lundi 15 mai 2017

LE PHILOSOPHE RUWEN OGIEN EST MORT


Par Robert Maggiori— Libération.


Spécialiste de l'éthique, Ruwen Ogien était atteint d’un «cancer capricieux, chaotique». Dans son dernier livre, «Mes Milles et Unes Nuits», il fustigeait le «dolorisme», cette passion de notre société pour la souffrance.
Ruwen Ogien le 11 avril 2013. Photo Jérôme Bonnet pour Libération
Il n’est pas exagéré de dire que c’était un homme merveilleux, un homme s’émerveillant de tout, émerveillant tout le monde par son intelligence certes, par cet humour qui lui donnait la force de tourner en dérision ses propres tourments, la sale maladie par laquelle son corps était rongé depuis quatre ans, et surtout par une gentillesse et une courtoisie hors du commun, aussi éloignées que possible de la mièvrerie, qui le rendaient disponible aux choses et aux êtres et faisaient que, devant lui, si attentif, si accueillant, on se sentait plus intelligent, on devenait, ne serait-ce qu’un instant, la personne la plus importante du monde. Ruwen Ogien est mort hier jeudi, en début d’après midi, à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris. Il venait de publier Mes mille et une nuits, où, fustigeant le «dolorisme», il parlait de son «cancer capricieux chaotique». C’était un proche de Libération, même si parfois il s’irritait de ce qu’il y lisait (mais généralement il cueillait là l’occasion d’écrire une nouvelle chronique), il écrivait sur le blog «LibéRation de philo», goûtant les «joies et les peines du "blogueur" exposé aux commentaires rarement très sympathiques des lecteurs», avait participé aux «Libé des philosophes», aux Master classes sur la justice, était souvent venu parler aux forums organisés par le journal, envoyait souvent des articles pour les pages «Idées». C’est que rien ne lui était étranger, aucun événement politique, aucun fait de société, aucune question éthique – et que tout excitait sa réflexion, qu’il déployait souvent de façon paradoxale, sinon provocatrice. Il plaçait au-dessus de tout la liberté individuelle. Mais en un sens particulier. A propos de la liberté d’expression, par exemple, il écrivait ici même qu’elle n’était ni «un avantage qu’on réclame pour soi» ni «le droit d’affirmer publiquement ses propres opinions, de vanter ses idées», mais bien «le devoir de respecter celles des autres».
«LA MAGIE DE LEUR ESPRIT»
Il se moquait lui-même du fait qu’on sollicite sans cesse les philosophes afin qu’ils donnent des avis. Signe, disait-il, que l’idée qu’ils soient capables «par la magie de leur esprit» de «poser des diagnostics lumineux sur absolument tout» est largement partagée. Aussi se gardait-il d’en «donner», des avis : il proposait plutôt des outils pour éprouver la validité des siens et pour que ses lecteurs testent la solidité des leurs. Avec ce style démonstratif emprunté à la philosophie anglo-saxonne, fluent, épuré et clair, agrémenté de pointes d’humour, Ogien posait en effet ses hypothèses, les démontrait soigneusement, comparait ses thèses à celles d’autres penseurs, tenant toujours compte du point de vue opposé au sien et, sur les questions les plus épineuses concernant le sexe, le clonage, le traitement des animaux, l’excision, l’inceste, l’«amélioration génétique des capacités physiques et mentales humaines», l’euthanasie, l’eugénisme, la tolérance, le terrorisme, l’accueil des réfugiés, arrivait toujours, en douceur, à des conclusions «extrêmes», inouïes, dont le but était de «susciter la perplexité» – par où commence, il est vrai, le libre exercice de la pensée. Et ce n’est pas pour rien, respectant l’intelligence de tous, qu’il l’a fait dans ses ouvrages de plus grand succès : l’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale (2011), Philosopher ou faire l’amour (2014), Mon Dîner chez les cannibales et autres chroniques d’aujourd’hui (2016), etc.
Ruwen Ogien eût aimé être «possédé» par Montaigne, et le cite souvent, en utilisant sa finesse pour s’orienter au moins dans les plus inextricables questions d’éthique sociale. «Ici, on vit de chair humaine ; là, c’est office de pitié de tuer son père en un certain âge ; […] ailleurs les vieux maris prêtent leurs femmes à la jeunesse pour s’en servir ; et ailleurs elles sont communes sans péché», lit-on dans les Essais. Voilà qui inciterait à penser que tout est relatif.
