jeudi 29 décembre 2016

Ouverture du procès de la romancière Asli Erdogan en Turquie

lefigaro.fr

L'écrivaine et huit autres personnes sont jugées à partir de ce jeudi, accusées de soutenir la rébellion pro-kurde.
Elle est une cible parmi des milliers de la chasse aux sorcières que le gouvernement turc a lancée après le putsch avorté du 15 juillet dernier. La romancière turque Asli Erdogan est jugée à partir de ce jeudi à Istanbul. Cette militante engagée pour la défense des minorités de son pays a été arrêtée le 16 août pour ses écrits dans un journal d'opposition prokurde Özgür Gündem, comme une vingtaine de journalistes du même titre. Le journal a été fermé quelques heures avant son interpellation pour propagande pro-PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, classé organisation terroriste par Ankara, Washington et Bruxelles).
La femme de lettres partage le banc des accusés avec huit autres personnes, dont des journalistes et l'auteure et linguiste Necmiye Alpay. Asli Erdogan a été accusée de «propagande en faveur d'une organisation terroriste», «appartenance à une organisation terroriste» et «incitation au désordre». L'appartenance à une «organisation terroriste armée» est le chef d'accusation le plus grave, passible d'une peine de prison à vie. Huit des neuf personnes jugées encourent cette même peine.
INQUIÉTUDE SUR SON ÉTAT DE SANTÉ
En novembre dernier, Asli Erdogan et Necmiye Alpay avaient été temporairement libérées, avant d'être de nouveau incarcérées dans la prison Barkirköy d'Istanbul, pour le chef d'accusation de «participation à une organisation terroriste». Physicienne de formation et lauréate de nombreux prix, Asli Erdogan, qui n'a aucun lien de parenté avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, a vu ses romans traduits dans plusieurs langues. Dernier paru en français, Le Bâtiment de pierre (Actes Sud, 2013), dénonce la torture et les conditions de détention dans son pays.
Son arrestation a provoqué une vague d'indignation en Turquie et dans le monde, relayée par de nombreux artistes, intellectuels et écrivains. Une pétition a été lancée après son arrestation sur le site change.org et a récolté plus de 45.000 signatures. Ses soutiens affirment notamment qu'Asli Erdogan souffre d'asthme et de diabète et s'inquiètent pour son état de santé.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"LES MOTS ONT UN POUVOIR MAIS ILS ONT BESOIN DE VOUS POUR SE CHANGER EN ACTES", 

« J’ai parfois été extrêmement touché par le romantisme noir de ses textes. Il y a un constat assez désespéré sur la situation politique et la nature humaine en général, des textes sur la torture, les bourreaux, les victimes, avec une portée universelle car ces écrits n’évoquent pas seulement ce qui se passe en Turquie. » (le traducteur) «  En traduisant les textes d’Asli Erdogan, je n’ai cessé de penser à la dégringolade de la liberté d’expression en Turquie. »

“Erdogan is but a name”.  On peut s’appeler Erdogan et être physicienne, auteure traduite en plusieurs langues, intellectuelle de haut vol, militante des droits humains et se retrouver dans les geôles d’un autre nommé Erdogan, ennemi de la liberté qui comme Hitler condamne les livres et les brûle sans scrupule. On sait comment les dictatures commencent : par des élans identitaires à relents nationalistes. On sait aussi comment elles évoluent et comment elles finissent généralement : dans les cendres et le sang.  Certes la volonté de la Turquie à rejoindre l’Europe est définitivement plombée mais il ne faudrait pas que les Turcs de la diaspora reproduisent chez nous, comme ils tendent à le faire, les antagonismes de là-bas.  Que toutes celles et tous ceux qui auraient encore la moindre sympathie pour le Sultan-dictateur lisent attentivement la lettre qui suit.
MG 

