dimanche 18 décembre 2016

Syrie : “Nous sommes les concierges de la lâcheté. Nous n'accueillons personne.”


Obs 


A Alep, en Syrie, en avril 2014, après un bombardement du régime. La photo, diffusée par les activistes anti-gouvernementaux de l'AMC (Aleppo Media Center) a été authentifiée. ((©Uncredited/AP/SIPA))
Par Mathias Enard, prix Goncourt 2015.
• Mathias Enard, prix Goncourt 2015 avec "Boussole" (2015), est arabophone. Il connaît fort bien le Proche-Orient, et notamment la Syrie, pour y avoir vécu.
• Fin 2015, il avait écrit ce texte pour un livre collectif, "Bienvenue !", paru chez Points et dont les bénéfices sont reversés au Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés.
Nous savions tous que le régime du Baas syrien était un régime toxique, d’assassins et de tortionnaires : nous l’avons toléré.
Nous avons fait plus encore : nous l’avons renforcé. Bachar al-Assad était invité à la tribune présidentielle du défilé du 14 Juillet, à Paris, à quelques mètres de Nicolas Sarkozy, qui lui a chaleureusement serré la main, deux ans avant le début des manifestations à Deraa.
Nous savions tous que le régime Assad était prêt à massacrer sans hésitation sa population civile et celle de ses voisins : les événements connus sous le nom de «massacres de Hama», en 1982 (mais qui, en fait, s’étendirent aussi à de nombreuses villes syriennes), ou les exactions syriennes au Liban l’ont suffisamment montré. Nous l’avons toléré.
Nous savions que l’armée syrienne et ses nervis, qui ont organisé la répression pendant des décennies, n’hésiteraient pas une seconde à tirer sur la foule, à torturer des opposants, à bombarder villes et villages: nous les avons laissés faire.
Nous savions que le régime syrien était passé maître dans l’art de la manipulation diplomatique régionale, sachant renforcer temporairement ses ennemis, les infiltrer, jouant un terrifiant double jeu mortel: l’histoire des relations de la Syrie avec les différents groupes palestiniens, par exemple, l’a montré. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Nous les avons tous oubliés, ces exemples, ou avons fait semblant de les oublier.
Nous savions tous que le personnel politique syrien n’est qu’une clientèle de nantis qui ne survit que grâce au fonctionnement clanique, aux largesses de la caste Assad. Nous avons pourtant espéré le changement. Nous avons tous appris que lors du si bref Printemps de Damas, en 2000, les clubs de la démocratie avaient été réprimés, que de nombreux leaders s’étaient soudainement retrouvés en prison ou avaient été contraints à quitter le pays. Nous nous sommes résignés.
Nous avons imaginé que l’ouverture économique déboucherait sur une ouverture démocratique. Nous avons clairement vu comment cette ouverture ne servait qu’à distribuer de nouvelles prébendes pour intéresser de nouveaux clients et renforcer le clan au pouvoir. Nous avons vendu des voitures, de la technologie et des usines clés en main sans nous en émouvoir.
Nous connaissions tous les lignes de faille qui traversent le territoire syrien; nous n’ignorions pas que le régime Assad s’appuie essentiellement sur la minorité alaouite, surtout pour son appareil militaire et répressif; nous avions connaissance de son alliance stratégique avec l’Iran, qui remonte à la guerre Iran-Irak et à la guerre du Liban, dans les années 1980; nous étions témoins de la puissance militaire et politique du Hezbollah libanais; nous avons assisté à l’instrumentalisation des Kurdes dans les relations entre la Syrie et la Turquie au cours des trente dernières années; nous savions tout du ressentiment des sunnites syriens pauvres, exclus du clientélisme et méprisés par leurs propres élites; nous avions bien conscience du poids de l’Arabie saoudite et du Qatar dans l’économie européenne et de la «guerre froide» que ces deux puissances livrent depuis des années à l’Iran.
Nous nous souvenons (ou devrions nous souvenir) que la carte du Moyen-Orient au XXe siècle est issue des accords secrets signés entre Mark Sykes et François Georges-Picot en 1916, ou plutôt des conséquences de ces accords et de leur mise en place entre 1918 et 1925. Le Liban, la Syrie, l’Irak, la (Trans)Jordanie et la Palestine sont issus de ces frontières, il y a presque cent ans, et celles-ci n’ont été remises en question qu’une fois directement, lorsque Daech a rassemblé l’été dernier les provinces de l’ouest de l’Irak et celles du nord et de l’est de la Syrie, faisant trembler d’un coup toutes les autres frontières, notamment celles de la Jordanie et de l’Arabie saoudite.
Nous savions que le Liban était un pays fragile, dont certaines composantes souhaitaient la redéfinition (ou l’implosion) géographique, la transformation du territoire en une confédération, pour «protéger les minorités». Les Balkans nous ont appris que personne ne souhaite être une minorité sur le territoire de l’autre quand l’empire s’effondre. Nous savons par ailleurs que l’invasion – la destruction totale – de l’État irakien a débouché sur l’injustice, la corruption, l’insécurité, la famine et la faillite des services publics.
De tout cela, nous n’avons tiré aucune conclusion.
Quand les manifestations se sont transformées en révolte, quand la révolte est devenue révolution, quand les premiers obus sont tombés sur des civils, quand la révolution s’est transformée en Armée libre, nous n’avons rien fait.
Nous savions pertinemment que la solution au «problème syrien», la réponse à la «question syrienne» passait par Moscou et Téhéran, et nous n’avons pas souhaité aller à Moscou et à Téhéran.
Nous avons assuré soutenir les démocrates.
Nous avons menti.
Nous avons laissé mourir l’Armée libre et toutes les forces de la liberté.
Nous avons débattu du nombre de morts.
Nous avons débattu de lignes rouges, que nous avons placées, puis déplacées car nous n’étions pas sûrs qu’elles aient été réellement franchies.
Nous avons débattu de la couleur de la bave dans la bouche des cadavres.
Nous avons assuré soutenir les forces démocratiques.
Nous avons menti.
Nous avons convoqué des conférences dans des palais européens.
Où nous avons vu les cartes dans la main de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie.
Nous avons continué à mentir.
Chaque jour nous débattions du nombre de morts.
Nous avons regardé les tentes fleurir en Turquie, en Jordanie, au Liban.
Chaque jour nous comptions les tentes.
Lassés de compter les corps mutilés nous nous sommes félicités de l’amélioration des conditions de vie des réfugiés.
Nous avons vu des hommes égorgés dans le désert sur lesquels nous n’avions pas compté.
Nous nous sommes indignés et notre indignation s’est transformée en bombes et en attaques aériennes.
Chaque jour nous débattons de l’efficacité de nos bombes.
Nous comptons les morts et les tentes.
Nous vendons des avions.
Nous apprenons des noms de villes, nous apprenons des noms de villes détruites aussitôt que nous les avons appris.
Nous mentons.
Nous sommes les géographes de la mort.
Les explorateurs de la destruction.
Nous sommes des concierges.
Des concierges à la porte de la tristesse.
Chaque jour on frappe à nos portes.
Nous comptons les coups contre nos portes.
L’un dit «cent mille personnes frappent à nos portes».
L’autre dit «ils sont des millions, ils poussent».
Ils poussent pour chier devant nos portes closes.
Nous sommes les concierges de la lâcheté.
Nous n’accueillons personne.
Nous ne plions devant personne.
Nous sommes fiers de n’être personne.
Mathias Enard
©Points Seuil

