dimanche 21 mai 2017

"Questions d'islam" : en lutte contre la crétinisation des esprits


Ghaleb Bencheikh "Questions d'Islam" (Batel/ Sipa) 

L'animateur de "Questions d'islam" sur France Culture combat avec intelligence les faux discours et les idées reçues sur la deuxième religion de France. Eclairant.
  Nebia Bendjebbour Obs
Depuis avril 2016, Ghaleb Bencheikh a succédé à Abdelwahab Meddeb, décédé deux ans plus tôt, et à Abdennour Bidar à la tête de "Cultures d'islam" sur France Culture. Mais l'islamologue et docteur en sciences a changé le titre de l'émission, devenue "Questions d'islam". Il explique :
Nous ne nous confinons plus seulement à la culture. Désormais, nous abordons également les questions spirituelles, cultuelles, religieuses, théologiques et sociétales".
Chaque semaine, donc, un philosophe, un historien, un psychanalyste ou un universitaire vient discuter d'un thème. "Il ne s'agit pas d'un débat. J'évite l'actualité immédiate sauf lors d'événements majeurs comme les commémorations des attentats du 13 novembre. J'ai alors invité la sénatrice Bariza Khiari pour parler d'islam et République." "Questions d'islam", émission rigoureuse, traite de sujets pointus. Ghaleb Bencheikh s'est lancé comme défi de rehausser les propos sur l'islam et la civilisation islamique :
C'était une civilisation impériale. Il faut mettre l'accent sur la période dite de l'humanisme d'expression arabe en contexte islamique. Etudier et essayer de comprendre pourquoi, après elle, il y a eu une régression terrible, s'interroger sur la façon de sortir d'une violence qui paraît aujourd'hui endémique. Et tordre le cou aux idées reçues, non pas auprès des non musulmans, mais aussi chez les prétendument musulmans, qui versent hélas dans ce rigorisme que j'appelle la crétinisation des esprits."
Ghaleb Bencheikh aborde aussi bien le scoutisme islamique que Daech ou la chanteuse Oum Kalsoum ainsi que tout ce qui a trait à l'islam avec des sommités comme Gérard Fellous, Jacques Huntzinger, Mahmoud Hussein ou encore l'artiste peintre algérien Rachid Koraïchi. "J'en ai marre d'entendre, de voir, de subir l'idée que l'islam serait ou est synonyme de médiocrité et de nivellement par le bas. Burka, voile, terreur…
Malheureusement, les médias dits mainstream ne sont que dans cette logique et se focalisent sur le vil, le pervers, le maladif, le négatif. Si nous pouvions, un tant soit peu, réparer, rattraper, nous le ferons. Ai-je tort ? Je n'en sais rien, peut-être. Mais je veux, sans élitisme, contrebalancer les idées reçues qui collent à la peau de l'islam et des musulmans, sans pour autant jouer au redresseur de torts. Si l'émission - qui ne se veut pas un lieu de crypto-catéchèse - contribue à éveiller la curiosité, à oser penser par soi-même, alors ma mission sera remplie."
Celui qui présente également l'émission "Islam" sur France 2, le dimanche matin, insiste : "Avant de s'ouvrir sur le monde, sur les sagesses des autres, avant d'être apaisé soi-même, il faut bien connaître sa foi, son histoire, son patrimoine, et les marier avec intelligence - celle, hybride, du cœur et de l'esprit - aux valeurs de la République et de l'humanisme. La religion est devenue un refuge identitaire, une régression tragique, se désole-t-il. Nous devons détruire la maladie de l'obscurantisme."
"Questions d'islam", le dimanche, à 7h05 sur France Culture.

Nebia Bendjebbour, Journaliste


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« S'INTERROGER SUR LA FAÇON DE SORTIR D'UNE VIOLENCE QUI PARAÎT AUJOURD'HUI ENDÉMIQUE. » 