 
LETTRE D'ASLI ERDOGAN DEPUIS SA PRISON 

Publié par la Süddeutsche Zeitung (traduction Le Point)
« Les prisons ont leurs symboles et ils sont terribles. Ils sont ancrés dans l'inconscient de l'homme moderne, de sorte que le véritable, et bien plus terrible quotidien qu'ils cachent devient invisible. Fils de fer barbelés, cellules, serrures, menottes, tout ceci sonne moyenâgeux et fait frémir les familles des incarcérés. Mais ceux qui y sont s'habituent vite à ces détails. Ils ont été soudainement et totalement arrachés du monde qu'ils connaissent, coupés de leurs proches et de tout ce qui fait que la vie est la vie, ils regardent maintenant des murs de béton comme s'ils avaient atterri sur la scène d'un théâtre.
Ce à quoi on ne s'habitue jamais, c'est le froid. On ne s'habitue pas non plus à ces voitures dans lesquelles on transporte des prisonniers [ils me font penser à des cercueils]. On ne s'habitue pas à ne plus voir la terre et les arbres, à ne plus toucher ceux qu'on aime. On ne s'habitue pas aux très longues nuits en prison dont chacune est une scène de l'enfer.
Les prisons turques sont conçues pour contenir bien moins de personnes qu'on y a emprisonnées depuis la déclaration de l'état d'urgence. Ma cellule est pleine à craquer. Tous les jours d'autres détenus arrivent, des jeunes filles arrêtées lors de manifestations ou que l'on a enlevé des foyers d'étudiants. Dernièrement, ils ont amené une Syrienne. Elle a l'air d'avoir 15 ans et ne parle pas un mot de turc. Selon son passeport, elle a déjà 20 ans. Elle ne sait pas pourquoi elle est là.
La plus âgée d'entre nous est la traductrice linguiste et pacifiste Necmiye Alpay. Elle a fêté avec nous son 70e anniversaire. Le procureur exige pour elle la détention à vie [comme pour moi] avec des conditions de détention renforcées sans possibilité de libération, parce que nous faisions partie du conseil consultatif du journal Özgür Gündem, un comité symbolique. La même chose [détention à vie] concerne Ragip Zarakolu, à qui on avait pensé pour le prix Nobel de la paix, idem pour Bilge Cantepe, membre fondateur du parti turc Les Verts. Selon la législation des médias, les conseillers ne sont pas responsables du contenu rédactionnel, mais de tels détails n'intéressent plus personne en Turquie.
Je suis écrivain, uniquement écrivain. Je raconte
Dans les quatre derniers mois, au moins 40 000 personnes ont été arrêtées dans des conditions kafkaïennes, leur faute : avoir leur nom dans l'ours, avoir un compte dans une banque « suspecte », signer une caricature, messages sous-jacents. L'arbitraire, le harcèlement et la privation de droits définissent notre vie bien plus qu'après le putsch de 1980 ; une vie peut être rayée seulement parce qu'un voisin ressent l'envie de dénoncer ou parce qu'un procureur doit satisfaire son ambition.
Des actes d'accusation aberrants sont rédigés en quelques jours, des policiers lourdement armés prennent d'assaut les maisons. Il suffit que ceux qui sont concernés, hommes politiques, syndicalistes, journalistes et scientifiques ne plaisent pas au gouvernement pour une raison ou pour une autre. Environ 150 journalistes et écrivains se trouvent derrière les barreaux, ainsi que dix députés, des douzaines d'hommes politiques et membres d'ONG. Cent soixante-dix rédactions de médias divers ont été fermées [dont une télé kurde pour enfants] ainsi que plus de 350 associations.
Chaque matin, nous nous réveillons dans un monde orwellien. À la télévision, il y a en permanence le discours de l'indispensable maître : comme il crie, comme il menace, comment il désigne chaque personne qui lui barre la route comme supporteur de terroriste, et ça pourrait arriver à des membres de la Commission européenne. Du matin au soir, encore et encore… On voit une intervention permanente de la police aux informations, des gens qui sont arrêtés et qui sont conduits quelque part, jusqu'à 100 arrestations par jour. Celui qui n'apparaît pas à la télé se lâche sur Internet. Un député tweete : Peut-être bien que les gens du PKK et du FETÖ seront brûlés vifs en prison, peut-être qu'il y aura des essais de lynchages. Et nous attendons cinq nuits sans sommeil. Lorsqu'une alarme incendie se déclenche, nous sommes abrutis. Je tire sur mes sourcils. Je suis assise sur mon tabouret, je pense à comment mourir noyée de la meilleure manière au lieu de brûler derrière ces portes de fer, et je continue à tirer sur mes sourcils.
Je suis écrivain, uniquement écrivain. Je raconte. J'accorde aux mots un sens [...] C'est mon travail, mon devoir, mon unique raison d'être. Mais maintenant, je ne peux plus rien raconter, même pas à moi-même. Mon cœur est comme raboté et ma bouche pleine de sciure.
Après la fausse nouvelle de notre libération, mes yeux se sont définitivement éteints, comme ceux d'une détenue de camp de concentration. [Le jour où le Parlement européen a décidé de l'arrêt des pourparlers d'adhésion, on a annoncé notre libération à la télévision. Quatre heures plus tard, nous avons appris, toujours par la télévision, que c'était faux.]
DICTATURE
La situation en Turquie est grave, très grave. Nous n'avons encore jamais vu une telle privation de droits, un tel arbitraire et une telle pression, et cela devient jour après jour plus violent. Depuis quelques années apparaît en Turquie une dictature selon le modèle moyen-oriental, sur laquelle les Européens ont fermé un œil parce qu'ils se sont concentrés sur la crise des réfugiés. Mais ils doivent enfin reconnaître qu'une Turquie qui dit adieu à la démocratie ne fera qu'aggraver la guerre et la crise. La Turquie a accueilli 3,5 millions de Syriens, mais parce qu'elle a fait de ces gens une masse de négociation et de chantage, elle a perdu la supériorité morale qu'elle ressentait envers l'Europe.
L'Europe se voit en danger, sur la ligne de crête. J'aimerais rappeler à l'Europe qu'elle pourra dépasser sa crise d'identité et ses angoisses si elle considère ces valeurs qui l'ont faite. Démocratie, droits de l'homme, liberté d'expression, des valeurs qui à travers des siècles de souffrances sont apparues par le travail et l'expérience. On ne peut pas les sacrifier aux intérêts économiques. L'Europe n'est pas seulement une association politique et économique, c'est un concept et une réalité créés à travers une histoire commune, une culture et des valeurs communes.
Je remercie de tout cœur ceux qui me soutiennent en Allemagne. Je ne vous oublierai jamais. Dans les derniers mois, j'ai appris ce que veut dire être un être humain. »
Asli Erdogan,
Prison Bakirköy, 02/12/2016 (traduction Joëlle Aubry) 



