lundi 9 janvier 2017

«Noir Jaune Blues»: redessiner un possible, recréer du lien

PAR BÉATRICE DELVAUX
Le tableau est anxiogène car c’est celui d’une société qui se disloque, d’individus qui perdent leurs appartenances ou ne les identifient plus.

© Sylvain Piraux.

Ne pas être dans le déni et ne pas traiter avec mépris la souffrance, l’angoisse et l’inquiétude de nos démocraties européennes. C’était le conseil qu’un de nos experts lançait, au début de cette année, à ceux qui sont en charge de ce monde. Une exhortation qui prend tout son sens à la lecture des résultats de la grande enquête que Le Soir publie aujourd’hui et qui sonde en profondeur la société belge, vingt ans après « Noir Jaune Blues ». A l’époque, notre journal avait commandité au bureau d’études Survey&Action et à son sociologue Benoît Scheuer, un état de l’opinion publique après l’affaire Dutroux, dans la foulée de la Marche Blanche. Aujourd’hui, c’est la Fondation « Ceci n’est pas une crise » qui a sollicité le sociologue pour mesurer l’impact sur notre société des bouleversements à l’œuvre (économie, migration, etc.).
Sommes-nous surpris par les résultats ? Pas par les tendances. Mais oui, incontestablement, par l’ampleur des constats, l’intensité des rejets et la manière dont ils sont souvent partagés par des couches différentes de notre société, universitaires compris. C’est très noir – trop aux yeux d’observateurs de la réalité de terrain – mais cela n’en reste pas moins inquiétant. Surtout quand on sait la difficulté pour ceux qui sont « en charge » d’apporter des réponses à des défis d’une incroyable complexité et d’une portée qui les dépasse, eux aussi.
C’est un individu seul, un Belge « perdu », qui se dévoile dans ce « Noir Jaune Blues 2 ». Un être qui a, d’une part, largement perdu confiance dans les institutions qui composaient jusque-là les armatures de la société et qui voit, d’autre part, s’évaporer sa confiance dans les valeurs – ciment qui guidait sa vie. 80 % des interviewés estiment que les dirigeants politiques ont laissé la finance prendre le pouvoir, 63 % estiment que les dirigeants politiques actuels n’ont plus les capacités d’améliorer nos vies quotidiennes et que le système politique actuel est en échec.
«  Les institutions sont délégitimées, les valeurs-ciment s’effritent, l’individu est soumis à diverses dominations avec un sentiment d’une faible capacité à agir, ce vécu de victimes fait que la peur domine  », analyse Benoît Scheuer. Son rempart contre cette peur ? Son identité, et le rejet de l’autre, et du musulman avec force. Là aussi, les chiffres ne permettent pas de faire dans le Bisounours ou de se voiler la vérité.
Le tableau est anxiogène car c’est celui d’une société qui se disloque, d’individus qui perdent leurs appartenances ou ne les identifient plus. Il faudra mesurer la part de surenchère dépressive dans ces « confessions » alors que la Belgique est un pays où l’on vit mieux que dans bien d’autres, avec des filets de sécurité qui continuent à fonctionner, en dépit de la faiblesse de l’Etat.
Les sondés veulent à 70 % un pouvoir fort. Même s’il faut prendre avec des pincettes ce désir exprimé sans plus de précision, c’est quand même bien là le défi : sommes-nous capables de faire émerger des structures démocratiques, de nouveaux acteurs inclusifs pour mener ces combats, retisser du lien, redonner de la perspective, reprendre le contrôle et redonner du sens à ce paysage fragmenté, dominé par des forces financières et économiques qui échappent au champ politique ?
Cela demande une véritable réforme pour les partis, les syndicats, mais plus globalement tous ceux qui croient aujourd’hui encore détenir une part de ce pouvoir visiblement rejeté, décrié, délégitimé. Mais cela exige aussi des citoyens qu’ils ne soient pas que dans la plainte et le regret du bon vieux temps, qu’ils croient à la force et la puissance de leur mobilisation et de la prise en main créative, revendiquée et habitée de leur destin.
C’est très compliqué, mais l’enquête que nous publions dès aujourd’hui ne permettra à personne de dire : « Nous ne savions pas. »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
C’EST GRAVE DOCTEUR ?

On n’avait pas entendu la voix de Béatrice Delvaux depuis deux mois. Maladie, burn out, mise à l’écart ? Nobody knows. Voici qu’à peine revenue, elle embouche la trompette des sonneurs d’alarme.
Ce billet fait peur car il est écrit par une femme sensée, modérée, réfléchie.
Il surprend mais ne saurait nous étonner. Au contraire, il nous confirme qu’un sursaut est nécessaire et qu’il ne viendra pas du politique, en plein désarroi, comme nous en sommes, du reste, tous persuadés. Mais d’où alors ? Le silence des intellectuels auto proclamés est assourdissant. Relisons donc en le méditant et comme s’il avait été écrit pour nous personnellement ce billet de la très lucide Béatrice Delvaux,  
« Ne pas être dans le déni et ne pas traiter avec mépris la souffrance, l’angoisse et l’inquiétude de nos démocraties européennes. »
« C’est très noir quand on sait la difficulté pour ceux qui sont en charge d’apporter des réponses à des défis d’une incroyable complexité et d’une portée qui les dépasse, eux aussi. »
« Le Belge a perdu confiance dans les institutions ; il voit s’évaporer sa confiance dans les valeurs – ciment qui guidaient sa vie. »
« 80 % des interviewés estiment que les dirigeants politiques ont laissé la finance prendre le pouvoir, 63 % pensent que le système politique actuel est en échec. »
«  Les institutions sont délégitimées, les valeurs-ciment s’effritent, l’individu est soumis à diverses dominations avec un sentiment d’une faible capacité à agir, ce vécu de victimes fait que la peur domine  »,
« Le tableau est celui d’une société qui se disloque, Les sondés veulent à 70 % un pouvoir fort. »
« Sommes-nous capables de faire émerger des structures démocratiques, de nouveaux acteurs inclusifs pour mener ces combats, retisser du lien, redonner de la perspective, reprendre le contrôle et redonner du sens à ce paysage fragmenté, dominé par des forces financières et économiques qui échappent au champ politique ? »
« Cela demande une véritable réforme pour les partis, les syndicats, mais plus globalement tous ceux qui croient aujourd’hui encore détenir une part de ce pouvoir visiblement rejeté, décrié, délégitimé. »
Cet article d’une glaciale lucidité me rappelle le « J’accuse » de Zola.
MG

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