jeudi 26 janvier 2017

Il faut en finir avec cette politique consanguine

Le Vif

Paul Furlan démissionne et Paul Magnette annonce une "révolution éthique" en Wallonie. A contre-coeur. L'affaire Publifin et ses ramifications illustrent pourtant l'urgence de mettre fin à l'entre-soi de nos dirigeants.


Paul Magnette (PS), Paul Furlan (PS) et Maxime Prevot (CDH). © Belga
Certaines crises politiques sont davantage révélatrices que d'autres du climat délétère ambiant. Ainsi en est-il de l'emballement de ce jeudi matin avec la démission de Paul Furlan (PS), ministre wallon des Pouvoirs locaux, le départ de tous les membres PS du conseil d'administration de Publifin, l'intercommunale visée depuis un mois par des révélations en cascade, et l'annonce d'une "révolution éthique" par le ministre-président wallon Paul Magnette (PS). "Nous sommes conscients de la gravité du moment", a souligné le Premier wallon qui doit regretter le temps pas si lointain où il était le héros de la fronde contre l'accord économique et commercial global entre l'Union européenne et le Canada, le Ceta. "Nous vivons une époque de profonde défiance et des événements comme ceux-ci ne font qu'aggraver les choses", dit-il. Pour le moins. Et enfin, les politiques en ont pris une certaine mesure. Insuffisante, faut-il le dire !
Depuis plusieurs semaines, à la lisière de la légalité, profitant du flou dans les législations ou d'une scandaleuse absence de contrôle, certains mandataires ont donné par leurs agissements une bien triste image de la politique à des citoyens légitimement dégoûtés. Comment accepter que des élus touchent des sommes démesurées pour des métiers qu'ils n'exercent même pas (un scandale qui rejoint celui qui touche désormais le candidat "propre" François Fillon en France avec l'emploi fictif de son épouse) ? Comment comprendre que des apparatchiks cumulent les rémunérations au point de gagner davantage que le Premier ministre ? Qu'ils exercent parfois plusieurs temps-plein à l'heure où l'on se plaint amèrement de la difficulté de créer de l'emploi ? Comment ne pas se poser des questions quand les conflits d'intérêts potentiels se multiplient, quand ceux qui décident sont les (très) proches de ceux qui profitent ?
Un grand nombre de membres du cabinet du ministre démissionnaire sont des proches et viennent pour la plupart de la commune dont il est bourgmestre. Un chef de cabinet tenait tous les leviers de la décision pour un investissement immobilier d'envergure à Namur, multipliait les mandats et dispose de deux voitures de fonction utilisées à l'envi par ses collaborateurs. Le rapport sur ces agissements problématiques est rédigé par l'ancien chef de cabinet du ministre. Les exemples sont légion. Si ces actes pas toujours illégaux, s'il n'y pas (toujours) d'enrichissement personnel, cette confusion des genres permanente pose question. Bien sûr, le super-ministre CDH Maxime Prévot le rappelait ce jeudi matin, une majorité de nos élus travaillent sans relâche pour le bien commun. Mais les agissements répréhensibles de certains et l'aveuglement de beaucoup cachent cela.
Nous voici donc à une ère où l'idée de "tous pourris" se répand dans la population - avec des arguments pour le prétendre. Une époque grave, donc, où le ministre-président wallon présente une série de mesures radicales afin de (tenter de) mettre fin à l'hémorragie démocratique. Pêle-mêle, il est question de simplifier drastiquement les structures supracommunales en Wallonie (à un train forcé, avec propositions dans les 45 jours), de veiller à une transparence totale des mandats et des rémunérations avec un encadrement strict, de renforcer les incompatibilités entre mandats ou de renforcer les contrôles. D'une part, on se demande pourquoi certaines de ces décisions n'avaient pas été prises ou à tout le moins appliquées. D'autre part, on s'interroge déjà sur l'ingénierie que les "profiteurs" mettront en place pour contourner ces nouvelles règles. C'est dire l'absence de confiance, désormais. Mais acceptons-en l'augure : Magnette affirme que la Wallonie rejoint le degré d'exigence supérieur en matière d'éthique qui prévaut, par exemple, dans les pays scandinaves. Soit.
L'annonce de mesures wallonnes et la détermination soudaine affichée par les partis constituent la moindre des réponses. Il s'agit d'appuyer sur la pédale d'accélérateur pour mettre ce chantier en route et, cette fois, le faire appliquer. Par tous : comment interpréter le fait qu'un Stéphane Moreau continue à cumuler les fonctions de patron de Nethys et de bourgmestre de Ans (indisponible, c'est vrai), si ce n'est comme un geste de défiance à l'égard du boulevard de l'Empereur ?
D'ailleurs, que du bout des lèvres tout cela est annoncé... Paul Furlan démissionne suite à un faisceau de révélations accablantes sur sa gestion du dossier Publifin, sans parler d'autres indices inquiétants en matière de conflits d'intérêts, mais dans la majorité, on le pleure, on le remercie pour tout ce qu'il a fait, on affirme qu'il n'a pas commis de fautes et on laisse pratiquement entendre qu'il n'aurait pas dû démissionner. Le gouvernement wallon promet la transparence sur les rémunérations, avec un publication "nominative" à la clé, mais semble déplorer qu'en cette ère nouvelle, cette transparence prenne le pas sur la protection de la vie privée. Le souci est peut-être légitime, mais comment oser l'exprimer quand certains en ont allègrement profité ! N'est-il pas venu le moment de faire amende honorable et de retrouver une indispensable humilité ?
Car nous ne sommes certainement pas au bout du chemin. On n'empêchera pas le mouvement en cours et la légitime colère citoyenne d'obtenir davantage encore. Il faut en finir avec cette politique consanguine, cet entre-soi malsain, et vite. Cela signifie aussi, par exemple, une réglementation effective de la nomination des conseillers ministériels pour empêcher que cela ne reste, comme aujourd'hui, le fait du prince. Sans doute n'évitera-t-on pas non plus que l'on tourne certaines pages du passé. Comment un Elio Di Rupo, qui avait fait de la croisade contre les "parvenus" un combat personnel, peut-il aujourd'hui continuer à prétendre qu'il est l'homme de la situation ? Même au sein de son parti, on se pose la question.
"Le danger de tout ce qui se passe, c'est le rejet de la politique et la montée des populisme", peste Stéphane Hazée, chef de file Ecolo, dans les colonnes du Vif/ L'Express cette semaine. Pour le moins. En Wallonie, le PTB ne dit rien, il engrange. En France, Marine Le Pen se tait, elle profite des divisions et des errements. Comment en-t-il possible que l'on en soit arrivé là... ?