LA ROMANCIÈRE TURQUE ASLI ERDOGAN RISQUE LA PRISON À VIE
GENEVIÈVE SIMON La Libre Belgique 


LE PROCÈS DE LA ROMANCIÈRE TURQUE, ACCUSÉE D'APPARTENIR À UNE ORGANISATION TERRORISTE, S'OUVRE JEUDI.
Le 16 août dernier, la huitième cour criminelle d’Istanbul ordonnait la fermeture d’"Özgür Gündem", un quotidien soutenant les revendications kurdes, et l’arrestation de neuf de ses collaborateurs. Parmi eux, l’écrivain Asli Erdogan, accusée d’appartenir à "une organisation terroriste armée", "d’atteinte à l’unité de l’Etat et à l’intégrité territoriale du pays" et de "propagande en faveur d’une organisation terroriste". Depuis, cette femme de conviction à la santé fragile (elle souffre d’un asthme sévère) est incarcérée à la prison pour femmes de Bakirköy, d’où elle a pu témoigner quelques rares fois de ses difficiles conditions de détention - notamment le manque de médicaments nécessaires à son traitement. Comme tant d’autres, elle est victime de la vaste purge orchestrée après le coup d’Etat manqué des 15 et 16 juillet derniers.
MOBILISATION
Physicienne de formation et lauréate de nombreux prix, Asli Erdogan, qui n’a aucun lien de parenté avec le président Recep Tayyip Erdogan, a vu ses romans traduits dans plusieurs langues. Le dernier paru en français, "Le Bâtiment de pierre" (Actes Sud, 2013), dénonçait la torture et les conditions de détention en Turquie.
En France, les écrivains se sont largement mobilisés pour la soutenir et exiger sa remise en liberté. Mi-novembre, le Conseil permanent des écrivains (CPE), par la voix de sa présidente, la romancière Agnès Desarthe, a ainsi demandé "la libération immédiate d’Asli Erdogan et de Necmiye Alpay", traductrice et écrivain âgée de septante ans également incarcérée, dans deux lettres ouvertes adressées à François Hollande et à la ministre de la Culture, Audrey Azoulay. "Les mots ont un pouvoir mais ils ont besoin de vous pour se changer en actes", a insisté le CPE. Dès la fin août, Patrick Deville et Jean Rolin avaient, eux, lancé sur Bibliobs.com un appel qui avait notamment recueilli le soutien d’Annie Ernaux, Jonathan Littell, Bernard Pivot, Leonardo Padura et Jérôme Ferrari. Et en ce mois de décembre, plusieurs soirées de lecture de ses textes, dont une à la Maison de la poésie en présence de la mère d’Asli Erdogan, ont été organisées à Paris.
JUGÉE LE 29 DÉCEMBRE
Le 23 novembre dernier, un tribunal turc ordonnait la remise en liberté d’Asli Erdogan et de Necmiye Alpay. Cette libération conditionnelle devait être effective pour la durée de leur procès. Mais l’espoir fut de courte durée puisque plus tard dans la journée, leur "appartenance à une organisation terroriste" ne permettait finalement pas à la mesure d’être effective. Depuis, son avocat dit craindre que son procès, qui doit se dérouler le 29 décembre, ne soit joué d’avance. Elle risque la prison à vie.