« "J'en ai marre d'entendre, de voir, de subir l'idée que l'islam serait ou est synonyme de médiocrité et de nivellement par le bas. Burka, voile, terreur…
Il faut tordre le cou aux idées reçues, non pas auprès des non musulmans, mais aussi chez les prétendument musulmans, qui versent hélas dans ce rigorisme que j'appelle la crétinisation des esprits." Malheureusement, les médias dits mainstream ne sont que dans cette logique et se focalisent sur le vil, le pervers, le maladif, le négatif. Si nous pouvions, un tant soit peu, réparer, rattraper, nous le ferons. Ai-je tort ? Je n'en sais rien, peut-être. Mais je veux, sans élitisme, contrebalancer les idées reçues qui collent à la peau de l'islam et des musulmans, sans pour autant jouer au redresseur de torts. Si l'émission - qui ne se veut pas un lieu de crypto-catéchèse - contribue à éveiller la curiosité, à oser penser par soi-même, alors ma mission sera remplie."
"Avant de s'ouvrir sur le monde, sur les sagesses des autres, avant d'être apaisé soi-même, il faut bien connaître sa foi, son histoire, son patrimoine, et les marier avec intelligence - celle, hybride, du cœur et de l'esprit - aux valeurs de la République et de l'humanisme. La religion est devenue un refuge identitaire, une régression tragique, se désole-t-il. NOUS DEVONS DÉTRUIRE LA MALADIE DE L'OBSCURANTISME." Ghaleb Bencheikh
Qu’on ne s’y trompe pas, ce discours trop rarement dispensé et très peu entendu est le fondement de toute démarche interconvictionnelle. Tout dialogue inter-culturel digne de ce nom doit se fonder non pas sur une adhésion aveugle et inconditionnelle du point de vue de l’autre mais sur le respect de celui-ci sans déroger à nos propres valeurs et engagement.
Certes, le religieux est de retour dans le monde, « God is back » même si les Européens, assez  largement sécularisés, s’en rendent assez mal compte.
« Le choc des civilisations », la géniale intuition de Huntington, s’observe partout dans le monde et même chez nous où l’islamisme rampant et le néo-évangélisme conquérant sont omniprésents. Le dialogue des cultures et des religions s’efforcent de s’en accommoder sans parvenir à faire reculer les intégrismes. Seul un dialogue entre humanistes des différents courants religieux et philosophiques est, selon nous,  de nature en faire reculer le radicalisme et le fanatisme religio-identitaire. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à « vivre ensemble » mais il devient urgent de tenter de « construire ensemble ». Il se pourrait qu’en Belgique, cet éternel prototype de l’avenir, s’observe et se construise une sorte de de laboratoire des rencontres. « It always seems impossible until it is done” (Mandela). Mais cela suppose un socle partagé, un véritable dénominateur commun de valeurs comme l’a si bien montré le Hollandais Paul Cliteur dans un livre qui mériterait d’être traduit : « moreel esperanto ».
Mais attention de ne pas tout réduire à un socle commun émasculé et fadasse. Dans tous les cas de figure, il importe que la loi civile prenne le pas sur la loi religieuse et non l’inverse, comme en rêvent les radicaux islamistes qui gagnent du terrain. Il faut à tous prix que l’esprit critique empêche que le religieux se substitue à l’identitaire (et inversement). Il est essentiel que la diversité soit ressentie comme une richesse, non comme une menace. Dialoguer donc dans le respect mais pourquoi faire ? Dialogue-on avec les fanatisés ? Tout dialogue suppose et implique une « éthique du dialogue » et de la bonne foi partagés. C’est à dire le contraire de ce que suggère un T. Ramadan quand il proclame « nous (les musulmans) sommes ici pour changer la société ». 
Jürgen Habermas suggère une piste séduisante dont DiverCity se fait volontiers le relais:  « Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité. Ainsi s’opère un glissement : le centre de gravité ne réside plus dans ce que chacun souhaite faire valoir, sans être contredit, comme étant une loi universelle, mais dans ce que tous peuvent unanimement reconnaître comme une norme universelle »
Cela exige de la part de chacun un formidable effort d’humilité et de pédagogie que l’on perçoit certes dans le chef Ghaleb Bencheikh le signataire de cette contribution mais qui demeure hélas très marginal.  Il s’agit donc bien d’opposer un môle puissant au raz de marée de l’islam salafiste et hégémonique des pétro dollars commandité par l’Arabie saoudite largement relayé et financé par la grande mosquée de Bruxelles et ses satellites. Qu’on ne s’y trompe pas l’Islam est pluriel à défaut d’être pluraliste et volontiers « englobant » (T. Ramadan).
Il s’agit non seulement de construire ensemble mais aussi de « vivre avec » (T. Gergely) plutôt que de « vivre ensemble » passivement en supportant (je n’ai pas dit « tolérant » sorte de condescendance à l’être de l’autre ) les différences et les questions qui fâchent. Il s’agit, bien au contraire, de reconnaître l’autre non pas « malgré » ses différences mais « à cause » d’elles : apprendre à le connaître, à comprendre ses paradigmes, son être au monde. Appréhender ce que pense l’autre et comment il agit est comme une offre d’armistice, ce ne saurait donc être en aucune  manière une tentative  de lui imposer « ma » manière d’être au monde (assimilation). Il ne s’agit pas d’opposer, ni d’imposer les identités-certaines sont meurtières-  mais d’envisager et de construire enfin des identités plurielles voire « entrelacées ». Ce qui toujours bloque dans un dialogue quand il fait long feu, c’est la revendication de l’autonomie absolue de l’un des protagonistes. Tout débat exige un dénominateur commun qui soit de caractère éthique, comme l’a si bien compris Paul Cliteur,  fût-ce sous la forme d’un consensus conflictuel.
Hormis une solide dose de respect mutuel, tout essai de dialogue ne peut que demeurer lettre morte. Il s’agit donc bien de sortir de l’ère du mépris pour entre dans celle de l’estime de l’autre. C’est sans doute la seule manière « de sortir d'une violence qui paraît aujourd'hui endémique. » Toute velléité d’inter, voire de trans-culturalisme, de cosmopolitisme franc est donc forcément et par nature un volontarisme ; une volonté de vouloir regarder avec l’autre vers un horizon partagé.
MG


Aucun commentaire: