mercredi 15 mars 2017

Pays-Bas : «Ici les gens sont heureux, mais les mentalités changent»

Par  Libération
Aude Massiot, envoyée spéciale à Venlo, photos John Peters 



A Venlo, le 11 mars. Le parti de Geert Wilders y avait obtenu environ 20% des voix aux législatives de 2012. Photo John Peters


Bien que deuxième dans les sondages à la veille des législatives de ce mercredi, le populiste anti-musulmans Geert Wilders aura pesé sur le débat d’idées. A Venlo, d’où il est originaire, la population est partagée. Pays-Bas : «Ici les gens sont heureux, mais les mentalités changent» Des drapeaux rouges, jaunes et bleus flottent au vent dans les rues de Venlo. Des confettis éparpillés entre les pavés du centre médiéval sont les derniers vestiges du carnaval terminé quelques jours plus tôt. Avec 36 000 habitants -plus de 100 000 si l’on compte les communes limitrophes - Venlo est connu pour avoir vu naître et grandir Geert Wilders, le chef populiste du Parti de la liberté néerlandais (PVV). Début mars, aucun signe dans la ville ne trahissait les élections législatives qui se tiennent ce mercredi. Seul un panneau à l’écart du centre-ville affiche les visages des candidats. Les élections, cette année, ont une teneur particulière. Le parti d’extrême droite PVV pourrait remporter 13 % des suffrages, selon les derniers sondages. Il deviendrait le deuxième parti des Pays-Bas, après le VVD, la formation libérale-démocrate à la tête du gouvernement. Second dans le pays, le PVV finira sûrement premier dans le Limburg, la province de Venlo, qui occupe le sud-est du pays, coincée entre les frontières belges et allemandes. Lors des législatives de 2012, le parti populiste y avait remporté autour de 20 % des voix, soit deux fois plus que la moyenne nationale. 



Même si le scrutin n’est pas très présent dans les esprits, quand on interroge les habitants de Venlo, Wilders surgit immédiatement dans les conversations. Le politique surmédiatisé qui, comme Donald Trump, utilise Twitter comme unique canal de communication, monopolise la couverture des élections. Pourtant, les sondages montrent que seulement un Néerlandais sur six prévoit de voter pour lui. C’est sans compter les indécis, qui restent nombreux (20 % sont complètement indécis, et jusqu’à 55 % hésitent encore entre deux partis ou plus, selon une étude de l’institut I & O Research du 4 mars). «J’ai très peur de l’issue de cette élection. Peur que beaucoup de gens votent pour l’extrême droite», s’inquiète Lisbeth, 31 ans. La jeune femme, qui travaille dans l’unique café familial de la ville, dit vouloir voter pour le parti Vert.  «Si le PVV gagne, je ne suis pas sûre de toujours vouloir rester aux Pays-Bas. C’est un pays où il est très agréable de vivre. Les gens sont heureux, il y a peu de chômage. Mais je sens que les mentalités sont en train de changer. Les Néerlandais deviennent plus sombres, plus négatifs.» 



Lisbeth, dans son café familial, « Spek en Bonen ». 
 
FRONTIÈRES ET MOSQUÉES
Les prises de position radicalement nationalistes et anti-islam de Wilders fascinent autant qu’elles inquiètent. Le PVV veut interdire le Coran - «comme Mein Kampf est interdit aux Pays-Bas», affirme son leader -, fermer toutes les mosquées du pays et bloquer l’entrée sur le territoire des ressortissants de pays musulmans. Fin février, Wilders a traité une partie des Marocains vivant dans le pays de «racaille»  dont il faudrait se débarrasser.
A quelques rues du café de Lisbeth, Anne coupe des tranches d’edam pour un client de sa fromagerie. Elle regrette que la campagne se concentre sur les questions d’immigration et espère que les frontières resteront ouvertes. «Les gens doivent cesser de voir les immigrés comme un groupe, mais plutôt comme des individus, revendique la trentenaire. Tout le monde est potentiellement un "chercheur de fortune", comme on les appelle ici. Tout le monde veut une vie meilleure.» Ex-élu pour les libéraux-démocrates, Wilders a fondé le PVV en 2006. Il en est le membre unique. En dix ans, sa ligne s’est durcie sur les questions d’immigration et de religion mais est restée libérale sur les questions de société (droits LGBT, retraites, cannabis…). Ce qui lui permet de brasser plus large. 



Anne dans sa fromagerie, « Kaas & Kaasjes ». 

