mercredi 24 mai 2017

Emmanuel Macron, philosophe.

Matthieu Mégevand, éditeur et écrivain
Le Temps 



Pour l’écrivain Matthieu Mégevand, le nouveau président français est pétri de philosophie. Le protestantisme de son maître à penser, Paul Ricœur imprègne son action. La dimension utopique en moins
«La politique et la pensée politique se construisent dans les plis, pour reprendre une formule de Gilles Deleuze. Les plis de la vie sont les moments où il y a une forme d’opacité assumée. C’est une bonne chose parce qu’on se construit dans l’obscurité. On peut lire, réfléchir, penser à autre chose, être plus en recul, c’est une nécessité.»
Il faut lire le passionnant entretien qu’a accordé Emmanuel Macron à l’hebdomadaire Le 1 (n° 64, 8 juillet 2015) pour comprendre à quel point la philosophie imprègne sa pensée et son action politique. Y sont invoqués pêle-mêle Aristote, Descartes, Kant, Hegel et, surtout, Paul Ricœur: le philosophe protestant mort en 2005 demeure en effet la figure tutélaire du nouveau président de la République française.
Et pour cause: en 1999, alors jeune étudiant à Sciences Po, Emmanuel Macron devient l’assistant éditorial de Ricœur et l’aide à finaliser son ouvrage La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, qui paraîtra l’année suivante au Seuil. Au contact du célèbre exégète, c’est toute sa pensée qui se modifie. «Paul Ricœur m’a rééduqué sur le plan philosophique», confesse-t-il.
En plus de ce dialogue fécond et formateur, Emmanuel Macron a également suivi les cours d’Etienne Balibar, disciple d’Althusser, et a consacré un DEA à Hegel. C’est dire si le parcours de celui dont on retient surtout le passage à la banque Rothschild et au Ministère de l’économie et des finances dépasse la formation classique et technicienne des agents de l’Etat, et suppose une profondeur d’analyse inédite pour un homme politique de cette importance.
LA DIALECTIQUE MACRONIENNE
Mais comment, concrètement, se maintiennent et se manifestent les acquis philosophiques d’Emmanuel Macron dans sa pensée politique actuelle? C’est auprès de Ricœur que la filiation semble la plus patente. Olivier Abel, éminent spécialiste du penseur protestant, souligne l’importance du «et en même temps» qui imprègne l’action politique du nouveau président. «Vouloir par exemple en même temps la libération du travail et la protection des plus précaires, cette manière d’introduire une tension soutenable entre deux énoncés apparemment incompatibles, est vraiment très ricœurienne», explique-t-il.
Ce pragmatisme, que certains ont jugé mou ou, pire encore, hypocrite, s’inscrit plutôt dans une articulation constante entre ce qu’on appelle l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité
C’est ainsi cette volonté de n’être ni de droite ni de gauche, mais «en même temps» l’un et l’autre, non pas au sens de faire fusionner deux entités présumées inconciliables pour les annihiler, mais bien plutôt de les faire dialoguer dans une pensée critique pour en retirer ce qu’il y a de plus fécond, qui marque la démarche d’Emmanuel Macron.
Ce pragmatisme, que certains ont jugé mou, inconsistant ou, pire encore, hypocrite, s’inscrit plutôt dans une articulation constante entre ce qu’on appelle l’éthique de conviction, c’est-à-dire la volonté utopique et idéale, et l’éthique de responsabilité, c’est-à-dire l’application réalisable de cette volonté dans l’histoire. «Je ne crois ni à la dissolution de l’éthique dans le politique, sous peine de machiavélisme, ni à l’intervention directe de l’éthique dans le politique, sous peine de moralisme», disait déjà Ricœur dans une conférence en 1967. En termes macroniens? Ne renoncer ni à une meilleure flexibilité de l’économie (éthique de responsabilité) ni au besoin (idéal) d’égalité et de justice sociale pour tous (éthique de conviction).
IDENTITÉ PLURIELLE
Autre influence philosophique de Ricœur sur Emmanuel Macron, sa conception de l’histoire et de la culture. Pour le philosophe protestant, en effet, «il faut savoir faire mémoire de toutes les traditions qui se sont sédimentées». C’est ce qui semble animer Macron lorsqu’il refuse le débat sclérosant sur l’identité nationale et propose plutôt une vision plurielle des cultures qui l’amène à dire, sous les cris d’orfraie de (l’extrême) droite: «ll n’y a pas une culture française, il y a une culture en France, elle est diverse, elle est multiple.»