LA DISTINCTION ENTRE LE JUSTE ET LE BIEN
Mais si tout est relatif, pourquoi la proposition «tout est relatif» ne serait-elle pas… relative ? Comment s’en sortir. Ruwen Ogien s’est proposé de repenser la question du relativisme éthique à la lumière de la distinction entre le juste et bien, qui remonte à Kant et que John Rawls a placée au cœur de sa philosophie politique et morale. Le bien, écrit-il «concerne le rapport à soi et le style de vie que chacun adopte ou devrait adopter (sédentaire ou aventurier, ascète ou visant les plaisirs immédiats, etc.)». Dans ce cas, il est légitime d’être «relativiste», parce que les notions de bien et de mal ne sont pas universelles, varient selon les époques, les sociétés, les coutumes, les normes… Quant au juste, il concerne, lui, «le rapport aux autres et les formes d’équité ou d’égalité qui pourraient le régler». Dès lors, il a des formes qui sont universelles. Un rapport d’esclavagiste à esclave, par exemple, n’est jamais juste, quand bien même on tenterait de le «justifier» en invoquant des raisons économiques, la religion, la culture, les traditions locales ou quoi que ce soit d’autre. D’où le «point de vue» qu’Ogien ne cessera de défendre dans tous ses livres, avec les conséquences que cela implique (quant à la non-existence d’un bien ou d’un mal absolus, et à l’existence de normes absolument justes) : «On peut être universaliste à propos du juste et relativiste à propos du bien.»
DANS UN CAMP À SA NAISSANCE
Né un 24 décembre à Hofgeismar, près de Göttingen (Allemagne) – à une date qu’il n’a jamais voulu dévoiler publiquement : ses parents, juifs polonais, étaient à sa naissance dans un camp de personnes déplacées, «quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale» –, venu très jeune en France, Ruwen Ogien, directeur de recherche au CNRS, commence ses études universitaires à Tel-Aviv. C’est là qu’il découvre la philosophie analytique, lit John Rawls, et s’approche des positions, par exemple, de Thomas Nagel, John Harris ou Charles Larmore. Après une année à Cambridge (1984-1985), il revient à Paris, à la Sorbonne. C’est sous la direction de Jacques Bouveresse qu’il fait sa thèse de doctorat, publiée sous le titre la Faiblesse de la volonté (PUF, 1993). Ses premières recherches d’anthropologie sociale, il les consacre à l’immigration et à la pauvreté. Mais c’est en travaillant sur des questions de bioéthique, les émotions, la pornographie, la honte ou l’argent, qu’il élabore peu à peu une «éthique minimale», laquelle, sous ses allures de pas grand-chose, ne vise rien d’autre qu’à miner le moralisme et les morales prétentieuses, le paternalisme et toutes les formes de prohibitionnisme érigées par ceux qui, se disant absolument certains de savoir où sont le bien et le juste, dressent des murs au-delà desquels ils projettent tout le mal. Ce minimalisme se caractérise par une sorte de neutralité à l’égard des diverses conceptions du Bien, et pose que nos croyances morales n’ont pas besoin de se fonder «sur un principe unique et incontestable (Dieu, la Nature, le Plaisir, les Sentiments, la Raison, ou quoi que ce soit d’autre du même genre)», et arrive en fin de comptes à faire tenir toute la morale dans deux petits (mais essentiels) impératifs. «Rien de plus» : accorder la même valeur à la voix de chacun, et «Ne pas nuire aux autres». Qu’est-ce cela implique ? Tout simplement – mais cela a provoqué des discussions infinies – qu’il n’y a pas de devoirs envers soi-même, et qu’on peut mener la vie qu’on veut du moment qu’on ne porte pas tort à autrui : «Les torts qu’on se cause à soi-même, qu’on cause aux choses abstraites ou à des adultes consentants n’ont pas d’importance morale.»
S’en tenir à cette éthique minimale ne va pas de soi. N’ayant aucun devoir envers moi-même, je peux évidemment me laisser aller, ne plus prendre soin de mon hygiène ou de ma santé, me laisser détruire par de dangereuses addictions, céder à toutes les indignités. Mais est-il certain qu’en me comportant ainsi, je ne nuise pas à autrui, je ne fasse pas du tort à ceux qui m’estiment ou m’aiment, et qui se sentent tristes, humiliés, blessés de me voir me dégrader de la sorte? Ruwen Ogien, en exploitant des «petites fictions» morales véritablement infernales – lire l’Influence des croissants chauds – montre non seulement qu’elle est praticable mais apte à protéger des grands discours moralisateurs qui, comme disait Pascal, «se moquent de la morale».
