samedi 14 janvier 2017

L'identité catholique est-elle menacée?


BOSCO D'OTREPPE La Libre Belgique


Deux livres polémiques sortent cette semaine en librairie. Ils traitent de l'identité catholique qui serait menacée par l'immigration et l'islam. Divergents, ils témoignent des doutes qui traversent la catholicisme européen.

OUI - LAURENT DANDRIEU, RÉDACTEUR EN CHEF DU MAGAZINE "VALEURS ACTUELLES", AUTEUR DU LIVRE "EGLISE ET IMMIGRATION: LE GRAND MALAISE" QUI SORT CE JEUDI AUX PRESSES DE LA RENAISSANCE:
" L’accueil sans limite des migrants souvent prôné par l’Eglise risque de n’être qu’une caricature de charité, et de mettre à mal l’avenir de la société européenne et de l’héritage chrétien."

Non - Erwan Le Morhedec, avocat, catholique, auteur du livre "Identitaire. Le mauvais génie du christianisme" qui paraît ce vendredi aux éditions du Cerf:
"L’essentiel pour un catholique n’est pas de chercher à préserver une civilisation ou à sauver une identité. Le catholique doit chercher en priorité à faire grandir sa foi et à avancer au-delà des rivages du passé."

DEUX TÉMOINS POUR UN DOUTE IDENTITAIRE
Double publication. Ce jeudi, sort dans les librairies le livre de Laurent Dandrieu. Son titre ("Eglise et immigration, le grand malaise"), et son sous-titre ("Le pape et le suicide de la civilisation européenne") ne laissent la place à aucune ambiguïté quant à ses intentions et quant aux craintes qu’il veut relayer. Presque en guise de réplique, sera disponible, ce vendredi, l’ouvrage d’Erwan Le Morhedec au titre lui aussi explicite : "Identitaire. Le mauvais génie du christianisme". Les propos de ces deux auteurs sont différents, leurs thèses sont divergentes, mais les questions qu’ils soulèvent sont identiques. Elles traitent de l’identité occidentale, de l’existence ou non d’une identité catholique et du rôle des croyants dans une société multiple et sécularisée.
DOUTES. Leur sortie concomitante n’est pas qu’anecdotique. Elle est surtout révélatrice d’un réel doute qui traverse le catholicisme en Europe occidentale. Ballottés dans un monde qui évolue sans cesse, effrayés par la disparition rapide de la foi et de l’Eglise dans le paysage sociétal, les catholiques sont, comme la plupart de leurs contemporains, pris dans une quête d’identité et, parfois, dans une surenchère identitaire. Quel doit désormais être leur place dans la Cité ? Quelle doit être leur affirmation ? De quelle manière doivent-ils défendre "la foi de leurs pères" ? Alors qu’ils se retrouvent en minorité, alors que leur religion est parfois instrumentalisée à des fins identitaires, ils peinent encore à trouver leurs marques face à ces questions. Dans ce cadre, de surcroît, le discours du pape François, notamment en faveur d’un accueil généreux des réfugiés (mais plus nuancé que le présente ci-contre Laurent Dandrieu), a de quoi les bousculer et les troubler. Signe du calendrier ? Sort également en librairie ce jeudi l’ouvrage de la journaliste Virginie Riva, justement intitulé "Ce pape qui dérange" (Editions de l’Atelier).
AIMER DAVANTAGE. Au-delà de ces parutions, la question de savoir si on assiste à un repli identitaire de la part des catholiques est légitime. Elle n’est cependant ni suffisante pour éclairer l’ensemble des enjeux auxquels font face ces catholiques, ni pour décrire ce qu’est le catholicisme aujourd’hui. Peut-être pour aborder ces derniers points, le livre du frère dominicain Adrien Candiard ("Veilleur, où en est la nuit ?" paru aux éditions du Cerf) sera-t-il d’une aide non négligeable. Il y rappelle que le devoir du chrétien est de faire de chaque occasion, quelle qu’elle soit, une occasion pour "aimer davantage". En ce sens, il pose la seule question qui vaille pour un croyant, et l’une des seules balises à partir desquels on pourrait approcher la "réalité catholique". 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
REVEIL CATHO ? 