C’est la même idée qui l’amène encore à parler de «crime contre l’humanité» à propos de la colonisation en Algérie. Paul Ricœur ne disait-il pas déjà dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli – justement l’ouvrage sur lequel a travaillé Macron – que «le devoir de mémoire est le devoir de rendre justice, par le souvenir, à un autre que soi»?
Enfin, influence philosophique profonde de Ricœur sur le nouveau président, le libéralisme: «Si le terme de «libéralisme politique» pouvait être sauvé du discrédit où l’a plongé la proximité avec le libéralisme économique, il dirait assez bien ce qui doit être dit: que le problème central de la politique, c’est la liberté; soit que l’Etat fonde la liberté par sa rationalité, soit que la liberté limite les passions du pouvoir par sa résistance.» Cette inscription chez Ricœur de la liberté comme boussole qui oriente la gouvernance est au cœur du programme – et souvent des discours – d’Emmanuel Macron.
PRAGMATISME AUSTÈRE
Mais peut-être est-ce dans l’application concrète de ce libéralisme qu’une tension, et sans doute une véritable divergence, entre Ricœur et Macron intervient. Là où le premier a toujours tenu à ce que le poids de l’économie soit contrebalancé par d’autres sphères (culturelles, sociales, etc.), le second paraît plus concentré, voire obsédé, par le prisme économique, budgétaire et financier comme principal moteur politique.
Et là où Ricœur a toujours plaidé pour une dose d’«utopie» qui donne un but à la conduite des affaires humaines, Macron semble opter pour un pragmatisme plus austère qui exclut tout idéal (réduire le chômage peut-il constituer un horizon ultime d’espérance?).
Sans doute le nouveau président de la République devrait-il ne pas oublier l’une des plus importantes carences de l’homme moderne, et que Ricœur avait si bien identifiée: «Si les hommes manquent certes de justice, et d’amour, sûrement, ce dont ils manquent surtout, c’est de signification.»

EMMANUEL MACRON, LE ROMAN D'UN PRÉSIDENT
Météore politique, Emmanuel Macron a parsemé son ascension éclair de références littéraires et philosophiques. Féru de lectures depuis son adolescence, le nouveau chef de l’Etat français s’est installé dimanche à l’Elysée en président plus romanesque que jamais
Certains destins sont façonnés par un échec. Celui du nouveau président français a sans doute pris son envol ici, à l’ombre de cette place du Panthéon où il débarque en classe de terminale à la rentrée scolaire 1995, recommandé par celle qui deviendra sa femme et dont il avait suivi avec passion l’atelier de théâtre au Lycée La Providence d’Amiens: Brigitte Trogneux-Auzière.
Pour tout élève débarqué de province, passer son baccalauréat au Lycée parisien Henri-IV a valeur de tremplin. Les classes préparatoires littéraires de khâgne et hypokhâgne du prestigieux établissement forment un annuaire de futurs agrégés.
L’itinéraire du jeune Macron, ce «petit génie» signalé à Brigitte Trogneux par sa fille Laurence – scolarisée dans la même classe – est alors programmé: deux années de «prépa», puis l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, à deux pas de ce mausolée républicain marqué, en son fronton, de la fameuse devise: «Aux grands hommes, la patrie reconnaissante». Trente ans plus tôt, monté des Landes pour atterrir au Lycée Louis-le-Grand, Alain Juppé a réussi ce même parcours sans faute, pour intégrer ensuite l’Ecole nationale d’administration (ENA). Mais le «prodige» Macron échoue. A deux reprises, la qualité de ses écrits et ses versions latines ne lui permettent pas de réussir au concours de «Normale», ce Graal académique. Le rêve de sa grand-mère «Manette», ancienne institutrice qui lui inculqua l’amour de la lecture, restera inachevé…
«LA CONNAISSANCE EST LE PLUS BEL OUTIL DE LA DÉMOCRATIE»
Emmanuel Macron et les livres. Plus qu’un choix, un mode de vie et une certaine façon d’appréhender la politique. Dernier meeting de campagne avant le second tour, en cet après-midi du 1er mai 2017 qui le voit, à une banlieue de distance, défier son adversaire Marine Le Pen. A La Villette, le candidat d’En marche! fait face à plus de vingt mille personnes. Son refrain présidentiel? «Nous devons respecter le savoir, la connaissance, les livres. La littérature est l’un des moteurs de notre bienveillance», lâche-t-il devant la foule, qui l’acclame en retour. Pendant ce temps, à Villepinte, la candidate FN éructe sur l’identité et promet à nouveau de revenir au franc.