Si le populiste, reconnaissable à sa chevelure peroxydée, est né à Venlo il y a 53 ans, il n’y vient pas souvent. Et quand il s’y rend, il ne s’affiche pas en public . «Des gens sont fiers qu’il soit originaire de notre ville, d’autres moins, lâche Joey, un sourire en coin. Mes parents, par exemple, vont voter pour lui.» Le jeune homme est, lui, un fidèle du CDA, le parti chrétien-démocrate, longtemps majoritaire dans le Limburg, province historiquement catholique. Joey se décrit lui-même comme un politicien : «J’étais membre du Parlement provincial pendant quatre ans et très actif localement.» Et d’ajouter : «La campagne, cette année, est très dure. A mon avis, le PVV va devenir le plus gros parti au Parlement, avec entre 25 et 30 sièges.» Pour l’instant, les sondages lui en donnent entre 19 et 23, contre 12 aujourd’hui.
A côté de lui, Astrid vote  «à gauche». «L’islam est une excuse. C’est l’Union européenne qui inquiète. Beaucoup de travailleurs venus d’Europe de l’Est sont employés dans notre région pour des salaires ridicules, alors qu’il y a du chômage ici. C’est ça la principale préoccupation des habitants de Venlo.» Joey n’est pas d’accord. Pour lui, les points de crispation de la campagne sont «l’immigration, l’intégration, la santé et le respect des valeurs néerlandaises, occidentales». 


Astrid, dans sa librairie. 

«D’AUTRES CROYANCES, D’AUTRES RELIGIONS»
Des valeurs que les Néerlandais eux-mêmes semblent avoir du mal à définir. Pour Ally, 71 ans, il s’agit surtout de faire passer les Néerlandais avant tout. Elle a vécu toute sa vie à Blerick, une bourgade collée à Venlo, de l’autre côté de la Meuse, où vit toujours la mère de Wilders. Assise à une terrasse de café avec son mari, elle regarde les passants, son chien sur les genoux. «Il y a beaucoup de cultures différentes en Europe. Nous voulons sauver la nôtre. Des personnes avec d’autres croyances, religions, veulent la changer en venant chez nous. Ils doivent s’intégrer», tranche la septuagénaire. Elle hésite à voter pour l’enfant du pays. «Je suis d’accord avec le programme du PVV mais Wilders parle trop durement.»
Son mari, Bert, n’hésite plus. Ses paroles reflètent quasiment mot pour mot la rhétorique du leader populiste : «La plupart des immigrés viennent pour amener l’islam dans notre pays. Nous n’aimons pas l’islam. Les musulmans sont corrects, parfois, mais l’islam n’est pas bon. Il y a beaucoup de Marocains qui n’aiment pas travailler, ils vendent de la drogue et commettent des délits. Ils ne sont pas capables de bien élever leurs enfants.» Le couple reconnaît ne pas rencontrer ce type de problèmes à Venlo, où les musulmans  «se comportent bien» . Ce qui les inquiète, c’est ce qu’ils lisent dans les journaux. Les Marocains sont la cible récurrente des attaques de Wilders. Pourtant ils ne représentent que 2,2 % de la population, dont plus de la moitié sont aux Pays-Bas depuis deux générations.
Bert a aussi des griefs contre l’UE. «Une grosse erreur. Tout coûte plus cher maintenant. Nous donnons beaucoup d’argent à la Grèce alors que nous en avons besoin. Je pense qu’on devrait quitter l’Union européenne.» Bert, qui a travaillé toute sa vie comme pompier et ambulancier, est lui aussi un enfant de Venlo. Il montre du doigt la maison où il a grandi, en bordure de l’unique rue marchande de la ville.
De l’autre côté du pont, c’est jour de marché. La place Mgr Nolensplein est envahie de stands de vêtements, de fromages et de charcuterie. L’événement attire toutes les semaines des centaines d’Allemands, venus de l’autre côté de la frontière qui borde la ville. Duisbourg est à 40 km, Düsseldorf à 60. Ria et Claus ont fait une heure de voiture depuis Cologne pour se promener sur le marché de Venlo. «On vient ici deux fois par mois. Même si les produits ne sont pas forcément plus abordables, l’ambiance est plus conviviale.» Dans certaines boutiques de la ville, il y a même un «coin allemand» pour les visiteurs germaniques.
Les échanges ne sont pas à sens unique.  «Nous allons en Allemagne acheter l’essence parce qu’elle y est moins chère. Les clubs de foot y sont aussi meilleurs, explique Hay Janssen, un élu du Parti travailliste (PVDA), au conseil municipal de Venlo. La frontière n’en est pas vraiment une. Nous sommes plus souvent en Allemagne qu’à Amsterdam ou Utrecht.»  L’entraide se fait aussi sur le plan politique. Les travaillistes néerlandais et le SPD allemand collaborent pour les élections locales.
DOUBLEMENT DES FRAIS DE SANTÉ
Sa position géographique a fait du Limburg une province stratégique pour le commerce transfrontalier. Les secteurs de la logistique et de l’agriculture y prospèrent. Le taux de chômage dans la province est un des plus bas du pays, avec 4,8 % en 2016, pour 6 % de moyenne nationale. Mais l’effondrement de l’industrie minière dans les années 60 a laissé d’importantes séquelles dans le tissu social régional.
Aujourd’hui, environ 10 000 Allemands et 16 000 Belges traversent tous les jours la frontière pour travailler dans la province. Avec la directive européenne sur les travailleurs détachés, beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est et centrale sont aussi employés dans la région, mais avec des salaires largement inférieurs aux standards néerlandais. Selon le Bureau de statistiques national, 164 000 Polonais, 14 200 Roumains et 11 600 Bulgares exercent aux Pays-Bas. Ces chiffres ont doublé en 2014, quand Bulgares et Roumains ont été autorisés à travailler dans l’UE sans permis spécifique. «Nous avons besoin de cette main-d’œuvre pour que la région prospère, assure Hay Janssen. Seulement, ils doivent être payés aux mêmes salaires que les Néerlandais pour qu’ils soient sur un pied d’égalité.»
Une autre question préoccupe beaucoup les Néerlandais : leur santé. «C’est devenu trop cher depuis quinze ans, se plaint Klaas, 72 ans, venu faire ses courses au marché. Je me souviens quand mes enfants vivaient encore chez nous, on payait 100 euros pour tous les quatre pour notre couverture santé. Maintenant c’est 385 euros par personne par an, puis 130 euros par mois pour la complémentaire.» Aux Pays-Bas, le système de santé est un mélange de prise en charge publique et d’assurances privées. Selon le Bureau des statistiques, la participation des particuliers à leurs soins a quasiment doublé en quinze ans, en moyenne. «L’année dernière, je n’avais eu aucun problème de santé jusqu’en novembre, puis j’ai dû aller à l’hôpital pour me faire refaire une dent. Cela m’a coûté 300 euros», s’exclame Klaas. Une importante franchise à payer par les citoyens a été mise en place en 2008 et a largement contribué à l’augmentation des frais.
A Venlo, les dissensions politiques se lisent même dans le paysage. Sur le pont qui relie la ville à sa jumelle Blerick, un tag interroge le candidat d’extrême droite en grandes lettres jaunes :  «Alors Geert ? Beaucoup de cris mais pas de solutions.» Quelques jours après l’apparition de l’inscription, la fin du message était recouverte à la bombe noire.
Aude Massiot envoyée spéciale à Venlo, photos John Peters


