samedi 25 mars 2017

Traités de Rome : "On ne parle plus de la valeur ajoutée de l'Europe"

ENTRETIEN: OLIVIER LE BU LA LIBRE BELGIQUE


Chef de cabinet de Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères, commissaire européen...
Tout au long de sa carrière, Etienne Davignon fut associé de près au projet européen, notamment lors de la rédaction du "Rapport Davignon" en 1970, qui visait à relancer la politique étrangère commune.
IL EST TRÈS DIFFICILE AUJOURD'HUI D'ARRÊTER UNE VISION COMMUNE DE CE QUE DOIT ÊTRE, ET FAIRE, L'EUROPE. L'OBJECTIF N'ÉTAIT-IL PAS SUFFISAMMENT BIEN DÉFINI DÈS LE DÉPART ?
Si, mais il faut faire un peu d'histoire. Moins de dix ans après la guerre, on a commencé par le traité de la Communauté du charbon et de l'acier (la Ceca, établie par le traité de Paris, en 1951, NdlR). C’était un signal montrant que l'Allemagne faisait à nouveau partie des interlocuteurs acceptables. C'était un exercice formidable.
Mais le projet se limitait à quelque chose de spécifique et particulier que tout le monde comprend : mettre l'énergie et l'industrie ensemble, pour être plus forts. Un mouvement politique fort s'est créé sur cette base, avec une assemblée consultative parlementaire (composée de membres cooptés) qui produit une Constitution. Paul-Henri Spaak en était membre. La dimension politique de l'objectif est sans ambiguïté.
Deuxième acte. Face à une URSS menaçante, il y a eu le coup de Prague, etc. on s'est dit dans la foulée qu'il fallait faire quelque chose pour la Défense. Mais la question de la place de l'Allemagne dans un tel dispositif était un écueil. Certains estimaient que les Allemands devaient devenir pacifistes et ne plus jamais avoir d'armée. Malgré tous les efforts accomplis par Mendès-France, cette Communauté européenne de la Défense a finalement échoué, De Gaulle sortant de son silence pour tonner contre ce qu'il estimait être la fin de l'indépendance de la France. On a alors trouvé une solution en réactivant le traité de Bruxelles, pour créer l'Union de l'Europe occidentale (qui a jeté les bases de l'actuelle politique de sécurité et de défense commune, NdlR).
MAIS MALGRÉ CET ÉCHEC, LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE A REPRIS PEU DE TEMPS APRÈS...
Oui, les pères fondateurs se sont dit qu'on ne pouvait pas en rester à la Ceca. Faute de faire l'Europe de la Défense, ils ont cherché quelque chose à dimension politique. Le général De Gaulle a conclu qu'il fallait être partie prenante, mais il a voulu des exceptions. Le paradoxe que les exceptions prévues pour la France, il ne devra pas les appliquer.
L'Europe à plusieurs vitesses dont on parle actuellement n'est donc pas en contradiction avec le projet initial, puisque c'est prévu dès le traité de Rome. Depuis 60 ans, il n'y a jamais eu une période où tout le monde avait les mêmes obligations.
DE QUAND DATE L'AMBIGUÏTÉ SUR LA FINALITÉ POLITIQUE DU PROJET EUROPÉEN ?
Elle commence avec les différentes versions du plan Fouchet pour une Union politique (en 1961-62). De Gaulle propose là un traité classique, d'une alliance intergouvernementale, sans les Britanniques. Il veut bien que la France participe à des organisations dans la mesure où il est le chef ; il veut bien l'Otan, s'il y a un directoire americano-franco-britannique. Evidemment, ça ne convient pas aux autres. Ce qui est clair, c'est que les Européens ne veulent pas un traité à côté des traités (CEE, Ceca, Euratom, NdlR) qui existent, mais ils ne disent pas non plus que ce qu'on fait sur le plan économique a une signification politique fondamentale. Les uns veulent une chose, les autres en veulent une autre et on en tranche pas. Par la suite, l'ambiguïté sur la dimension politique des choix posés n'a jamais vraiment été tranchée.
Mais si on regarde l'évolution, il est évident que l'accroissement des compétences de l'Union a toujours un facteur politique. On ne peut pas dire que l'Union monétaire soit un simple acte technique ; on ne peut pas dire qu'avoir une agence des médicaments n'a pas de caractère politique, parce qu'on s'en remet à cette agence pour décider si un tel médicament est tolérable ou pas pour l'être humain.
CETTE AMBIGUÏTÉ NE VA PAS SERVIR LA CAUSE DE L'EUROPE...
Une des choses qui m'énervent le plus, c'est qu'on ne parle plus de la valeur ajoutée de l'Europe. On parle des difficultés, mais pas des réalisations. Mais aujourd'hui, le modèle européen est unique. Le citoyen européen n'a jamais été autant protégé qu'il ne l'est aujourd'hui : pour sa santé, l'élimination des cartels, les critères d'assainissement des eaux...
On dit l'Europe n'est pas sociale, mais le modèle que nous avons n'existe nulle part ailleurs : égalité homme-femme, objectif salaire égal, droit à la pension, soins de santé, éducation gratuite, congés payés. Erasmus n'existerait pas si on n'avait pas fait l'exigence des diplômes. Avant, quand un coiffeur belge voulait s'installer en France, il devait passer un examen de coiffeur. Personne n'a semblable système de protection collective. La perception est que nous sommes devenus gestionnaires de ce que l'on a, et que le perspective a disparu. Or, la perspective s'inscrit dans l'amélioration de ce qu'on a déjà.
Cette crise dans laquelle on se trouve est, en outre, nourrie par l'hypocrisie sructurelle des Etats membres qui expliquent chez que ce qu'ils appliquent leur a été imposé par Bruxelles.
