lundi 17 avril 2017

Référendum en Turquie: entre l'Europe et Ankara, une nouvelle étape commence


Figaro

Après la réforme constitutionnelle pour renforcer ses pouvoirs, le président Erdogan envisage de réintroduire la peine de mort dans l'arsenal judiciaire. Pour les Européens, ce serait le point de rupture qui mettrait un terme aux négociations d'adhésion.
La veille du vote, samedi, Recep Tayyip Erdogan avait prévenu: «Notre peuple va donner une leçon aux Européens qui ont voulu nous intimider durant les deux derniers mois par toutes sortes de méthodes hors la loi.» Le chef de l'État turc, qui espérait obtenir dimanche l'approbation de son peuple à son projet de réforme constitutionnelle, s'était même fait plus précis dans ses remontrances: «Nous allons donner une réponse à l'Allemagne, à l'Autriche, à la Belgique, à la Suisse et à la Suède.» La première de cette liste non exhaustive était la principale visée. C'est en Allemagne, que vit la plus importante communauté turque d'Europe…
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RÉFÉRENDUM EN TURQUIE: LES TURCS DE BELGIQUE VOTENT MASSIVEMENT "OUI" À DES POUVOIRS ÉTENDUS POUR ERDOGAN
Le Vif

Liban mis à part, c'est en Belgique que le taux de "oui" au référendum turc a été le plus élevé. Alors que le camp du "oui" semble l'emporter à 51,2% en Turquie même, il obtient en Belgique 77,1%. Seul le Liban, avec 93,9% de "oui", enregistre un score plus élevé. 

«OUI» AU RÉFÉRENDU AU TURQUIE: DES MANIFESTATIONS ANTI-ERDOGAN DANS PLUSIEURS VILLES
Les opposants se sont rassemblés à Ankara, Izmir et Istanbul. Les trois principales villes turques où le camp du « non » l’a remporté. 


• A Istanbul © AFP

Après la courte victoire du «  oui  » au référendum en Turquie, sur le renforcement des pouvoirs présidentiels, les opposants aux amendements constitutionnels sont descendus dans les rues.
Dans la capitale Ankara, les sympathisants du principal parti d’opposition CHP se sont réunis autour du slogan «  côte à côte contre le fascisme ». Les partisans du président Erdogan se sont aussi déplacés en rue pour célébrer leur victoire.
Les partisans du CHP ont dirigé leur mécontentement vers leur président de parti Kemal Kilicdaroglu qui n’a pas selon eux suffisamment réagi aux allégations de fraude touchant le parti. Les manifestants regrettent que le dirigeant du parti ne les ait pas laissé descendre dans la rue. Ils sont en outre déçus qu’il ne se soit pas directement adressé à eux mais uniquement via un discours télévisé. 

Il y a eu quelques affrontements aux quartiers généraux du parti entre les employés de la formation politique et des volontaires, qui exigeaient la démission de M. Kilicdaroglu. Les sympathisants du président Erdogan ont en outre jeté des pierres et endommagé une voiture au siège de ce parti d’opposition.
Selon le site d’information critique envers le pouvoir sendika.org, des manifestants se seraient aussi réunis au siège de la commission électorale. Ils protesteraient contre la décision du Haut-Conseil électoral de valider les bulletins ne comportant pas le tampon officiel du bureau de vote dans lequel ils ont été glissés dans l’urne. La police a séparé les manifestants.
Selon des témoins, il y aurait eu des protestations dans divers quartiers d’Istanbul, dont Kadiköy et Besiktas, et à Izmir dans l’ouest du pays. Les manifestants entrechoquaient des casseroles et poêles, comme lors des rassemblements contre le gouvernement au parc Gezi en 2013.
Le camp du non l’a emporté précisément dans ces trois principales villes, Istanbul, Ankara et Izmir.
AILLEURS, DES SCÈNES DE JOIE
Des scènes de joies ont aussi été constatées en revanche dans les rues après la victoire du oui à 51,41 %. Des supporters du président Erdogan se sont réunis pour célébrer la victoire devant le siège du parti AKP au pouvoir à Ankara et Istanbul.
 