«EST-IL PERMIS DE DÉTOURNER UN TRAMWAY ?»
«Est-il permis de tuer une personne pour prélever ses organes et sauver ainsi la vie de cinq autres personnes en attente de greffe ?», «Est-il permis de détourner un tramway qui risque de tuer cinq personnes vers une voie d’évitement où une seule sera écrasée ?» Est-il juste, quand quatre personnes et un chien sont sur un canot qui coulerait s’il n’était délesté, de jeter le chien à la mer ? La réponse changerait-elle si les quatre hommes étaient des nazis en fuite, coupables des crimes les plus atroces, et le chien un chien de sauvetage qui a permis à des dizaines de personnes de sauver leur vie après un tremblement de terre ? Pourquoi ? «Est-il immoral de nettoyer les toilettes avec le drapeau national ?», «L’inceste peut-il être pratiqué en toute innocence», par des adultes consentants ? A quels arguments rationnels doit-on faire appel pour justifier les réponses qu’on donnerait ? En vertu de quoi un comportement est-il jugé immoral s’il porte atteinte à des «entités abstraites» (blasphème contre les dieux), s’il est un «crime moral ou une faute morale sans victime», s’il «ne cause aucun tort concret à personne» ? Est-ce vraiment être «permissif» que de «limiter le domaine du jugement moral aux fautes avec victime» ? Reste à savoir si une morale minimale appelant uniquement à «ne pas nuire autrui» suffit à faire qu’on vive (bien) en société. Les hommes, écrivait Ruwen Ogien, sont «non seulement plus moraux qu’on a tendance à le dire, mais beaucoup trop moraux, c’est-à-dire beaucoup trop enclins à juger les autres, à faire la police morale, à fouiner dans la vie des gens, et à se prendre pour des saints».
C’était une belle personne, d’une exquise gentillesse : mais son éthique sociale était exigeante et acérée. Il l’exposait avec brio et avec la délicatesse de l’esprit, sachant toutefois qu’elle ferait grincer. Car il n’est guère aisé d’accepter que bien des pratiques qu’on dit «absolument» immorales, sont en réalité simplement contraires à des règles religieuses (ne touchant pas ceux qui n’ont pas de religion) ou des règles sociales (variant selon les sociétés et les époques). Ce que ne vouait pas Ruwen Ogien, c’est qu’on puisse freiner et rogner la liberté des personnes, fut-ce en agitant le drapeau de valeurs «intouchables» telle la «dignité humaine». La dignité humaine implique le devoir moral envers les autres, et cela se comprend, mais aussi les devoirs envers soi-même, plus difficiles à comprendre. A vouloir «protéger les gens d’eux d’eux-mêmes», on finit par les traiter, au nom de la «dignité humaine», comme «des enfants turbulents et irresponsables». Ruwen Ogien en avait un, de sourire d’enfant. C’était l’image de la «jeunesse» et de la hardiesse de sa pensée – l’image de la liberté, toujours fragile et précaire, qu’il a continué à afficher bien que réalisant jour après jour que la maladie viendrait la déchirer.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CHUUUT ON MÉDITE « DU LIBRE EXERCICE DE LA PENSÉE ».

« Il se gardait-il d’en «donner», des avis : il proposait plutôt des outils pour éprouver la validité des siens et pour que ses lecteurs testent la solidité des leurs. »
« Ogien posait en effet ses hypothèses, les démontrait soigneusement, comparait ses thèses à celles d’autres penseurs, tenant toujours compte du point de vue opposé au sien et, sur les questions les plus épineuses concernant le sexe, le clonage, le traitement des animaux, l’excision, l’inceste, l’«amélioration génétique des capacités physiques et mentales humaines», l’euthanasie, l’eugénisme, la tolérance, le terrorisme, l’accueil des réfugiés, arrivait toujours, en douceur, à des conclusions «extrêmes», inouïes, dont le but était de «susciter la perplexité» – par où commence, il est vrai, le libre exercice de la pensée.
: «Ne pas nuire aux autres». «Les torts qu’on se cause à soi-même, qu’on cause aux choses abstraites ou à des adultes consentants n’ont pas d’importance morale.»
« S’en tenir à cette éthique minimale »

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