CELA N'A PAS ÉTÉ UNE CONSTANTE DE LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE ?
C'est beaucoup plus exacerbé maintenant que par le passé. On a laissé dire trop longtemps des contre-vérités. Et quand vous les laissez dire trop longtemps, les gens se demandent pourquoi ce qui n'était pas contesté hier l'est aujourd'hui. C'est suspect.
On a toléré l'expression « transfert de souveraineté » alors que la réalité, c'est que la souveraineté n'est plus exclusive.
C'EST LA SOUVERAINETÉ PARTAGÉE...
C'est ça. C'est très différent de dire "Vous n'avez plus rien à dire'' - ce qui est faux - et ''Vous ne décidez plus tout seul, on doit décider ensemble". C'est une bataille qu'on a perdue en laissant croire des choses qui n'étaient pas conformes à la réalité. Les Etats membres n'ont pas mené cette bataille .
ACTUELLEMENT, DANS L'UNION, ON A DES PAYS COMME LA HONGRIE ET LA POLOGNE QUI NE VEULENT PLUS DE PLIER À CE QUI A ÉTÉ DÉCIDÉ À LA MAJORITÉ QUALIFIÉE…
Cela appelle deux réponses. La première est philosophique : nous avons construit l'Europe sans contrainte. Quand on regarde la distribution des pouvoirs dans l'Europe des Six, on a surévalué les pouvoirs des petits. C'est l'opposé du modèle conservateur traditionnaliste de De Gaulle. Utiliser la pression pour contraindre quelqu'un à faire ce qu'il ne veut pas faire, ce n'est jamais arrivé.
La contrepartie, c'est que si vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas empêcher les autres.
Les Hongrois ne veulent pas la solidarité avec d'autres, pourquoi devrions-nous être solidaires avec eux ? Ça ne veut pas dire qu'on les expulse, mais il doit y avoir des conséquences si vous n'acceptez pas ce que tous les autres veulent. Il y a une différence entre l'Europe à la carte et l'Europe à plusieurs vitesses. Il faut qu'il y ait une situation identique pour tout le monde.
Les Anglais vont découvrir que celui qui est dehors ne peut pas avoir une meilleure situation que celui qui est dedans. Il ne faut pas être Tocqueville pour le comprendre.
LE BREXIT, C'EST LA FIN D'UNE HISTOIRE QUI N'A JAMAIS VRAIMENT FONCTIONNÉ ?
C'est une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Les Anglais vont être embêtés, mais ce n'est pas un jour de gloire pour les autres. Nous serons tous affaiblis.
EST-CE QUE LE TRAITÉ DE MAASTRICHT, QUI TRANSFORME LA CEE EN UNION EUROPÉENNE, EST AU FOND UNE OCCASION RATÉE D'ALLER PLUS LOIN ?
Est-ce qu'on n'aurait dû aller plus loin ? La réponse est oui. Est-ce qu'on aurait pu aller plus loin ? La réponse est non, ce qui est traditionnel dans quelque chose qui est en train de se construire.
Il faut tirer la leçon des crises actuelles. Il est notamment clair que la situation de la zone euro doit évoluer. Tout le monde se rend bien compte que c'est une question à laquelle on ne peut échapper.
JUNCKER A RAISON DE METTRE LES ETATS FACE À LEURS RESPONSABILITÉS, AVEC SES CINQ SCÉNARIOS SUR L'AVENIR DE L'EUROPE ?
Oui, il a eu raison de dire maintenant « Je veux savoir où en sont les Etats avant de dire ce que moi je veux faire."
C'EST LA PREMIÈRE FOIS QUE LA COMMISSION PRÉSENTE UN SCÉNARIO POUR MOINS D'EUROPE…
Moi je n'aime pas le scénario, parce qu'on a l'impression que ça pourrait se produire. Je préfère l'expression cas de figure. C'est une description intellectuelle des différentes possibilités qui existent. Il faut voir si elles répondent à des besoins. Regardez ce que ça veut dire de « faire moins », vous n'aurez aucun accord entre vingt-sept Etats. Faire moins pour les uns, c'est dramatique pour les autres.
FAUT-IL ALORS QUE L'EUROPE SE CONCENTRE SUR QUELQUES DOMAINES PRIORITAIRES, COMME L'ÉNERGIE ?
L'énergie, c'est évidemment un élément, mais nous n'avez pas aujourd'hui 28 pays qui ont une structure énergétique comparable. Avec les télécoms, les infrastructures, c'est des bricoles. Pour transporter du gaz et de l'électricité, c'est un peu plus compliqué et, supposons qu'on arrive à la stocker, c'est encore plus compliqué. Il y a des coopérations géographiques possibles, mais il n'est pas évident d'imaginer que les Grecs vont exporter de l'électricité en Lituanie.
Même la sécurité d'approvisionnement, c'est difficile. La transition énergétique sans savoir quel est le coût de la décarbonisation, vous n'y arrivez pas.
VOUS CROYEZ DAVANTAGE AU SCÉNARIO DU RENFORCEMENT D'UN NOYAU DUR ?
La fragilité du système requiert une modification du système. Et dire, comme ceux qui sont opposés à l'Europe à plusieurs vitesses, que renforcer ce qui est essentiel est contraire à l'intérêt de l'ensemble est une bêtise.
VOUS AVEZ ÉTÉ LE CHEF DE CABINET DE PAUL-HENRI SPAAK. QUE PENSERAIT-IL DE L'EUROPE TELLE QU'ELLE EST AUJOURD'HUI ?
Je n'ai pas envie de faire parler les morts. Mais ses mémoires sont intitulées « Les combats inachevés ». Ça veut dire qu'il estimait que le boulot n'est pas terminé. Je crois qu'il penserait que c'est un combat inachevé et plus compliqué que prévu. Mais on est toujours là, et ce n'est pas rien. Je l'ai entendu dire "Davignon, ne croyez pas que c'est irréversible". Il y a eu des crises, mais nous les avons surmontées. Sa grande déception serait liée au fait que l'on a connu des crises parce qu'on n'a pas fait ce qui aurait permis de les éviter, par une absence de volonté d'être plus clairs, plus nets.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"NE CROYEZ PAS QUE C'EST IRRÉVERSIBLE".