LA PUBLIER EN FRANCE POUR FAIRE ENTENDRE SA VOIX
Début janvier, Actes Sud publiera un recueil de textes interdits en Turquie.
Parce que le traducteur n’est pas un lecteur comme les autres, de par le regard acéré et unique qu’il a sur l’auteur qu’il transpose, Julien Lapeyre de Cabanes est un témoin privilégié du travail d’Asli Erdogan, lui qui vient de traduire "Le Silence même n’est plus à toi", recueil de vingt-neuf chroniques, de réflexions et d’essais à paraître chez Actes Sud le 4 janvier. Le traducteur de Yachar Kemal et d’Orhan Pamuk évoque ici une mission pas comme les autres.
COMMENT EN ÊTES-VOUS VENU À TRADUIRE ASLI ERDOGAN ?
J’ai été contacté en septembre par Actes Sud qui m’a proposé cette traduction exceptionnelle par son urgence : Actes Sud tenait à faire connaître ces textes d’Asli Erdogan interdits en Turquie - le journal pour lequel elle les avait écrits a été fermé cet été et elle a été arrêtée dans la foulée. Je n’ai eu qu’un mois pour cette expérience qui s’est révélée très particulière : on collait à l’actualité, ce qui est plutôt rare en traduction littéraire, et le contexte d’interdiction des textes et d’emprisonnement d’Asli Erdogan donnait une autre dimension à mon travail. D’autant que, tant côté français que côté turc, il y avait la conviction que ce livre pouvait l’aider. Il y avait donc un sentiment de fierté mais aussi beaucoup d’humilité, parce qu’on est ici au-delà de la littérature : il s’agit de quelqu’un qui souffre, qui est injustement emprisonné.
COMMENT L’ÉDITEUR, ACTES SUD, A-T-IL PU NÉGOCIER LES DROITS, ALORS QU’ELLE EST EN PRISON ?
Pour obtenir les droits, la démarche classique se noue entre un éditeur, un auteur et un agent. Or, cette fois, il était difficile d’établir une communication claire entre toutes les parties. Jusqu’au dernier moment, alors que la traduction était déjà terminée, on n’était pas sûr de pouvoir publier ce livre. Finalement, son avocat nous a dit : allez-y, cela va l’aider. C’est une bonne chose de donner la voix à une femme qui en est privée dans son pays.
A TRAVERS LES TEXTES QUE VOUS AVEZ TRADUITS, COMMENT PERCEVEZ-VOUS LA FEMME ET L’ÉCRIVAIN QU’ELLE EST ?
Ces textes qui ont été rassemblés n’avaient pas vocation à l’être : se dégage donc une grande circularité, des thèmes qui se répètent, mais aussi un côté poétique et lancinant. On revient sans cesse à l’actualité, à ce qui se passe au Kurdistan, en Syrie, aux prisons turques, aux camps de concentration. Il y a un côté très sombre, difficile à supporter, et même si je me forçais à m’en extraire par le côté technique de la traduction, j’ai parfois été extrêmement touché par le romantisme noir de ces textes. Il y a un constat assez désespéré sur la situation politique et la nature humaine en général, des textes sur la torture, les bourreaux, les victimes, avec une portée universelle car ces écrits n’évoquent pas seulement ce qui se passe en Turquie. Ce sont aussi des productions très littéraires, fort abouties, et pas des chroniques journalistiques classiques. Le plus souvent, ce sont presque des poèmes avec un lyrisme que l’on n’ose plus beaucoup en Occident : une manière de prendre les choses par le biais des sentiments, du cri, sans sombrer dans l’analyse politique ou sociologique rationnelle.
QUELLE EST LA STATURE D’ASLI EDOGAN EN TURQUIE ?
C’est difficile à mesurer. Aujourd’hui, elle est un symbole, ce qui est une bonne chose et à la fois cynique. Elle a toujours été un écrivain engagé, ses romans sont politiques. C’est une femme courageuse, qui soutenait plusieurs causes. J’espère qu’à travers elle, on peut porter notre attention sur toute une frange de la population turque européanisée, qui se bat pour les droits de l’homme, qui souffre avec elle. La vie quotidienne continue à Istanbul, il n’y a pas de climat de guerre civile, mais quand on est éditeur, écrivain, journaliste, on est réduit au silence, il y a une véritable peur. Pour nous qui vivons dans des démocraties solides, c’est très déroutant. Là-bas, la police, un juge, une milice peuvent débarquer à tout moment. En traduisant les textes d’Asli Erdogan, je n’ai cessé de penser à la dégringolade de la liberté d’expression en Turquie.
SOIRÉES DE SOUTIEN, PÉTITION : LA MOBILISATION EST AVANT TOUT CITOYENNE…
Ce mouvement est formidable, en regard du cynisme et de la complicité de nos gouvernements - le président Erdogan a le soutien de l’Union européenne parce qu’il retient les réfugiés syriens sur son sol, mais aussi pour des motifs stratégiques liés à l’Otan. Il y a une trahison politique difficile à vivre pour beaucoup de Turcs qui attendaient énormément de leur intégration à l’Europe, un rêve qui a été balayé par le régime d’Erdogan et par les appuis qu’il a pu trouver de manière plus ou moins officielle dans la politique européenne et américaine. La littérature est donc importante car, grâce aux mots, certains parviennent à attirer l’attention sur ce qui se joue là-bas, et dont les responsabilités sont diffuses.