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CINQ CHOSES À RETENIR

(1)Jusqu'à l'écoeurement, les électeurs assistent une nouvelle fois au grand déballage d'une classe politique qui vit, comme la noblesse d'antan, dans une forme de consanguinité malsaine
(2)Une majorité de nos élus travaillent sans relâche pour le bien commun. Mais les agissements répréhensibles de certains et l'aveuglement de beaucoup cachent cela.
(3)Nous voici donc à une ère où l'idée de "tous pourris" se répand dans la population - avec des arguments pour le prétendre.
(4)on s'interroge déjà sur l'ingénierie que les "profiteurs" mettront en place pour contourner ces nouvelles règles. C'est dire l'absence de confiance, désormais.
(5)Comment un Elio Di Rupo, qui avait fait de la croisade contre les "parvenus" un combat personnel, peut-il aujourd'hui continuer à prétendre qu'il est l'homme de la situation ? Même au sein de son parti, on se pose la question.
Nous ne commenterons pas cette fois, laissant ce soin à Jules Gheude qui une fois de plus met les points sur les « i » et le doigt où ça fait mal.
« Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et qui mobiliseront ce qui en reste. Voilà ce qu’avait répondu, à la fin des années soixante, le président français Charles de Gaulle au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, qui venait de lui évoquer la situation de la Wallonie. »(JG)


LA WALLONIE DÉCOLLERA LE JOUR OÙ…
PAR JULES GHEUDE, ESSAYISTE POLITIQUE (1)