Toutefois, ils avaient espéré une large victoire nette. Ils incombent les résultats étroits au chef du parti Devlet Bahçeli, qui a divisé le parti en évoquant la possibilité d’établir un Etat fédéral après le référendum, et à la communauté internationale.


En Belgique, quelque 44.500 bulletins avaient été dépouillés vers 22h00. Plus de trois quarts des voix se sont exprimées pour les modifications constitutionnelles que le président turc Recept Tayyip Erdogan veut mener.
Le "oui" a enregistré des score élevés dans d'autres pays d'Europe: en Autriche (73,2%) et aux Pays-Bas (70,3%), puis en France (65,2%), en Allemagne (63%) et au Danemark (60,6%). Le camp du "non" l'a emporté ailleurs, notamment en Espagne (86,7%) et au Royaume-Uni (79,1%).
L'opposition semble aussi forte aux Etats-Unis et au Canada. Sur 28.000 bulletins dépouillés aux Etats-Unis, plus de 23.000 étaient négatifs (82,9%), et trois quarts des bulletins au Canada exprimaient un "non". Des chiffres comparables étaient remarqués en Russie (2.400 votes) et en Chine (900 votes). Avec 0,55% des votes restant à dépouiller, les chiffres et les proportions pourraient encore légèrement varier. (Belga) 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES TURCS DE BELGIQUE ONT VOTÉ « OUI » MASSIVEMENT 

Il une dizaine de jours, je dînais dans une brasserie saint-gilloise. Le serveur turc, un homme affable d’une quarantaine d’années, père de trois enfants très performants à l’école me salue chaleureusement. On se connaît depuis des années et on échange volontiers quelques confidences et plaisanteries. Je lui recommande d’aller voir de toute urgence « les enfants du hasard » au Vendôme. Il me promet d’y emmener sa famille. Et  puis, tout naturellement, on en vient à parler du référendum d’Erdogan. Aussitôt il s’enflamme, me dit qu’il votera « oui » et m’explique pourquoi. Ce Turc de la diaspora ne reconnaît pas son pays quand il y retourne pour voir la famille et qu’il constate que les routes sont refaites, que les trains et les bus partent à l’heure, que l’on construit des écoles et surtout des universités. Il est imperméable aux critiques qui suggèrent que non seulement la laïcité, mais surtout la démocratie y sont menacées. Je repense à cette conversation franche en lisant les dépêches de ce matin. Je constate que deux tiers des Turcs de Belgique pensent et votent comme lui. Que c’est pareil en Autriche, en Allemagne dans une moindre mesure, aux Pays-Bas, en France mais pas du tout en Espagne et au Royaume-Uni et surtout pas aux États-Unis. Je m’interroge donc sur les origines de cette différence et cela me laisse infiniment perplexe. J’en viens à m’interroger sur l’influence de l’opposant Gülen qui réside aux States et je trouve une réponse dans une analyse pointue du Monde Diplomatique que je soumets à votre réflexion.
MG