EXTRAIT : "NOUS SOMMES COUPABLES"
Limites. "Les limites de l’écriture, limites qui ne peuvent être franchies sans incendie, sans désintégration, sans retour à la cendre, aux os et au silence… Si loin qu’elle puisse s’aventurer dans le Pays des Morts, l’écriture n’en ramènera jamais un seul. Si longtemps puisse-t-elle hanter les corridors, jamais elle n’ouvrira les verrous des cellules de torture. Si elle se risque à pénétrer dans les camps de concentration où les condamnés furent pendus aux portes décorées et rehaussées de maximes, elle pressent qu’elle n’en ressortira plus. Et si elle revient pour pouvoir le raconter, ce sera au prix de l’abandon d’elle-même, en arrière, là-bas, derrière les barbelés infranchissables." (Extrait de "Nous sommes coupables", in "Le Silence même n’est plus à toi", à paraître le 4 janvier chez Actes Sud)
POUR QUE LA DÉMOCRATIE REPRENNE SES DROITS EN TURQUIE...
Un collectif de signataires (*) Le Soir
Des dirigeants politiques et membres de la société civile de nombreux pays s’unissent pour réclamer l’arrêt des violences menées par les autorités turques, en particulier contre les Kurdes et les opposants au pouvoir. Ils demandent aussi à l’Union européenne d’adopter une position ferme.