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«ALORS WILDERS? A PART BEAUCOUP DE CRIS ; PEU DE VRAIES SOLUTIONS.»
« JE SENS QUE LES MENTALITÉS SONT EN TRAIN DE CHANGER. LES NÉERLANDAIS DEVIENNENT PLUS SOMBRES, PLUS NÉGATIFS » 

Ce reportage est éclairant. Il montre combien ont évolué les mentalités aux Pays-Bas, la première République qui se soit instaurée dès le 16ème siècle en Europe et par conséquent la plus ancienne des démocraties particulièrement appréciée pour son sens du pluralisme et de la tolérance. Cet excellent papier nous montre combien les mentalités sont en train de changer aux Pays-Bas. Le discours de Wilders qui semble inspiré de celui de Marine Le Pen ou de Filip de Winter plaît aux anciennes générations de plus en plus allergiques à l’islam et à l’immigration. Il s’agit d’un phénomène que l’on peut observer partout en Europe et singulièrement dans les anciennes républiques soviétiques. Cela se traduit par une méfiance de plus en plus grande vis-à-vis des élites et par une montée générale de l’’ « anti politique », voire de l’anti système à la Trump. Plus encore que Marine Le Pen mais Geert Wilders est un brillant orateur, à la De Grelle ou à la Pim Fortuyn. Il surfe sur les clichés et sait se faire entendre par les masses qui se laissent plus facilement inspirer par les propos du café du commerce que par les analyses fines et complexes des journaux de qualité et des médias les mieux informés. Il est possible mais non certain qu’à court terme mais Geert Wilders et Marine Le Pen l’emportent. Ce qui est sûr c’est qu’à moyen terme le populisme nationaliste va gagner de plus en plus de terrain en Europe. L’union européenne est à bout de souffle et a besoin d’un nouveau récit fondateur , de leaders inspirés et inspirants. C’est ce qui fait de Macron un candidat tout à fait intéressant, celui qui dans sa campagne et aussi dans son livre « révolution » se montre le plus engagé en faveur d’une relance du projet européen. Précisons que l’allemand Schultz (SPD) qui fut longtemps président du parlement européen annonce la même couleur.
L’Europe sera cosmopolite et mondialiste où elle redeviendra une mosaïque de nations concurrentes obsédées par leur histoire et leur identité nationales. Du nationalisme ne peut résulter que la guerre, pensait François Mitterrand.
En nous levant jeudi matin nous saurons si Wilders à qui Marine Le Pen vient d’apporter son soutien aura ou non réussi à séduire et pervertir le fier peuple Hollandais. C’est un moment crucial pour l’avenir de l’Europe. 
MG


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