LE MOUVEMENT GÜLEN, UNE ÉNIGME TURQUE 

« L’école avant la mosquée » (Le Monde Diplomatique mars 2014)
Mis en cause dans diverses affaires de corruption, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a encore aggravé son impopularité par sa volonté de censure des médias et d’Internet. Il se retrouve d’autant plus en état de faiblesse qu’il a définitivement perdu un allié de poids : M. Fethullah Gülen, fondateur d’un mouvement d’inspiration soufie dont l’influence dépasse les frontières du pays. Ses membres l’appellent Hizmet (« le Service ») ; les médias turcs, Cemaat (« la Communauté »). Vaste et puissant groupe social à base religieuse, le mouvement Gülen a été fondé dans les années 1970 par M. Fethullah Gülen, un important penseur mystique de tradition soufie qui réside aux Etats-Unis, où il est connu et apprécié. En 2008, il figurait parmi les « intellectuels les plus influents du monde » désignés par la revue américaine Foreign Policy. Dès sa création, son mouvement a été réprimé par l’Etat kémaliste, en particulier par l’armée, et M. Gülen a dû s’installer aux Etats-Unis en 1999 pour éviter la prison. C’est la pensée de M. Gülen, exposée dans ses livres et dans ses rares déclarations publiques ou entretiens, qui lie et inspire ses membres.
UNE SOCIÉTÉ PLUS INDIVIDUALISTE
Mais le mouvement est aussi intervenu dans débat sur la démocratie en Turquie, et en particulier sur la nouvelle Constitution. Contrairement à M. Erdogan, qui veut imposer un régime avec une présidence forte dans l’espoir d’être élu à ce poste en juillet 2014, M. Gülen défend le régime parlementaire actuel, mais prône une séparation des pouvoirs plus stricte. Selon des estimations récentes, le mouvement, qui donne la priorité à l’éducation — « l’école avant la mosquée », aime à répéter M. Gülen —, dispose de deux mille établissements éducatifs, essentiellement des lycées de très bon niveau, dans cent quarante pays. Il organise des plates-formes, comme la « plate-forme de Paris », qui propose des rencontres et des débats consacrés au dialogue entre les religions et les cultures ou à des questions sociales (emploi, discriminations, pauvreté), et développe des activités charitables. Ses ressources sont estimées à 50 milliards de dollars. Une partie importante de ses fonds provient de la « nouvelle bourgeoisie islamique »
Ces entrepreneurs conservateurs et pieux d’Anatolie . Montés en puissance depuis les années 1980, ils apprécient la modernité des idées de M. Gülen, qui propose d’allier l’éthique musulmane et l’économie de marché à un islam ouvert au temps présent et au monde . Sa doctrine vise à concilier l’observation stricte de la religion avec une action sociale sécularisée  tout en s’opposant à leur fusion, contrairement aux préconisations de l’islam politique.
Que ce soit au sein de la société turque, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie centrale ou dans les Balkans, l’influence de cette pensée est considérable au sein des populations musulmanes qui souhaitent un islam réconcilié avec la modernité. Elle se diffuse à travers les médias du mouvement : Zaman (« Le Temps »), premier quotidien turc (un million d’exemplaires) ayant des éditions en anglais (Today’s Zaman) et en français (Zaman France, sur Internet), mais aussi des sites dans de nombreuses langues et des chaînes de télévision, comme Samanyolu (« La voie lactée »). Les réseaux gülénistes transnationaux représentent d’ailleurs un atout pour la diplomatie et les exportations turques.
Conformément à sa pensée, qui exclut le mélange du religieux et du politique, M. Gülen n’a jamais varié dans sa défense de la démocratie, ni dans son opposition déterminée à l’islam politique turc et à son idéologie de la « vision nationale » (millî görüs) : une synthèse d’un islam ritualiste, proche de l’Etat et du nationalisme turc, dont le fondateur fut Necmettin Erbakan, premier ministre en 1996-1997. La pensée gülénienne n’est toutefois pas dépourvue d’un certain « turquisme », probablement lié au fait que son message s’inscrit dans le soufisme turc. Ainsi, bien qu’il s’affirme favorable à la paix, le mouvement s’est montré réticent à l’annonce des négociations entamées par M. Erdogan avec le chef historique des Kurdes de Turquie, M. Abdullah Öcalan
Mais, à partir de 2010, M. Gülen a commencé à critiquer publiquement les choix de M. Erdogan, tant sur le plan intérieur que diplomatique — il a notamment contesté son discours de plus en plus virulent contre Israël. Il a pris encore davantage de distance après le tournant autoritaire et islamisant du premier ministre, en 2011. Les relations se sont ainsi tendues jusqu’à la rupture, fin 2013.
La modernité kémaliste autoritaire avait échoué à intégrer les populations anatoliennes, conservatrices et pieuses ; on assiste donc cette fois à l’émergence d’une modernité « par le bas » qui inclut des couches de la société longtemps méprisées.
Spiritualité humaniste
Il a souligné la différence entre deux conceptions de l’islam : d’un côté, le « peuple des hadiths », dogmatique et légaliste ; de l’autre, les soufis mystiques, comme Nursi et M. Gülen, qui privilégient la spiritualité et incarnent le versant humaniste de la religion.
Le mouvement Gülen est-il un danger ou un atout pour la démocratie et la société turques ? Aussi longtemps que se maintiendra l’ascendant de la pensée et de la personnalité de M. Gülen, on penchera pour la seconde hypothèse. En revanche, la disparition de ce septuagénaire à la santé fragile pourrait changer la donne.Ali Kazancigil (in Le monde diplomatique) 


