mardi 10 janvier 2017

Le monde est à l'aube d'un "avenir sombre" : le rapport alarmiste du renseignement américain


Le président américain élu Donald Trump, en novembre (Peter Foley / Pool via CNP Photo via Newscom / Sipa) 

Extrêmes disparités des revenus, mouvements démographiques, impact du réchauffement climatique, intensification des conflits... L'administration Trump devra faire face à des défis de taille. 

L'Obs 

Donald Trump va entamer sa présidence américaine alors que le monde fait face à un risque croissant de conflits internationaux et un recul des valeurs démocratiques sans précédent depuis la guerre froide, a prévenu le renseignement américain dans un rapport aux accents apocalyptiques, publié ce lundi 9 janvier.
Dans "Tendances globales : paradoxe du progrès", le National Intelligence Council pointe que les évolutions économiques et politiques, le changement technologique, ainsi qu'une relative perte de leadership américain, "laissent présager un avenir sombre et difficile".
"LES CINQ PROCHAINES ANNÉES VERRONT ÉMERGER DES TENSIONS DANS ET ENTRE LES PAYS", INSISTE LE RAPPORT. "POUR LE MEILLEUR OU POUR LE PIRE, LE PAYSAGE MONDIAL QUI ÉMERGE POUSSE À SA FIN UNE ÈRE DE DOMINATION AMÉRICAINE, APRÈS LA GUERRE FROIDE."
Ses conclusions pointent ainsi différents facteurs comme l'agressivité accrue de la Russie et de la Chine, les conflits régionaux, le terrorisme, la hausse des inégalités de revenus et le changement climatique. En revanche, "Tendances globales" évite délibérément d'analyser les choix de politique américaine.
Le National Intelligence Council, groupe de recherche placé sous l'autorité du Bureau du directeur du renseignement national qui coordonne 17 agences de renseignement, émet ce type de rapport tous les quatre ans, soit la durée du mandat présidentiel américain.
"IMPOSER L'ORDRE DANS CE CHAOS APPARENT"
Ce rapport offre une vision presque apocalyptique des défis auxquels la prochaine administration Trump devra faire face : extrêmes disparités des revenus, mouvements démographiques, impact du réchauffement climatique, intensification des conflits...
"CELA SERA BIEN PLUS DIFFICILE DE MENER UNE COOPÉRATION INTERNATIONALE ET DE GOUVERNER COMME LE PUBLIC L'ATTEND", CRAIGNENT LES AUTEURS.
Quant au modèle de libéralisme qui prévaut dans le monde occidental, estime le rapport, il se trouve sous la menace du populisme à travers le monde, qu'il soit de droite ou de gauche. "Les peuples réclameront aux gouvernements de leur assurer sécurité et prospérité, mais des revenus stagnants, la défiance, la polarisation et une liste de défis naissants freineront leur performance", résume encore le rapport.
Donald Trump, président-élu qui prendra ses fonctions le 20 janvier, héritera de quelques dossiers brûlants, notamment le conflit en Syrie et la lutte contre les groupes extrémistes.
"CELA SERA TENTANT D'IMPOSER L'ORDRE DANS CE CHAOS APPARENT", METTENT EN GARDE LES AUTEURS DU RAPPORT. "MAIS CELA SERAIT TROP COÛTEUX SUR LE COURT TERME, ET [CETTE STRATÉGIE] ÉCHOUERAIT SUR LE LONG TERME."
(Avec AFP)


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CES PEURS, NÉES DE L'INCERTITUDE 

Tout cela on le sait, on le sent mais on ne peut pas aisément le mettre en mots. Zygmunt Bauman lui trouvait les mots, les arguments et la pédagogie pour nous dire ce que nous vivons, comment nous le vivons.
En cela il était un donneur d’alarme, dans les temps anciens on aurait dit un prophète : « Si nous partageons la même planète, rien ou presque ne suggère que nous soyons prêts à assumer sérieusement la responsabilité subjective de notre responsabilité objective »
« Face aux forces de la mondialisation avancée, nos outils d'action politique effective demeurent désespérément locaux »
Il nous reste donc la possibilité de  « promouvoir la coopération, l'amitié et la compréhension mutuelle entre les résidents d'un pays et les réfugiés chassés du leur par des forces militaires ou économiques relevant de la mondialisation, trouver des ressources locales en eau potable, assurer le financement local d'hôpitaux menacés par les grandes entreprises pharmaceutiques qui ne cessent de faire monter le prix des médicaments... »
Difficile de garder le moral au zénith en ce début de 2017 où les éditorialistes soufflent le chaud et surtout, et de préférence le froid.
Puisse la pensée de  Zygmunt Bauman  nous servir de balise dans le désert glacial, ce « finis terris »  dans lequel la  post modernité ou ce que l’on tient pour tel nous entraîne.
MG 

ZYGMUNT BAUMAN, LE THÉORICIEN DE LA "MODERNITÉ LIQUIDE", EST MORT 


Zygmunt Bauman (1925-2017). (©MISTRULLI LUIGI/SIPA) 

