jeudi 4 mai 2017

Pourquoi Emmanuel Macron a remporté le débat: l'avis de cinq experts


•Par Caroline Piquet, Anne-Laure Frémont
Le Figaro a demandé à cinq politologues, membres d'instituts de sondages et communicants leur avis sur le vainqueur et le perdant de ce débat qui opposait mercredi soir Emmanuel Macron et Marine Le Pen, à quatre jours du second tour de l'élection présidentielle.
• Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l'institut de sondages Ifop


«Dans ce débat d'une violence inouïe, je dirais qu'Emmanuel Macron a plutôt gagné parce qu'il n'a pas perdu. Marine Le Pen, dans une stratégie “vergésienne” de rupture - référence à l'avocat Jacques Vergès qui plaidait plus l'illégitimité d'un procès que le fond du dossier - a tenté de pousser son adversaire à la faute sans y parvenir. Elle a montré, au contraire, ses limites, notamment sur l'euro. De fait, Marine Le Pen est davantage apparue comme la future première opposante d'Emmanuel Macron que comme une candidate prête à entrer à l'Élysée. En effet, elle a moins déroulé son offre programmatique qu'elle n'a cherché à délégitimer celle de son adversaire. Maintenant, je reconnais un axe stratégique intéressant de Marine Le Pen, qui a cherché à s'adresser aux deux électorats des deux principaux candidats battus au premier tour. On l'a vu envoyer des “clins d'œil” à l'électorat de François Fillon en faisant d'Emmanuel Macron l'héritier de l'actuel président de la République avec le fameux sobriquet “Hollande junior”. Et, en même temps, elle a envoyé des signaux à l'électorat de la France insoumise en plaçant Emmanuel Macron dans le camp des puissants, des élites, prêts à mettre en œuvre une classe sociale. C'est le message qu'elle a voulu faire passer lorsqu'elle a dit que son adversaire mettrait en œuvre une “loi El Khomri puissance 10”».
• Christian Delporte, historien, professeur à l'Université de Versailles-Saint Quentin
«Dans ce débat extrêmement confus, qui n'a pas dû beaucoup éclairer les Français, l'invective l'a emporté sur l'argumentation. Je n'ai jamais vu cela! Cependant, Emmanuel Macron me semble l'avoir clairement dominé, pour trois raisons. D'abord, il n'est pas tombé dans le piège de Marine Le Pen qui voulait, sur le fond, en faire l'héritier de François Hollande et, dans la forme, montrer son arrogance. Ensuite, Marine Le Pen a fait l'erreur de discuter le projet d'Emmanuel Macron, le crédibilisant de facto, employant même le futur et non le conditionnel lorsqu'elle parlait de son application. Enfin, Emmanuel Macron a marqué des points en démontant le programme de Marine Le Pen, notamment sur l'euro, et en soulignant les insuffisances de son projet. L'un a fini par prendre de la hauteur, s'est présidentialisé, malgré les obstructions, l'autre est restée dans un discours de meeting, conservant un ton étonnamment agressif. Mais j'imagine la déception des Français. Marine Le Pen en porte une lourde responsabilité!»
• Stéphane Rozès, président du cabinet Cap (conseils, analyses et perspectives), enseignant à Sciences Po et HEC
«Emmanuel Macron et son projet pour la France sortent confortés de la confrontation présidentielle d'hier. Laissés à eux-mêmes par une organisation ni pensée, ni menée, elle aura été une épreuve décevante mais révélatrice. Les Français psychologisent les questions politiques et politisent les questions psychologiques. Marine Le Pen s'est révélée humainement fragile. Elle aurait pu et dû jouer la ligne nationale Philippot et Dupont-Aignan mais son attitude inutilement agressive la ramenait à son père. Elle aurait pu et dû mener une campagne de second tour, elle a mené une campagne de premier tour. En face, Emmanuel Macron a révélé une maîtrise peu commune. Pas une erreur au cours de cet affrontement. Il avait décidé d'une ligne harmonique à laquelle il s'est tenu avec placidité, épousant les montagnes russes de son adversaire mais gardant son cap. Chez lui, le gouvernement des choses qu'il connaît précède de très peu le gouvernement des Hommes qu'il comprend. C'est une grande force pour sécuriser et l'emporter dans un monde où la technique prime et entraîne les Hommes. Pour autant, cela ne renseigne pas ou peu sur ce que seront son exercice du pouvoir politique et sa pesée pour sortir la France de sa dépression, l'Europe de sa marche vers l'abîme et le monde du grand repli populiste, nationaliste et radical religieux qui l'affecte.»
• Pascal Perrineau, politologue et professeur à Sciences Po, ancien directeur du Cevipof
«Comme dans la plupart des débats depuis 1974 il n'y a pas de vainqueur par KO. C'est la notion même de débat éclairant les projets des deux candidats qui a été atteinte. Jamais un débat n'avait connu une telle tension permanente et une telle profusion d'invectives et d'excommunications en tous genres. Derrière ce “bruit” permanent, il était bien difficile de se faire une idée claire des politiques en présence. Marine Le Pen, qui a choisi dès le début d'installer une stratégie de la tension maximale, a abandonné le terrain de la lutte pour sa crédibilité présidentielle et a pu apparaître - particulièrement sur les dossiers économiques- comme incertaine. La dénonciation compulsive de l'adversaire ne peut servir d'ersatz au débat démocratique autour des projets. À cet égard, Emmanuel Macron a tenté de temps à autre de dérouler une certaine pédagogie autour des projets (école, retraite, chômage...) mais n'a pas toujours su éviter la “démonologisation” de son adversaire.»
• Guillaume Jubin, associé de Tilder, cabinet de conseil en communication
«Emmanuel Macron a clairement remporté ce débat sur un point majeur: c'est lui qui a endossé la posture et la vision présidentielle. Pourtant ce débat a été une épreuve pour lui, au cours de laquelle il a dû éviter en permanence de tomber dans le piège de l'affrontement et de la polémique que lui tendait Marine Le Pen au détriment des sujets de fond. Marine Le Pen au contraire n'est pas sortie d'une posture d'accusation et de dénonciation permanente, laissant les propositions et le positif à Emmanuel Macron. C'est une erreur de communication face à des Français qui sont dans l'attente d'une stature présidentielle pour choisir le prochain chef de l'État. C'est d'ailleurs une rupture avec l'image qu'elle s'était attachée à construire dans la campagne du premier tour et au cours des précédents débats télévisés.»