Nous fêtons aujourd’hui le 60e anniversaire de la fondation de l’union européenne. Surtout « ne croyez pas que c’est irréversible.»
Inutile de dire que par les temps qui courent le discours eurosceptique, le cas échéant europhobe semble plus porteur que celui des partisans d’une vraie confédération, voire, comme Guy Verhofstadt, d’une fédération d’Eta, de peuple européen,  pas d’identité européenne partagée, pas de citoyenneté européenne, bref il n’y a pas d’opinion européenne…
Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas à proprement parler de volonté politique européenne ; parce qu’il n’y a pas de médias européens ; parce qu’il n’y a pas d’enseignement européen mais seulement des ministères de l’éducation nationaux pour ne pas dire régionaux. Le nationalisme se forge dans les salles de classe où l’on enseignait autrefois un patriotisme revanchard lequel a nourri une hostilité foncière à l’endroit d’un ennemi que l’école qualifiait d’héréditaire.   
Pas irréversible la construction européenne ? Pas forcément, tout dépend de la pugnacité et de l’engagement de nos hommes et d’une femme politique Angela Merkel.
Il se pourrait qu’elle soit chassée, exclue de la chancellerie par le social-démocrate autodidacte Schulz, un européen engagé qui présida pendant près de 10 ans le Parlement européen. Il se pourrait que Emmanuel Macron, un autre européen de cœur et d’engagement succède à François Hollande à l’Élysée. Ce possible nouveau duo franco-allemand serait susceptible, de toute évidence, de relancer le moteur européen dès le mois de juillet de cette année. C’est une pure hypothèse ; une autre serait pour l’Europe délétère : une victoire de Marine Le Pen aux présidentielles françaises. Voilà qui entraînerait ipso facto un frenxit suivi d’une implosion définitive du projet européen. L’heure est tragique, retenons notre souffle.
Ne croyons surtout pas que c’est irréversible.
MG

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