Le célèbre sociologue anglo-polonais avait 91 ans. Il nous avait expliqué, en 2007, d'où vient notre obsession sécuritaire.
L'Obs 

• Né à Poznan en Pologne le 19 novembre 1925, le sociologue Zygmunt Bauman est mort ce 9 janvier 2017 à Leeds, où il vivait depuis 1971. Il avait 91 ans.
• Professeur émérite des universités de Varsovie et de Leeds, grand admirateur d'Albert Camus auquel il avait consacré ici un vibrant hommage, il était notamment l'auteur de "la Société assiégée" et de "la Vie liquide".
• En 2007, il avait publié, au Seuil, "le Présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire". Il s'y interrogeait notamment sur l'incertitude sociale et l'obsession sécuritaire à l'heure de la mondialisation. Il s'en était expliqué dans un grand entretien au "Nouvel Observateur". Le voici. 
 
Pourquoi Avons-Nous Peur?
Entretien avec Zygmunt Bauman 

Le Nouvel Observateur. Vous êtes né en Pologne en 1925. Lieutenant de l'Armée rouge, vous avez participé à la prise de Berlin en 1945. Professeur à Varsovie, marxiste convaincu, vous avez été chassé de votre pays lors des persécutions antisémites en 1968. Vous avez vécu la chute des deux grands totalitarismes du XXe siècle. Qu'en avez-vous appris?
ZYGMUNT BAUMAN. Je crois que l'expérience du «siècle des camps» nous a fait prendre conscience de la facilité avec laquelle les réflexes moraux de l'être humain - cette inclination éthique à assumer la responsabilité du sort de l'Autre qui selon Levinas est le préalable à toute vie sociale - peuvent être «neutralisés» et rendus inefficaces. La plus terrible, la plus effrayante leçon que nous enseignent l'Holocauste et le Goulag, c'est que les crimes les plus monstrueux ne sont pas nécessairement commis par des monstres (que nous avons les moyens de repérer et de désarmer!): des «gens ordinaires», de bons époux, des parents aimants, des voisins serviables peuvent - pour peu que les circonstances s'y prêtent - participer à de tels crimes.
Les psychiatres appelés à se prononcer sur les facultés mentales d'Eichmann ont conclu non seulement qu'il était parfaitement sain d'esprit, mais qu'il incarnait un véritable modèle des vertus morales et «civiques» ordinaires. Il me semble que cette leçon conserve sa pertinence et son actualité dans le contexte actuel de « modernité liquide », même si cette dernière a bouleversé les stratégies de domination et de soumission et renoncé pour l'essentiel aux méthodes totalitaires, jugées trop pesantes, trop coûteuses et surtout incompatibles avec le consumérisme, qui, comme l'a noté Pierre Bourdieu, remplace la régulation normative par la séduction. Je suppose que toute ma recherche ultérieure a été guidée par le besoin de me «délester» de cette leçon en l'appliquant aux transformations de notre monde.
VOUS AVEZ CRÉÉ LE CONCEPT DE «MODERNITÉ LIQUIDE». COMMENT LE DÉFINIRIEZ-VOUS?
La modernité s'est vouée d'emblée à «faire fondre les solides»: non par hostilité de principe, mais parce que les solides hérités du passé n'étaient pas jugés assez solides. Il fallait liquider, ou du moins liquéfier, les structures et les modèles transmis par l'Ancien régime pour les refondre dans des formes plus durables, et même permanentes. Mais aujourd'hui, cette liquidation ou liquéfaction n'est plus considérée comme un «stade intermédiaire» devant mener à terme à un «état de perfection» où aucune amélioration ne serait plus nécessaire.
« Être moderne » équivaut désormais à une modernisation compulsive, obsessionnelle, incontrôlable, à une liquéfaction sans solidification, qui n'accorde à toute forme qu'une existence temporaire, jusqu'à ce qu'on en découvre ou qu'on en invente une nouvelle. La «modernité liquide» est un état de la société qui - comme tous les liquides - ne peut (ni ne veut !) conserver longtemps sa forme.
QUELS TYPES DE PEURS NOTRE MODERNITÉ A-T-ELLE CRÉÉ?
Des peurs diffuses, confuses, flottantes, inassignables... Ces peurs, nées de l'incertitude ( combien de temps perdureront les critères de mon choix actuel?), de l'insécurité publique ( combien de temps perdurera ma position sociale actuelle?) et privée ( à quels dangers, connus ou encore inconnus, mon corps est-il exposé?), se combinent.
Elles se mêlent, suscitant une angoisse aux motifs obscurs qui pousse les gens à rechercher désespérément une cible sur laquelle la projeter - ne serait-ce que de façon éphémère, jusqu'à ce qu'ils comprennent que cette projection n'a servi à rien, n'a pas mis fin à leur peur. C'est à cause de cette confusion que les peurs actuelles se prêtent si aisément à toutes les manipulations. Elles peuvent désormais être exploitées à des fins commerciales et politiques, par une industrie de la consommation en quête de profits, par des politiciens en quête de soutien...
LA PEUR DE L'INSÉCURITÉ ET L'EXIGENCE DE PROTECTION SONT-ELLES PLUS FORTES QUE JAMAIS ?