L’un vante l’écrit et la complexité. L’autre rêve de solutions simples. «En 1968, certains, dont Dany Cohn-Bendit qui me soutient aujourd’hui, mirent en cause Paul Ricœur qui enseignait à l’Université de Nanterre, risque Emmanuel Macron, tout sourire devant ses électeurs. Or ce dernier leur répondit d’une phrase: je ne mérite pas votre respect parce que je suis le plus âgé, mais simplement parce que j’ai lu plus de livres. Parce que la connaissance est le plus bel outil de la démocratie.»
DISCIPLE DE PAUL RICŒUR
S’il fallait un fil rouge pour décoder la pensée du nouveau chef de l’Etat français, la revue Esprit pourrait en faire office. A la fin des années 1990, une fois digéré son échec à «Normale» et tandis qu’il patiente sur les bancs de Sciences Po avant de préparer l’ENA, Emmanuel Macron planche sur le théoricien du pouvoir par excellence: Machiavel. Pour sa maîtrise de philosophie, l’étudiant s’est rapproché de Paul Ricœur, le philosophe alors octogénaire, dont il deviendra vite le disciple et l’une des «petites mains». Fait important: Ricœur le protestant est un habitué du comité de rédaction d’Esprit, revue fondée en 1932 par l’intellectuel catholique personnaliste Emmanuel Mounier. C’est à Esprit que Paul Ricœur livre, en août 2000, un dossier sur «l’histoire et la mémoire» que son étudiant prodige a contribué à rédiger. Le choix est éloquent.
L’accent est mis, déjà, sur l’importance des hommes, capables de s’imposer aux circonstances. Le déterminisme marxiste de la lutte des classes est rejeté. Le fantôme de Jean-Paul Sartre, qui lui aussi fut un élève d’Henri-IV, semble définitivement évanoui. «Bien que formé par les jésuites d’Amiens, Emmanuel a une approche très protestante de la philosophie et de la vie, juge un de ses anciens condisciples de l’ENA, promotion Léopold Sédar Senghor. Il croit au travail et à la réussite. Ses personnages fétiches de la littérature ne sont pas des perdants, mais des hommes fiers, capables de servir de modèles.» 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«IL N’Y A PAS UNE CULTURE FRANÇAISE, IL Y A UNE CULTURE EN FRANCE, ELLE EST DIVERSE, ELLE EST MULTIPLE.» 

Le nouveau président français est pétri de philosophie : un vrai roi philosophe à la mode de Platon ? Non, à la mode de Ricoeur et sans doute aussi de Machiavel dans la veine de François Mitterrand.
« Le protestantisme de son maître à penser, Paul Ricœur imprègne son action, La dimension utopique en moins ».
Paul Ricœur: le philosophe protestant mort en 2005 demeure la figure tutélaire du nouveau président de la République française.
«Paul Ricœur m’a rééduqué sur le plan philosophique».
Rééduqué ? Certes, il était passé par l’enseignement jésuite avant et par la férule subtile de Brigitte Trogneux.
Voilà qui explique une profondeur d’analyse précieuse pour un homme politique de cette importance.
Olivier Abel, éminent spécialiste du penseur protestant, souligne l’importance du «et en même temps» qui imprègne l’action politique du nouveau président. C’est très « moranien » et participe d’une passion pour la complexité.  «Vouloir par exemple en même temps la libération du travail et la protection des plus précaires, cette manière d’introduire une tension soutenable entre deux énoncés apparemment incompatibles, est vraiment très ricœurienne», explique-t-il.
Elle s’inscrit en vérité dans une articulation constante entre ce qu’on appelle l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité chères à Max Weber.
Ainsi s’éclaire la volonté du leader d’En marche de n’être ni de droite ni de gauche, mais «en même temps» l’un et l’autre. Non pas au sens de faire fusionner deux entités présumées inconciliables pour les annihiler, mais bien plutôt de les faire dialoguer dans une pensée critique pour en retirer ce qu’il y a de plus fécond. C’est ce jeu dialectique, qui marque la démarche originale d’Emmanuel Macron. Et c’est ce qui plait à un lectorat jeune qui entend dépasser l’obsession très française du déclinisme et du désenchantement. Macron veut sortir enfin les Français du traumatism collectif de la défaite mal digérée de juin 40. De Gaulle déjà s’y était employé, vainement.
Le pragmatisme « macronien », s’inscrit dans une articulation constante entre une volonté de réforme (éthique de conviction) et l’application réalisable de cette volonté dans l’histoire (éthique de la responsabilité).
