vendredi 24 mars 2017

La clause Molière


Un peu partout à travers le monde, on voit surgir des règles imposant des préférences nationales. Chaque fois qu’une telle évolution a eu lieu, elle a été le signe annonciateur d’un retour de la violence.
Souvent, cela a commencé par d’infimes signaux. Ainsi, vers 1780, partout en Europe, en suivant une consigne non écrite, il devint nécessaire d’écrire les livrets d’opéra dans la langue nationale et non plus, comme jusque-là, pour l’essentiel, en italien. Ainsi, à la demande de l’empereur d’Autriche, Mozart mit-il en musique un livret écrit en allemand pour composer en 1782 « l’Enlèvement au Sérail », et en 1791  » la Flûte Enchantée », après d’autres chefs d’œuvre en italien dont  » les Noces de Figaro » et  » Don Juan ».
Peu après, commençait une période de 25 ans de nationalisme et de guerre en Europe. Certes, l’un n’est pas la conséquence directe de l’autre. Il n’empêche : le nationalisme se révèle dans la culture avant de s’exprimer dans la géopolitique.
Aujourd’hui, les signaux faibles du même genre sont innombrables. Et la  » clause Molière », (qui vise à imposer a tout travailleur de ne parler que le français au travail dès le premier jour de son arrivée sur un chantier), en est une.
Il n’est pas question de remettre en cause ici l’importance du français et de sa défense. Mais parler français ne peut être un critère d’exclusion a priori ; cela doit être un résultat d’intégration a posteriori.
Peut-on imaginer en effet d’interdire aux étudiants étrangers ou français, en France, de suivre des cours en anglais ou en chinois ? Aux entreprises françaises de tenir des réunions dans la langue de leurs collaborateurs connectés depuis d’autres pays dans le monde ? Comment faire venir des étrangers étudier ou travailler en France si on leur impose de parler français avant leur arrivée ?
Si on agit ainsi, on peut s’attendre à des clauses Cervantès, Pessoa, ibn Rushd, Roumi, et Goethe. Combien de Français vivant à l’étranger perdront-ils ainsi leur emploi ? Et combien d’entreprises françaises perdront ainsi leurs marchés ? La « clause Molière » conduira la France à une récession économique majeure.
Plus généralement, quand se protège des autres, il ne faut pas s’étonner que les autres en fassent autant et se protège de nous.
Quand on se lance dans le protectionnisme, il faut s’attendre à des représailles. Et, de représailles en représailles, on aura la guerre.
Si on veut l’éviter, il faut avoir confiance en nous. Si on veut que plus de gens parlent notre langue, ce qui est la clé de notre puissance future, et qu’ils viennent nous apporter leurs forces de travail et de création, il faut bien les recevoir en France ; en particulier imposer aux employeurs français que leurs employés étrangers reçoivent les mêmes salaires et les mêmes prestations sociales que leurs collègues français. On les verra alors très naturellement apprendre le français. Il en va de même pour les étudiants : même s’ils étudient en partie en chinois ou en anglais en France, ils apprendront aussi tout naturellement le français pour partager les loisirs et la vie de leurs camarades francophones.
La France, comme tous les autres grands pays, vit aujourd’hui dans un entrelacs d’interets croisés et de coopérations multipolaires. Nous pouvons les remettre en cause, pour affirmer une illusoire souveraineté : ce serait suicidaire.
La vraie indépendance, la réelle souveraineté n’est pas dans l’isolement et la fermeture. Elle est dans la confrontation pacifique et décomplexée aux autres, à leurs forces et à leurs talents. Non pour les combattre. Mais pour partager avec eux des projets.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ET POURQUOI PAS LA CLAUSE SHAKESPEARE ?

Installé en terrasse au parvis de Saint Gilles ou avenue Louis Bertrand on entend de plus en plus parler anglais ou plus exactement « globish » autrement dit « global english ». Il s’agit d’une langue que parle un italien quand il chercha draguer une ukrainienne ou une suédoise, un Chinois quand il veut vendre sa camelotte à un Turc.  Un Maghrebin quand il fait le chauffeur de taxi à Bruxelles ou un Ghanéen dans l’horéca ostendais.  C’est de l’anglais dénaturé, certes et, exaspérés, les Anglais font mine de ne pas le comprendre. Il y a moyen de dire presque tout en globish, sans élégance certes mais avec une grande efficacité communicative. Les professeurs d’anglais -j’en fus un- on grand tort de s’acharner sur le bon usage du « present perfect » à leurs élèves ou sur la différence entre « who », »whom », » that » ou « which ».
La première priorité quand on s’exprime en anglais c’est d’oser prendre la parole et de la garder pour dire ce qu’on a à dire. À force de parler la langue et de communiquer, on finit par acquérir une vraie performance. Je sens qu’en écrivant ceci jamais me faire de solides ennemis dans la corporation de celles et de ceux qui enseignent la langue de Shakespeare. Tant pis pour eux. Si je devais recommencer ma carrière d’enseignant des langues, je ferais la promotion du Globish la langue du cosmopolitisme pratique. Alors va pour la clause Globish. Qu’on se le dise.
MG

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