LE CAUCHEMAR DES ÉCRIVAINS ET ARTISTES TURCS
FRANÇOISE GERMAIN-ROBIN 

L'HUMANITÉ

Pour Orhan Pamuk prix Nobel de littérature 2006 : « Désormais, la liberté de pensée n’existe plus en Turquie. Nous nous dirigeons à toute vitesse vers un régime de terreur. » 


Photo : AFP
Plusieurs auteurs sont poursuivis pour leur collaboration à des journaux d’opposition. La romancière Asli Erdogan risque la prison à vie. L’actrice Nazli Gonca Vuslateri est menacée de prison pour un tweet.
C’est le prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk, qui l’affirmait à quelques jours de la Journée internationale des écrivains emprisonnés : « Désormais, la liberté de pensée n’existe plus en Turquie. Nous nous dirigeons à toute vitesse vers un régime de terreur. » Et de donner pour exemple les deux derniers emprisonnés : le romancier Ahmet Altan et son frère Mehmet. Tous deux arrêtés le 10 septembre pour avoir donné des chroniques au journal kurde Ösgür Gündem, fermé par les autorités turques et dont le directeur et nombre de journalistes ont été arrêtés. Comme la grande romancière Asli Erdogan, emprisonnée depuis le 29 août dernier et contre qui le procureur demande carrément la perpétuité pour complicité avec une organisation terroriste.
« C’est comme si on arrêtait Philippe Torreton pour ses chroniques dans l’Huma », explique l’écrivain Nedim Gürsel, avant de s’envoler pour Istanbul où il doit participer à une cérémonie célébrant ses cinquante ans en littérature. Et d’ajouter : « Tout cela est très inquiétant. J’ai l’impression qu’on revient trente-cinq ans en arrière. »
Lui aussi, comme Orhan Pamuk, a connu les poursuites judiciaires pour des écrits qui ne plaisaient pas au pouvoir de l’époque. On croyait ce temps-là révolu, les écrivains qui avaient dû partir en exil au temps des généraux étaient revenus dans un pays qu’ils estimaient en route vers la démocratie. « Beaucoup d’intellectuels avaient salué les intentions démocratiques d’Erdogan à son arrivée au pouvoir, constate un journaliste. Aujourd’hui, ils déchantent. Ils sont des centaines poursuivis ou démis de leurs fonctions. »
Il n’y a pas que les écrivains : tout ce qui exprime une pensée critique est considéré par Erdogan comme ennemi. Il lance chaque jour des procès pour diffamation ou insulte au chef de l’État, un crime qui peut vous valoir quatre ans de prison. Ainsi, les caricaturistes Bahadir Baruter et Özer Ayodan, condamnés à onze mois pour un dessin qui montrait Erdogan sous un jour peu flatteur. Il y a aussi des artistes en prison, comme les chanteurs du groupe Yorum. Des comédiens, des metteurs en scène congédiés, comme ceux du Théâtre national. L’actrice Nazli Gonca Vuslateri se voit menacée de quatre ans d’emprisonnement pour un tweet un peu top ironique ! 

Françoise Germain-Robin L’Huma





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