« La hiérarchie de l'Eglise, qui, profitant de la visibilité nouvelle de l'islam, ne serait pas fâchée de profiter de ce retour du religieux dans la sphère publique »
Voilà qui est tout à fait intéressant et donne raison à André Malraux qui prononça (ou ne prononça pas ) au siècle dernier cette phrase devenue mythique : «Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » «  L’intellectuel français, auteur de textes aussi essentiels que “La condition humaine ” (1933), “L’espoir ” (1937) ou “Les voix du silence ” (1951) – pour ne citer qu’eux – aurait-il eu des dons de visionnaire ? Pas tant que cela si l’on se plonge dans l’histoire de ce célèbre propos répété mille et une fois… Déjà des interrogations se posent quant à la phrase exacte prononcée par Malraux. A-t-il dit : « Le XXI e siècle sera religieux » ou « Le XXI e siècle sera spirituel »? Philosophes et spécialistes des religions débattent sans fin du sujet et s’affrontent sur les différences de sens entre “spirituel ” et “religieux ”, mais nul ne sait vraiment quel mot est le bon. Et nul ne sait même si Malraux l’a vraiment prononcé. L’écrivain et ministre de la Culture du général de Gaulle récusa cette phrase. Dans une interview accordée au journaliste Pierre Desgraupes publiée dans le magazine “Le Point ” en novembre 1975, Malraux déclara ne jamais l’avoir prononcée : «On m’a fait dire : “Le XXI e siècle sera religieux. ” Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain : je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire. » Même infirmation dans les “Cahiers ” de Malraux publiés en 1982. On retrouve dans cet ouvrage des éditions de l’Herne des propos – quelque peu complexes – échangés avec son ami et traducteur, le Japonais Tadao Takemoto : « Si le prochain siècle devait connaître une révolution spirituelle, ce que je considère comme parfaitement possible, je crois que cette spiritualité relèverait du domaine de ce que nous pressentons aujourd’hui sans le connaître, comme le XVIII e siècle a pressenti l’électricité grâce au paratonnerre. Alors qu’est-ce que pourrait donner un nouveau fait spirituel (disons si vous voulez : religieux, mais j’aime mieux le mot spirituel) vraiment considérable? Il se passerait évidemment ce qui s’est passé avec la science. » Marius-François Guyard, recteur de l’Académie d’Amiens et professeur de littérature française, nia lui aussi que Malraux ait pu prononcer ces mots en s’appuyant sur des passages du livre “Hôtes de passage ”, publié en 1975, dans lequel Malraux écrit : « On m’a fait dire : “Le XXI e siècle sera religieux ou ne sera pas. ” La prophétie est ridicule ; en revanche, je pense que si l’humanité du siècle prochain ne trouve nulle part un type exemplaire de l’homme, ça ira mal… Et les manifestations de mai 68 et autres ectoplasmes ne suffiront pas à l’apporter. » Pourtant, il se trouve plusieurs personnalités pour affirmer avoir entendu Malraux tenir ses propos, parmi lesquelles André Frossard. L’essayiste catholique et académicien français en fit même une de ses chroniques journalistiques et l’on peut difficilement soupçonner Frossard d’avoir inventé une telle phrase, lui qui a précisé avoir eu cinq, six conversations privées avec Malraux, toutes centrées sur la religion  : «Je suis tout à fait sûr d’avoir été le premier à recueillir sa fameuse formule sur le XXI e siècle, que l’on déforme aussi souvent qu’on la cite. Il ne dit pas : “Le XXI e siècle sera religieux ou ne sera pas ”, mais “Le XXI e siècle sera mystique ou ne sera pas ”, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. »…(analyse du journal ke Soir)
MALRAUX ET LE RELIGIEUX (in Le Monde des religions)
« Répondant à une question envoyée par le journal danois Dagliga Nyhiter portant sur le fondement religieux de la morale, Malraux conclut ainsi sa réponse : « « Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux. »
En mars de la même année, la revue Preuves publie deux rééditions d’entretiens parus en 1945 et 1946 qu’elle complète par un questionnaire envoyé à l’auteur de la Condition humaine. A la fin de cet entretien, Malraux déclare : « Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons, que le christianisme le fut des religions antiques. »
C’est à partir de ces deux citations que s’est construite – sans qu’on sache par qui – la fameuse formule. Or celle-ci prête fortement à équivoque. Car le « retour du religieux » auquel nous assistons, notamment sous sa forme identitaire et fondamentaliste, est aux antipodes du religieux auquel l’ancien ministre de la Culture du général de Gaulle fait allusion. La deuxième citation est, à cet égard, on ne peut plus explicite
Malraux annonce l’avènement d’une problématique religieuse radicalement différente de celles du passé. Dans de nombreux autres textes et entretiens il en appelle, à la manière du « supplément d’âme » de Bergson, à un événement spirituel majeur pour sortir l’homme de l’abîme dans lequel il s’est plongé au cours du XXe siècle. Cet événement spirituel n’a rien pour l’esprit agnostique de Malraux d’un appel à un renouveau des religions traditionnelles. Malraux croyait les religions aussi mortelles que l’étaient les civilisations pour Valéry. Mais elles répondaient pour lui à une fonction positive fondamentale, qui continuera à fonctionner : celle de créer des dieux qui sont « les torches une à une allumées par l’homme pour éclairer la voie qui l’arrache à la bête ». Lorsque Malraux affirme que « la tâche du XXIe siècle sera de réintroduire les dieux dans l’homme », il en appelle ainsi à un nouveau sursaut de religiosité, mais qui viendra du plus profond de l’esprit humain et qui ira dans le sens d’une intégration consciente du divin dans la psyché – à l’image des démons de la psychanalyse – et non d’une projection du divin vers une extériorité, comme cela était souvent le cas des religions traditionnelles. Autrement dit, Malraux attendait l’avènement d’une nouvelle spiritualité aux couleurs de l’homme, spiritualité qui est peut-être en germe, mais qui est encore bien étouffée en ce début de siècle par la fureur du choc des identités religieuses traditionnelles. »
On ne saurait mieux dire. Puissent ces quelques références vous ider à faire le point sur cette polémique déjà ancienne à propos des « intuitions «  de André Malraux.
Ce qui est sûr c’est que si les Eglises de France, de Navarre et de Belgique sont vide les écoles catholiques en revanche font largement le plein ce qui n’est certes pas sans signification et pas seulement symbolique.
MG  