Les chiffres qui mesurent le fossé séparant le Nord et le Sud du pays démontrent que la politique menée pour le redressement de la Wallonie n’a pas été efficace. Et ceci n’est pas une question de fatalité, mais de choix !
Il paraît que la Wallonie va mieux. Il est vrai que Jean-Claude Van Cauwenberghe l’affirmait déjà en… 2004 !
Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et qui mobiliseront ce qui en reste. Voilà ce qu’avait répondu, à la fin des années soixante, le président français Charles de Gaulle au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, qui venait de lui évoquer la situation de la Wallonie.
Paul Magnette est jeune. Mais il ne dit pas la vérité et, face aux défis majeurs qui attendent la Wallonie, la population reste d’une inquiétante apathie.
La méthode Coué et les chiffres tiennent des langages diamétralement opposés.
La première nous dit : La Wallonie n’est pas à la traîne ni en retard de développement. Elle ne vit pas aux crochets de la Flandre. Il n’y a pas de surconsommation wallonne en matière de santé. Jamais autant d’emplois n’ont été créés. Nous nous rapprochons de la moyenne belge.
A cela, les chiffrent répondent :
1.  En 2015, la Flandre a exporté 79 % du total des exportations belges, la Wallonie 18 % et Bruxelles 3 %. Cela représente 185,8 milliards d’euros pour la Flandre contre 42,6 milliards pour la Wallonie.
En comparant les deux premiers trimestres de 2016 avec ceux de 2015, on constate que la Flandre connaît une hausse de 6,3 % et la Wallonie une chute de 5,3 %.
Il s’agit ici des statistiques de la Banque Nationale de Belgique, les plus fiables.
2.  Certes, le chômage wallon est en train de baisser légèrement. Mais il atteint toujours un taux de quelque 14 %, soit plus du double qu’en Flandre.
Coordinatrice scientifique à l’Institut wallon pour l’Evaluation, la Prospective et la Statistique, Béatrice Van Haeperen nous explique : En 1983, moins de trois points de pourcentage séparaient le taux de chômage le plus bas, observé en Flandre (10,7 %), et le plus élevé, observé en Wallonie (13,5 %). En 2015, l’écart entre ces deux régions a explosé, passant à sept points.
3.  Une étude du Vlaams & Neutraal Ziekenfonds (mutuelle flamande et neutre) révèle que l’écart communautaire n’a cessé de croître.
En 2015, les dépenses par ayant droit en Flandre s’élevaient à 2.109 euros, contre 2.245 en Wallonie, soit une différence de 136 euros. En 2010, l’écart était de 50 euros. Il a donc plus que doublé en cinq ans.
En ce qui concerne les contributions, elles représentaient, en 2014, 19.265 euros par ayant droit en Flandre, contre 15.061 en Wallonie.
L’évolution est également frappante en ce qui concerne les journées d’hospitalisation pour incapacité de travail ou invalidité. Alors que la différence entre la Flandre et la Wallonie était de 3,8 jours il y a cinq ans, elle est aujourd’hui de 5,7 jours.
4.  Contrairement à la Flandre, la Wallonie ne parvient pas à réaliser l’équilibre budgétaire. Son budget 2017 a été bouclé avec un déficit de 300 millions d’euros.
5.  Paul Magnette a déclaré que sans la culture et l’enseignement, la Wallonie est eunuque. Mais c’est son parti, le PS, qui refusé, en 1980, de suivre l’exemple flamand de la fusion régional-communautaire.
En attendant, le dernier rapport Pisa révèle l’écart entre les performances des élèves flamands et francophones.
Avec un résultat de 483 points en lecture, la Communauté française arrive en 35e position, soit en retrait de 10 points par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE (493) et loin derrière la Flandre qui, avec 511 points, se classe 10e. En mathématiques, la Flandre totalise 521 points, contre 493 pour la Wallonie.
Le déclin industriel de la Wallonie a débuté à la fin des années 50. Que n’a-t-on entendu dire que la Belgique unitaire, sous emprise flamande (l’Etat CVP !), n’a pas fait le nécessaire pour redresser la situation. De fait, jusqu’en 1977, les aides de l’Etat n’ont fait qu’accompagner le recul économique de la Wallonie, tandis que tout était mis en œuvre pour investir en Flandre dans des secteurs porteurs d’avenir et créateurs d’emplois.
Mais depuis 1980, la régionalisation est intervenue et, à travers les réformes successives de l’Etat, n’a cessé d’amplifier ses effets. Depuis 1980, force est aussi de constater que la ministre-présidence du gouvernement wallon a été confiée, de façon quasi ininterrompue, au PS. Difficile donc de nier l’influence que ce parti a pu avoir sur la conduite des affaires.
Il est clair que la politique menée n’a pas été efficace. Il ne faut pas, en effet, 35 ans pour qu’un pays ou une région en difficulté puisse se redresser. Il n’y a pas de fatalité. Ce n’est qu’une question de choix politique, comme l’a bien montré Gerhard Schröder en Allemagne.
Invité sur le plateau de France 2 en 2014, Guy Verhofstadt a précisé : «  J’ai été pour la première fois ministre du Budget au moment où nous avions 137 % de dette publique. C’était un record historique. Et on a réussi à diminuer jusqu’à 80 %. Avec de la croissance ! »
Le mal wallon est bien connu. Il a pour nom « hypertrophie politico-administrative » et est causé par l’affairisme et le clientélisme. Le scandale Publifin en est l’exemple le plus récent.
La Wallonie décollera vraiment le jour où ses dirigeants auront mis en place un réseau dense de PME innovantes et offert aux entrepreneurs l’oxygène nécessaire pour aller franchement de l’avant. Il faut également jeter un magistral coup de pied dans cette fourmilière des intercommunales, abroger le cumul des mandats, opérer les rationalisations et dégraissages nécessaires. On pense ici aux filières du TEC, aux réseaux d’enseignement, à l’institution provinciale. Sans discipline budgétaire, point de salut possible !
Nous vivons au-dessus de nos moyens et en dessous de nos capacités, disait l’économiste Robert Deschamps, qui vient de nous quitter.
Aux Wallons de faire entendre leur voix pour amener les dirigeants à emprunter enfin la bonne voie !
(1)Dernier livre paru : Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes, Mon Petit Editeur, Paris, 2015.

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