mardi 6 décembre 2016

Le cours de philo, un immense chaos



PAR PIERRE BOUILLON LE SOIR 



Installé en octobre au primaire, le cours de philo et citoyenneté est enseigné dans des conditions épouvantables. Les enseignants se plaignent, le syndicat interpelle la ministre.
Il y a des limites à tout. Et là, elles sont dépassées. En octobre, l’école primaire officielle a inséré dans sa grille une « éducation à la philosophie et citoyenneté » (EPC) – le secondaire suivra dans un an. Et le mot « chaos » est le plus adéquat pour qualifier la situation que vivent les écoles, les enfants et les enseignants. La coupe est pleine. Et la CSC-enseignement dit : ça suffit.
Pour installer cette heure d’EPC dans la grille, on a réduit de 2 à 1 heure le cours de religion/morale. Et si l’enfant veut être dispensé de religion/morale, il a 2 heures d’EPC au lieu d’une.
L’EPC est dispensé par les profs de religion/morale qui récupèrent d’un côté ce qu’ils perdent de l’autre. Tout ? Non. La religion/morale peut se donner devant de très petits groupes d’élèves. L’EPC, lui, se donne devant des classes normales, de 25 élèves. Donc, l’EPC n’éponge pas toutes les pertes d’heures en religion/morale. Voilà le topo.
Ce qui se concevait sur papier ne tient pas dans les faits. En régime ordinaire, un prof de religion/morale, pour avoir un horaire complet, doit souvent se partager entre plusieurs écoles.
Le régime nouveau a enflammé le phénomène. La CSC-enseignement a mené l’enquête auprès de ses affiliés. Elle relève des cas où des enseignants doivent se partager entre 9, 10, 11 écoles, imposant aux enseignants des déplacements inhumains. Elle signale le cas d’un prof effectuant 450 km/semaine. Un prof rapporte à son syndicat : « Quand je donne une période, elle n’est jamais entière. Toujours rabotée au début, à la fin. Le changement de classe, le matériel oublié, s’arrêter plus tôt pour courir ailleurs ou arriver en retard à la suivante. La qualité de mon travail est médiocre… Du vite-vite. Plus l’impression de terminer une leçon, une matière correctement. »
UN PROF A 421 ÉLÈVES EN TOUT !…
Devant se multiplier, donc, un prof a parfois 300 élèves en tout. On évoque un cas qui va jusqu’à… 421. « Avec 200 élèves, à la fin de l’année, je ne connais pas encore tous les noms », nous dit un prof de morale.
On parle de classes surpeuplées (plus de 30). Et les promesses n’ont pas toutes été tenues. La Communauté française avait juré de protéger l’emploi des profs nommés et les temporaires prioritaires (en activité depuis un an). Mais des prioritaires ont valsé (lire par ailleurs). On avait décrété qu’un prof ne pouvait pas enseigner religion/morale et EPC à de mêmes élèves. On connaît au moins un cas où cette règle n’est pas respectée. Bref, c’est la foire. Totale. Et la CSC interpelle Marie-Martine Schyns (CDH), la ministre de l’Education. « Les enseignants sont sur les genoux, nous dit Eugène Ernst, le secrétaire-général du syndicat. L’EPC se donne dans des conditions qui ne sont bonnes, ni pour l’élève, ni pour le professeur, ni pour l’école. Si le législateur a pensé que l’EPC était une avancée importante, et je le pense aussi, qu’il fasse en sorte que le cours se donne de façon correcte. Ce n’est pas le cas ! »
Eugène Ernst demande à Schyns d’évaluer l’effet de l’EPC sur l’emploi. Qu’elle fasse respecter par les écoles les normes de taille des classes en EPC et religion/morale. Qu’elle fixe, pour l’enseignant, un nombre maximum d’implantations. Que la charge journalière du prof intègre les déplacements. Et qu’on allège la charge du prof âgé.
Schyns a promis de se pencher sur le dossier. Un groupe de travail a été créé pour améliorer la situation.
Muriel Doster
PAR PIERRE BOUILLON
« Je suis fatiguée ! »
Murielle Doster enseigne la religion catholique. Elle est nommée depuis 2005. L’an dernier, elle enseignait dans deux écoles. Maintenant, elle en a quatre (Seraing, Waremme, Huy, Amay). Certains jours, elle travaille dans deux écoles distantes de plus de 35 km. « Je suis fatiguée ! » Elle a 300 élèves en tout (pourra-t-elle jamais mémoriser leurs noms ?) Elle nous raconte sa galère. Des classes surpeuplées en des locaux exigus. Aucun local attitré (elle doit squatter celui d’un titulaire quand celui-ci ne l’évacue pas de là). Elle raconte les cours mangés par les déplacements. Et ceci, surtout… Depuis un moment, Murielle travaille à 4/5e temps. Ce n’est pas pour le confort. C’est pour s’occuper de l’un de ses enfants qui doit être suivi pour dyspraxie. Selon la règle, un 4/5e temps doit prester 7 demi-jours étalés sur 4 jours. Problème : pour les écoles, l’agencement des horaires était si kafkaïen que Murielle preste 8 demi-jours répartis sur 5 jours. Bref : outre que son horaire lui complique la vie, il est aussi… illégal.
Corine Scherpereel: onze heures dans onze écoles
PAR PIERRE BOUILLON
Corine Scherpereel est en mode hybride. Ancienne professeur, elle s’est engagée dans la vie d’indépendante (elle enseigne le yoga) mais elle avait conversé 4 heures de religion. Elle en avait besoin. Elle ne les a plus. En septembre, elle les a données, ces 4 heures de religion. Le 1er octobre (quand a été introduit l’EPC), elle a tout perdu. Son école lui a dit de patienter – genre : on vous trouvera bien quelque chose. Elle a attendu le 28 octobre pour apprendre qu’on ne lui avait rien trouvé du tout. C’est étonnant car Corine Scherpereel a le statut de temporaire prioritaire. Et ce statut devait, selon les promesses de la Communauté française, lui garantir le maintien d’un emploi (pour assurer du soutien scolaire, par exemple). Négatif. Rien. Le chaos a été tel, en septembre/octobre, dans les écoles, qu’elle a fait valoir son statut en vain. L’avenir ? Une éclaircie. Une commune vient de lui proposer 11 heures sur… 11 écoles à partir de décembre. Elle a dit oui. Bien sûr.
Marie-Line Daux: «le foutoir»
PAR PIERRE BOUILLON
Marie-Line Daux est prof de religion catholique. Elle est en mi-temps médical. Elle espérait rester en religion et laisser l’EPC à des collègues plus jeunes. Pas possible, en dépit des efforts de la commune (Saint-Nicolas). Sur ses 12 heures de cours, elle donne moitié religion, moitié EPC. Pour une dame de 57 ans, souffrante, c’est lourd, un cours nouveau. A trois ans de la retraite, elle a dû suivre la formation à la neutralité pour donner ce cours qui l’a prise de court. « J’ai été paniquée, la peur de la page blanche. » Elle enseigne dans 11 écoles, à 300 élèves. « Je suis dans la panade. » Au fait : et ce cours de religion qui a été réduit de moitié ? « On ne savait déjà pas tout faire avant ! » Marie-Line Daux donne l’EPC aux élèves qui ont choisi la formule à 1 heure. Dans sa classe se trouvent des élèves qui ont opté pour la formule à 2 heures – et ceux-là ont leur 2e heure avec un autre prof. Pas simple à combiner. « On se parle, bien sûr, avec l’autre prof. Nous sommes en rodage. Et nous serons en rodage très longtemps. Pardonnez-moi mais c’est le foutoir ! » 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
C’EST LE FOUTOIR 
 