Pas un jour ne se passe en Turquie sans que celles et ceux qui défendent l’Etat de droit et la démocratie ou qui font partie de minorités ne soient violemment et massivement attaqués par l’Etat.
Militants, journalistes, dirigeants politiques, universitaires, enseignants, étudiants, syndicalistes, avocats, magistrats, représentants de minorités… Ils sont harcelés, licenciés, arrêtés, emprisonnés, poursuivis, violentés. A l’est du pays, des villes entières ont été rasées et les populations civiles, essentiellement kurdes, sont martyrisées.
Ce qui est mis en actes, avec brutalité et permissivité, c’est la tentative de mise en place d’un système totalitaire, fruit de l’islamisme et du nationalisme. La guerre, menée par l’Etat contre le mouvement kurde, est tout à la fois une cause, une conséquence et une condition du déploiement de cette tentative de mise en place.
Ce projet totalitaire n’est pas né du coup d’Etat manqué du 15 juillet. Il l’a précédé et l’utilise comme prétexte pour justifier l’accroissement de la tyrannie et de l’oppression. Il ne pourrait se déployer comme il le fait depuis plusieurs années sans la faiblesse de l’opposition de nombreux pays, et le soutien ferme de certains autres.
Notamment, les pays européens restent trop silencieux, afin de ne pas fragiliser les accords, nourris d’un nauséabond rejet de réfugiés qui fuient la misère, la guerre et la mort, qu’ils ont conclus avec Ankara. Pourtant, l’Europe devrait réaliser que la Turquie a intérêt à ce que les réfugiés restent en masse à l’est du pays, et sa dépendance sur la question a drastiquement diminué.
Pour diverses raisons, les grandes puissances ménagent ou font alliance avec un Etat qui est pourtant négationniste et responsable de troubles et de violences de masse.
Erdogan peut ainsi déployer une répression féroce en toute permissivité.
C’est parce qu’ils représentent une résistance pacifique à la tentation totalitaire, parce qu’ils sont ceux qui font vivre la démocratie, parce qu’ils se battent pour le respect de l’Etat de droit, que les défenseurs des droits humains sont attaqués en Turquie. Les abattre, comme certains l’ont déjà été au sens propre, ce serait détruire ce qui empêche au système totalitaire voulu par le pouvoir actuel de se déployer totalement. Les soutenir, c’est apporter protection aux populations cibles de la violence de l’Etat. C’est faire vivre en actes une solidarité internationale et un combat universel pour la démocratie.
C’est pourquoi nous exigeons de l’Etat turc, et que les Etats d’Europe et d’au-delà fassent pression sur lui afin d’obtenir :
– La fin des violences de masse, en particulier l’arrêt de la guerre menée contre le mouvement kurde, et la reprise immédiate du processus de paix par toutes les parties.
– La libération immédiate de tous les militants, journalistes, dirigeants politiques, universitaires, enseignants, étudiants, syndicalistes, avocats, magistrats, représentants de minorités… ; l’arrêt immédiat de toutes les poursuites, illégitimes, de toutes les pressions et menaces à leur encontre, et leur réintégration dans leurs institutions lorsqu’ils ont été licenciés.
– La réouverture de tous les médias qui ont été fermés ou dont l’Etat a pris le contrôle, et la garantie de leur travail en toute liberté.
– La suppression de l’Article 301 du code pénal, qui pénalise les atteintes à « l’identité turque » et à l’Etat turc et qui est utilisé pour poursuivre tous les opposants au pouvoir, ainsi que la suppression de toutes les dispositions légales utilisées pour poursuivre les défenseurs des droits humains et de la démocratie.
Nous appelons les Etats d’Europe et d’au-delà à :
– Suspendre les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.
– Imposer des sanctions contre la Turquie si elle ne met pas un terme immédiat à la dérive totalitaire qu’elle a enclenchée.
– Mettre un terme aux accords conclus relatifs aux réfugiés.
– Apporter un soutien massif à la société civile et aux dirigeants politiques de Turquie mobilisée pour la défense de la démocratie et des droits humains, et à la société civile européenne mobilisée en solidarité avec elle.
Nous appelons tous les individus à :
– Soutenir la société civile de Turquie et les dirigeants politiques mobilisés pour défendre la démocratie et les droits humains, notamment en participant à des mobilisations en Turquie.
– Les inviter en Europe et au-delà pour faire entendre leur voix et les soutenir.
(*) Benjamin Abtan, président de l’Egam, mouvement antiraciste européen, coordinateur du Réseau Elie Wiesel de Parlementaires d’Europe pour la Prévention des Atrocités de masse et des Génocides et la Lutte contre le Négationnisme ; Beate et Serge Klarsfeld, ambassadeurs honoraires et envoyés spéciaux de l’Unesco pour l’enseignement de l’histoire de l’Holocauste et la prévention du génocide, présidents des Fils et Filles de Déportés Juifs de France (Allemagne et France) ; Meral Cildir, vice-présidente de l’Association turque des droits de l’homme IHD (Insan Haklari Dernegi) ; Ayse Günayse, activiste à l’Association turque d’IHD ; Frank Engel, député européen (Luxembourg) ; ainsi que de nombreux dirigeants politiques et de la société civile d’Europe et d’ailleurs, dont 124 parlementaires de 25 pays et de tendances politiques variées.

 

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