Plus fortes, c'est difficile à dire : comment comparer les peurs de générations différentes? Mais en tout cas, elles sont devenues insatiables. Puisque deux de leurs sources, l'incertitude et l'insécurité, échappent à présent au contrôle de toutes les forces capables d'une action délibérée, concertée et efficace - et singulièrement à celui de l'Etat-nation.
Le désir de vaincre ces peurs mène à surévaluer le troisième domaine, celui de la sécurité personnelle (en cherchant à se débarrasser des étrangers, des intrus et des importuns, du lumpenprolétariat délinquant des banlieues, des représentants malhonnêtes de l'industrie agroalimentaire et pharmaceutique, des mendiants envahissants, des rôdeurs, des voyeurs et autres «harceleurs», des voisins discourtois, des fumeurs, des délinquants sexuels, etc.), car c'est le seul domaine où le pouvoir politique et les marchands de protection peuvent agir et montrer qu'ils agissent. Mais si un tel procédé de diversion vers d'autres cibles peut apaiser quelque temps cette exigence d'action, il ne saurait éliminer les peurs qui l'ont suscitée. Si bien que la recherche de coupables et l'invention de nouvelles cibles sécuritaires se poursuivent indéfiniment.
LA MONDIALISATION PEUT-ELLE ÊTRE POSITIVE?
La mondialisation est inéluctable et irréversible. Nous vivons déjà dans un monde d'interconnexion et d'interdépendance à l'échelle de la planète. Tout ce qui peut se passer quelque part affecte la vie et l'avenir des gens partout ailleurs. Lorsque l'on évalue les mesures à adopter dans un endroit donné, il faut prendre en compte les réactions dans le reste du monde. Aucun territoire souverain, si vaste, si peuplé, si riche soit-il, ne peut protéger à lui seul ses conditions de vie, sa sécurité, sa prospérité à long terme, son modèle social ou l'existence de ses habitants. Notre dépendance mutuelle s'exerce à l'échelle mondiale; nous sommes déjà - et nous le resterons indéfiniment - objectivement responsables les uns des autres.
Toutefois, si nous partageons la même planète, rien ou presque ne suggère que nous soyons prêts à assumer sérieusement la responsabilité subjective de notre responsabilité objective. Et c'est ainsi que pour l'heure la mondialisation se cantonne aux capitaux, à la finance, au commerce, à l'information, à la criminalité, au trafic de drogue, au terrorisme... Elle est perçue comme un événement que subissent les habitants de notre planète et qui les prend presque tous au dépourvu, plutôt que comme une démarche que nous serions résolus à accomplir ensemble pour en partager le fruit.
Face aux forces de la mondialisation avancée, nos outils d'action politique effective demeurent désespérément locaux. Les forces qui décident réellement de nos perspectives de vie échappent au contrôle de la politique. Et si le véritable pouvoir d'agir demeure hors de portée de tout contrôle politique, la politique est condamnée à une impuissance répétée. Voilà pourquoi les gouvernements des Etats-nations sont trop contents de «privatiser» les tâches qu'ils revendiquaient comme leurs, et qu'ils se réservaient depuis le début de l'ère moderne, en se reposant sur l'initiative, l'astuce et les ressources notoirement insuffisantes des individus, ou de les «sous-traiter» à des marchés libérés de tout contrôle politique et de toute responsabilité.
Tant que cette tendance perdurera, la mondialisation demeurera un phénomène purement négatif. La mondialisation positive, celle qui saura réconcilier, mais cette fois à l'échelle mondiale, le couple divorcé que forment le pouvoir et la politique, naguère unis dans l'Etat-nation, demeure à inventer.
COMMENT TROUVER DES SOLUTIONS LOCALES À DES PROBLÈMES MONDIALISÉS?
Je ne crois pas que de telles solutions existent. Peut-être peut-on prendre à l'échelle locale des mesures d'urgence ad hoc pour minimiser l'impact local des processus mondiaux: par exemple promouvoir la coopération, l'amitié et la compréhension mutuelle entre les résidents d'un pays et les réfugiés chassés du leur par des forces militaires ou économiques relevant de la mondialisation, trouver des ressources locales en eau potable, assurer le financement local d'hôpitaux menacés par les grandes entreprises pharmaceutiques qui ne cessent de faire monter le prix des médicaments... Mais la plupart des expédients adoptés à l'échelon local ne sont guère en mesure de corriger les conséquences négatives de la mondialisation.
QUELS SONT LES TROIS LIVRES QUE VOUS EMPORTERIEZ SUR UNE ÎLE DÉSERTE?
« Le Jardin aux sentiers qui bifurquent» («Fictions») de Jorge Luis Borges, «les Villes invisibles» d'Italo Calvino et «le Mythe de Sisyphe» d'Albert Camus.

Propos recueillis par Gilles Anquetil et François Armanet

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