Et surtout c’était parfaitement prévisible : » L’EPC se donne dans des conditions qui ne sont bonnes, ni pour l’élève, ni pour le professeur, ni pour l’école. Si le législateur a pensé que l’EPC était une avancée importante, et je le pense aussi, qu’il fasse en sorte que le cours se donne de façon correcte. Ce n’est pas le cas ! »
A qui profite le crime ? A l’enseignement catholique bien évidemment, lui qui ne change rien ni à ses horaires ni à ses habitudes pédagogiques. « Dans le libre catholique, l’EPC ne fera pas l’objet d’un cours distinct. Elle sera dispersée dans les branches existantes (histoire, français…). Dans le réseau officiel (Communauté, communes, provinces), ainsi que dans les établissements du libre non-confessionnel qui le désirent, un cours distinct a été créé. »
Le comble du comble, c’est que, non content d’observer la désorganisation de l’enseignement officiel, qui lui est tout à fait favorable, « l’école catholique attaque le décret du cours de philosophie et citoyenneté » et il réclame une compensation.
C’est de bonne guerre…scolaire.
MG

L’ÉCOLE CATHOLIQUE ATTAQUE LE DÉCRET DU COURS DE PHILOSOPHIE ET CITOYENNETÉ
Pierre Bouillon

Le Segec dénonce un traitement inégal entre réseaux. 


• Etienne Michel, directeur général du Segec.

Ce 23 novembre, le Segec (Secrétariat général de l’enseignement catholique) a déposé devant la Cour constitutionnelle une requête en annulation du décret du 13 juillet 2016 créant une «  éducation à la philosophie et la citoyenneté  » (EPC) dans les écoles primaires de l’officiel (d’application dans le primaire depuis octobre, l’EPC s’étendra au secondaire en octobre 2017). Dans le libre catholique, l’EPC ne fera pas l’objet d’un cours distinct. Elle sera dispersée dans les branches existantes (histoire, français…). Dans le réseau officiel (Communauté, communes, provinces), ainsi que dans les établissements du libre non-confessionnel qui le désirent, un cours distinct a été créé.
Pour insérer l’EPC dans la grille-horaire, sans gonfler celle-ci, le gouvernement de la Communauté française a choisi de faire passer le cours de religion/morale de 2 à 1 heure par semaine. La réduction de la religion/morale fait donc perdre des heures aux enseignants. Pour limiter la casse, l’exécutif PS-CDH a notamment décidé que les profs qui perdent des heures pourront faire de la remédiation. Pour ça, la majorité PS-CDH a prévu un budget de 16 millions (9 pour le primaire, 7 pour le secondaire).
Un traitement inégal
Et là, le Segec estime que l’officiel va bénéficier d’un avantage dont sera privé le libre. La Constitution oblige en effet à traiter les réseaux de façon égale, sauf si l’on peut invoquer une «  différence objective  » qui puisse fonder un traitement inégal. Or, selon le Segec, rien ne justifie qu’il soit privé de cette aide à la remédiation. Dans leur requête, les avocats du Segec – Michel Kaiser et Marc Verdussen – estiment au demeurant que ces différences s’amenuisent au point de ne plus pouvoir fonder de traitement inégal.
Le Segec note encore que le décret du 13 juillet 2016 installe un système qui « aboutit à générer des périodes (des heures de cours, NDLR) qui vont au-delà de ce qui est nécessaire pour maintenir l’emploi des professeurs de religion et de morale ».Non seulement, l’avantage serait non conforme à la Constitution mais il serait exagéré. Si le recours du Segec aboutit, la Communauté française aura deux options. Supprimer l’avantage concédé aux écoles officielles. Ou offrir un avantage équivalant au réseau libre catholique.

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