EXTRAITS DE L’EXPRESS

Il se passe quelque chose chez les cathos de France. Et pas seulement la percée bruyante de la frange "tradi". La majorité, séculière, reste attachée à la laïcité et à des valeurs qu'elle entend défendre.
Et soudain, le pape fut l'invité surprise d'une primaire de la droite où l'on n'était plus à une surprise près. De François Fillon ou d'Alain Juppé, c'était tout à coup à qui incarnerait au mieux les valeurs du souverain pontife: le premier - avec le soutien de l'association Sens commun, née de la Manif pour tous - avait pris de l'avance et le second tentait de le rattraper, chacun, donc, se disputant le vrai bout de la croix cathodique. 
"Pour les cathos pratiquants, Fillon est de la maison, décrypte l'éditeur Jean-François Bouthors, spécialiste de la question catholique. C'est la figure paternelle, très dans la tradition de ce que doit être un père catho dans une famille nombreuse: de l'autorité, une certaine distance à l'égard des gens, et un homme qui ne sacrifie pas aux modes."
Il se passe quelque chose chez les catholiques de France. Quelque chose d'une tectonique, dont le mouvement le plus voyant, le plus bruyant depuis quelques années, est la percée incontestable d'une frange conservatrice. Depuis les rassemblements de la Manif pour tous contre le mariage homosexuel, en 2013, il est devenu presque habituel d'entendre un discours revendiqué "catho" dans le débat public. 
(…) Pour l'intellectuel Jacques Julliard, figure du catholicisme de gauche, "il y a clairement aujourd'hui une percée médiatique d'une frange traditionaliste. Cette dernière a toujours existé, mais elle restait relativement souterraine..."
Depuis la Manif pour tous, surtout, il est devenu assez courant de voir amalgamer le catho au facho.
Se revendiquer d'une religion dans des discours politique se désole Elisabeth Badinter , c'est tourner le dos aux règles que nous avons observées depuis des décennies, voire depuis un siècle, dans notre pays. 
D'une certaine façon, cela achève de fragiliser la laïcité, déjà mise à mal par les pressions continues de l'islamisme. J'entends bien que ce mouvement d'affirmation est en partie une réponse à l'omniprésence des discours concernant les musulmans, qui sont au coeur du grand débat national depuis quelques années. Comme une volonté de dire: "Nous sommes là, nous existons." Mais si cette réaction ne se fait pas dans le cadre de la laïcité, alors nous serons tous perdants."
Jacques Julliard veut rester optimiste: "Globalement, deux ailes remettent en question la laïcité: les traditionalistes, donc, mais aussi la hiérarchie de l'Eglise, qui, profitant de la visibilité nouvelle de l'islam, ne serait pas fâchée de profiter de ce retour du religieux dans la sphère publique. Cela dit, je pense que la grande majorité des catholiques, séculiers, peu pratiquants, eux, restent attachés au statu quo ante, c'est à dire à la laïcité qu'ils ont connue depuis un siècle et avec laquelle ils s'étaient réconciliés." 

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