Ce texte est extrait de «Bienvenue !», paru en décembre 2015. Il s'agit d'un livre collectif de 34 auteurs et illustrateurs sur le sujet de l'exil et des réfugiés, qui rassemble des textes d'Olivier Adam, Sorj Chalandon, Marie Darrieussecq, Régis Jauffret, Alain Mabanckou, Isabelle Monnin ou encore Lydie Salvayre. Les bénéfices sont reversés au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. 


DIVERCITY :NO COMMENT 



APRÈS ALEP, COMMENT PEUT-ON ÊTRE DÉMOCRATE ?
Renaud Dély Marianne 

Promptes à donner des leçons de morale et à vanter des valeurs supposées s'imposer au monde entier, les démocraties se révèlent trop souvent incapables de passer des mots aux actes pour faire la pédagogie de la supériorité de leur modèle…

Ce que le leader russe a fait depuis quinze mois pour sauver la mise à son homologue syrien, l'Europe et les Etats-Unis n'ont pas osé et pas voulu le faire pour conforter l'émergence d'une opposition syrienne démocratique lorsqu'il en était encore temps.
Eteindre la tour Eiffel et le son lumière de la grand place en signe de solidarité avec les victimes d'Alep permettra peut-être aux bonnes âmes de la Mairie de Paris et de Bruxelles de trouver le sommeil, et aux riverains de mieux dormir. Il est toutefois des cas où se donner bonne conscience à si peu de frais finit par confiner à l'indécence. L'émotion devient aussi vaine qu'inutile dès lors qu'elle entrave la réflexion à mener sur les causes de la faillite des démocraties.
Le drame syrien se déroule depuis près de six ans devant les caméras et photographes du monde entier, au vu et au su des réseaux sociaux et des chaînes d'information. A Alep, le monde entier a regardé, sans réagir, le piège se refermer sur 250.000 civils livrés à la barbarie.

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