissant de faire la loi plutôt que de l’appliquer.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CQFD

Ce que l’honorable rédacteur de cette brillante carte blanche n’a visiblement pas compris, c’est que la NVA et le CD&V ont sorti le train d’atterrissage pour amorcer la lente descente vers les élections prématurées.
La première grande bataille sera le siège de l’hôtel d’Anvers défendu avec acharnement par Bart De Wever en personne attaqué par Kris Peeters à la tête d’une coalition de gauche. De Wever jettera  tout son poids dans la bataille quitte, pour se maintenir, à faire sauter le cordon sanitaire en s’unissant au Belang, quitte à céder la présidence de la N-VA au jeune Francken son dauphin, un premier de classe aux manières de chien fou.
On ignore encore qui tirera la prise de la suédoise, chaque jour un peu plus kamikaze. Charles Michel observe tout cela hébété comme la vache voyant passer les trains.
Reste à savoir si une telle stratégie se révélera payante. Ce qui est sûr, c’est que au train où vont les choses, la N-VA recule de plus de six %  dans les intentions de vote des Flamands.
On avait annoncé que 2014 serait l’élection de tous les dangers.
Ce qui s’annonce pour 2019 est bien plus préoccupant encore. 
MG


Berlin des années vingt,
Quel est le devin
Qui aurait prédit
Ce que tu devins?...
Berlin des années vingt
Qui donc se souvient? (Françoise Mallet Joris)


Notre temps a une furieuse odeur d'années Trente
Le Temps.ch

Si vous êtes juif, musulman, noir, immigré, artiste, chercheur, intellectuel, marginal, cosmopolite, homosexuel ou simplement attaché aux libertés fondamentales, prenez garde, les «hommes forts» au service du «vrai peuple» sont de retour, estime François Cherix, politologue
Longtemps, les signes avant-coureurs de la tempête se sont accumulés. On les voyait envahir l’horizon, on pouvait les nommer. D’abord, les cumulus noirs d’un nationalisme renaissant couvrirent le ciel. Puis vinrent les coups de tonnerre des populistes, bretteurs avides de pouvoir. Enfin, le vent mauvais du simplisme brutal souffla sur les têtes. Aujourd’hui, la tempête fait rage. Inimaginable, le Brexit a été voté. Impensable, la présidence Trump est en marche. Incontrôlables, les mouvements extrémistes font l’agenda. Or, les alarmes ne retentissent pas. Parce qu’elle est sur nous, la tempête a disparu des écrans radar. Alors qu’elle se renforce, elle devient progressivement la normalité. Violente, elle a retourné les esprits comme des parapluies. Sans pitié, elle a fait tomber les masques de ceux qui l’admiraient en secret.
Ce grand retournement frappe des valeurs fondamentales, avec des conséquences inouïes. La liberté, si chèrement payée au siècle dernier, fait aujourd’hui sourire. Nouvelle tendance, la contrainte la remplace. Dans cette folle bascule, l’Union européenne devient l’ennemie des peuples, tandis que Poutine incarne leur salut. Vive les régimes autoritaires. Au diable les Droits de l’homme, les textes et les juges qui les protègent. A bas la liberté pour les personnes de se mouvoir, pour survivre ou chercher du travail au-delà de frontières à nouveau sacrées.
Le protectionnisme, le paradis?
Deuxième renversement, la prospérité n’est plus liée aux échanges, mais à leur diminution. Le paradis, c’est le protectionnisme. L’enfer, c’est la mondialisation. Finissons-en avec ces organisations internationales, ces traités commerciaux et ces marchands cosmopolites. Chacun chez soi, chacun pour soi. Au lieu d’élever les protections sociales à des échelles plus vastes que la nation, on veut s’anémier dans un entre soi économique. Comme si demain, les barrières douanières allaient inciter les milliardaires à partager leur fortune. Dans une logique absurde, on parie sur une pauvreté collective retrouvée pour mettre fin aux injustices.
Le langage retourné comme une vieille chaussette
Sans surprise, la tempête n’a pas épargné la pensée. Le langage, tout d’abord, a été retourné comme une vieille chaussette. La recherche du mot juste, le respect de l’opinion adverse, les périphrases pour ne pas blesser autrui, ce long travail des sociétés multiculturelles pour qu’une parole puisse vivre entre des individus différents a été balayé. L’outrance, la vulgarité, l’invective et surtout la stigmatisation, cette déconstruction de la civilisation, sont devenues la règle. De même, l’étude, la recherche, l’exploration de la complexité, l’interrogation des certitudes ont été remplacées par le simplisme tonitruant. Moins on en sait, mieux on se porte. A bas les écoles, haro sur les universitaires.
Même une partie de la gauche est contaminée
Certes, la tempête s’est levée côté droite. Ploutocrates ou identitaires, les Trump, Erdogan, Orban, Farage, Wilders, Le Pen et autres Blocher détestent la sociale démocratie et veulent sa perte. Hélas, d’autres courants sont contaminés. Tristement, on voit certains représentants égarés de la gauche instruire le procès de leur propre camp. Dans leur bouche, la victoire de la haine devient la faute de ceux qui la combattent. Nos élus ont abandonné le peuple, disent-ils. Les classes populaires sont orphelines, ajoutent-ils, sans voir combien ce paternalisme suggère des citoyens davantage soumis à l’autorité d’un chef qu’émancipés de leur condition. Quand des allégations obscures sont répétées de tous côtés, elles finissent par briller comme l’acier. Entre les mâchoires populistes, l’espace ne cesse de se réduire.
Une furieuse odeur d'années Trente
Même si les périodes ne sont pas comparables, ces mécanismes font songer aux années Trente. Même si des évolutions similaires ne sont pas forcément à craindre, nombre de phénomènes se ressemblent. Or, dernier retournement, le passé et ses leçons n’existent plus. Le présent ne peut être évalué qu’à l’aune d’un avenir présenté comme apocalyptique si le pouvoir n’est pas donné aux leaders souverainistes. N’évoquez plus ni le fascisme, ni le nazisme, nous ne tolérons plus ce rappel, protestent les populistes. Mais quelle autre science politique avons-nous, pauvre humanité, si ce n’est la mémoire de nos erreurs? Magnifique escamotage, l’histoire n’existe plus. D’une bourrasque, la tempête l’a remplacée par l’identité. Nationale ou sociale, seule l’identité a désormais le droit de nourrir l’analyse.
On ne vous épargnera pas
Si vous êtes juif, musulman, noir, immigré, artiste, chercheur, intellectuel, marginal, cosmopolite, homosexuel ou simplement attaché aux libertés fondamentales, prenez garde, les «hommes forts» au service du «vrai peuple» sont de retour. Si vous les ménagez, eux ne vous épargneront pas. Naturellement, à terme, ils échoueront. Mais après quels dégâts faits aux démocraties? Après combien de souffrances infligées aux populations?
Dans un monde à l’envers, il faut garder le cœur à l’endroit. A chaque injustice, réagissez, sans vous décharger sur autrui, ni espérer que le temps réglera l’affaire. Et si la sottise vous traîne un jour vers la charrette qui mène sur la place où les opportunistes se moquent des insoumis, n’hésitez pas, montez! La tête haute.

François Cherix, politologue

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