«Je ne crois ni à la dissolution de l’éthique dans le politique, sous peine de machiavélisme, ni à l’intervention directe de l’éthique dans le politique, sous peine de moralisme», (Ricœur, 1967). En termes macroniens? Ne renoncer ni à une meilleure flexibilité de l’économie (éthique de responsabilité) ni au besoin (idéal) d’égalité et de justice sociale pour tous (éthique de conviction).
Autre influence philosophique de Ricœur sur Emmanuel Macron : sa conception de l’histoire et de la culture. Pour le philosophe protestant, en effet, «il faut savoir faire mémoire de toutes les traditions qui se sont sédimentées». C’est ce qui semble animer Macron lorsqu’il refuse le débat sclérosant sur l’identité nationale et propose plutôt une vision plurielle des cultures qui l’amène à dire, sous les cris d’orfraie de (l’extrême) droite: «ll n’y a pas une culture française, il y a une culture en France, elle est diverse, elle est multiple.»
Voilà qui fit les choux gras de Marine le Pen. Ils lui seront resservis froids aux municipales ainsi qu’à ses fans qui peuplent la France profonde, la France des châteaux et des campagnes comme dirait Fillon. La dynamique macronienne est mondialiste, universaliste et foncièrement cosmopolite ce qui exaspère la France régalienne et identitaire.
Ultime influence philosophique profonde de Ricœur sur le nouveau président, le libéralisme: «Si le terme de «libéralisme politique» pouvait être sauvé du discrédit où l’a plongé la proximité avec le libéralisme économique, il dirait assez bien ce qui doit être dit: que le problème central de la politique, c’est la liberté; soit que l’Etat fonde la liberté par sa rationalité, soit que la liberté limite les passions du pouvoir par sa résistance.» Cette inscription chez Ricœur de la liberté comme boussole qui oriente la gouvernance est au cœur du programme – et souvent des discours – d’Emmanuel Macron.
Mais peut-être est-ce dans l’application concrète de ce libéralisme qu’une tension, et sans doute une véritable divergence, entre Ricœur et Macron intervient. Là où le premier a toujours tenu à ce que le poids de l’économie soit contrebalancé par d’autres sphères (culturelles, sociales, etc.), le second paraît plus concentré, voire obsédé, par le prisme économique, budgétaire et financier comme principal moteur politique.
Là où Ricœur a toujours plaidé pour une dose d’«utopie» qui donne un but à la conduite des affaires humaines, Macron semble opter pour un pragmatisme plus austère qui exclut tout idéal (réduire le chômage peut-il constituer un horizon ultime d’espérance?).
Ricœur : avait si bien identifiée: «Si les hommes manquent certes de justice, et d’amour, sûrement, ce dont ils manquent surtout, c’est de signification.»
Emmanuel Macron a  planché sur le théoricien du pouvoir par excellence: Machiavel.
«Bien que formé par les jésuites d’Amiens, Emmanuel a une approche très protestante de la philosophie et de la vie, juge un de ses anciens condisciples de l’ENA, promotion Léopold Sédar Senghor. Il croit au travail et à la réussite. Ses personnages fétiches de la littérature ne sont pas des perdants, mais des hommes fiers, capables de servir de modèles.»
Ce président qui aime les livres et ses classiques, comme Pompidou et Mitterrand a compris qu’ils permettent de séduire.
François Hollande, qui le prit sous son aile comme conseiller, a toujours adoré les «gazettes».  La presse est, aux yeux de Macron, bien trop fugace. Il pense, comme le disait de Gaulle, que les «journalistes ont l’esprit d’anecdote». Le nouveau chef de l’Etat  a besoin, bien au-delà d’un article, de «dérouler sa pensée».
«Macron est l’archétype du politique qui puise ses rapports de force dans la littérature. »
Son livre Révolution, dont la quatrième de couverture est ornée de sa photo, n’a cependant pas de hauteur littéraire.
La précocité du nouvel occupant de l’Elysée n’empêche pas maints observateurs dont nous sommes de tirer également un parallèle avec le général de Gaulle. De Gaulle, lorsqu’on le rappela, était rompu aux affaires tandis que Macron y est largement novice.
L’un et l’autre font voir un chef sans parti, peu porté à estimer le monde parlementaire ordinaire et les magouilles des partis. S’illusionner sur le potentiel d’En marche! risque d’être fatal au président fraîchement intronisé d’autant qu’il n’a pour l’essentiel pas été élu pour lui-même mais contre son adversaire principal.
Macron aura fort à faire. Il serait imprudent que le nouveau président  attende le résultat des élections législatives imminentes pour s’y atteler. Wait and see. Obama avait lui aussi commencé-« yes he can »- par marcher sur les eaux pour-« no he couldn’t »- par couler à pic ou presque. 




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