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« EMMANUEL MACRON A PLUTÔT GAGNÉ PARCE QU'IL N'A PAS PERDU ».

N’empêche qu’il a été très bon, dans son rôle de matador souple, élégant, revêtu de son habit de lumière face à la bêtise au front lepénien, ça n’est pas rien. Certes, il ne l’a pas achevée de la pointe de son épée flamboyante ; la bête respire encore, comme dirait Brecht, et elle peut faire encore beaucoup de dégât, même dimanche au second tour.
Marine Le Pen, dans une stratégie “vergésienne” de rupture n’a convaincu qu’elle-même et ses inconditionnels.  Elle a montré clairement ses limites, notamment sur l'euro.
L'invective chez elle l'emporte sur l'argumentation. Emmanuel Macron a marqué des points en démontant le programme de son adversaire, en soulignant les insuffisances de son projet.
« Marine Le Pen s'est révélée humainement fragile par son attitude inutilement agressive la ramenant à l’image de son père. »
« En face, Emmanuel Macron a révélé une maîtrise peu commune. Pas une erreur au cours de cet affrontement. Chez lui, le gouvernement des choses qu'il connaît précède de très peu le gouvernement des Hommes qu'il comprend. »
« La dénonciation compulsive de l'adversaire ne peut servir d'ersatz au débat démocratique autour des projets. »
«Emmanuel Macron a clairement remporté ce débat sur un point majeur: c'est lui qui a endossé la posture et la vision présidentielle. (Pascal Perrineau)
En effet, « les Français sont dans l'attente d'une stature présidentielle pour choisir le prochain chef de l'État ».
Mais souvenons-nous que Hilary Clinton, superbement préparée et olympienne avait largement dominé le débat face  à un Donald Trump rotors, menteur, vindicatif et terriblement agressif. On sait que cela ne lui a pas permis de conquérir la Maison Blanche.


LA VICTOIRE DE MARINE LE PEN FAIT PARTIE DU PROJET DJIHADISTE, par Gilles Kepel
Propos recueillis par Hervé Nathan (Marianne)

Pour le chercheur spécialiste du djihadisme Gilles Kepel, les inspirateurs des attentats de l’EI en France ont sciemment cherché à faire croître le vote pour l’extrême droite dans une stratégie de guerre civile religieuse.
MARIANNE : VOS TRAVAUX METTENT AU JOUR LE PROJET DJIHADISTE, À SAVOIR TENTER DE FRACTURER LES SOCIÉTÉS EUROPÉENNES, DE PROVOQUER LA SÉPARATION PUIS L’AFFRONTEMENT ENTRE LES MUSULMANS ET LES AUTRES CITOYENS. AVEZ-VOUS PU CONSTATER DANS LA CAMPAGNE ÉLECTORALE LA RÉALISATION « POLITIQUE » DE CE PROJET ?
GILLES KEPEL : Le projet explicite des djihadistes, tel qu’on peut le constater en consultant leurs sites et leurs tchats, consiste à favoriser la victoire de l’extrême droite, afin de convaincre les musulmans que la France est un pays raciste, que l’intégration est une impasse et qu’il leur faut se rassembler derrière les plus radicaux d’entre eux.
L’intention est clairement indiquée dès 2005 dans le manifeste d’Abou Moussab al Souri, Appel à la Résistance Islamique Globale. On peut y trouver l’inspiration des attentats de Montauban et Toulouse, jusqu’à Paris et Nice, qui prévoit plusieurs étapes dans la montée d’une guerre civile sur une base politico-religieuse, dont celle de faire croître exponentiellement le vote d’extrême droite par des attentats de masse conçus comme des provocations destinées à fracturer la société. Dans cette perspective, les élections présidentielle et législatives de 2017 apparaissaient pour l’Etat islamique comme l’occasion de prendre le débat politique en otage.
"Les élections de 2017 apparaissaient pour l’Etat islamique comme l’occasion de prendre le débat politique en otage"
JUSQU’À PRÉSENT, CE N’EST PAS UN SUCCÈS ?
Si les attentats avaient continué sur le rythme de 2015 et 2016, avec un nombre de victimes civiles jamais vu depuis 1944, on peut parier que Marine Le Pen serait arrivée en tête du premier tour ! Rappelons-nous comment, juste après l’assassinat du policier Xavier Jugelé sur les Champs-Elysées, on s’interrogeait sur le report possible de voix sur une candidate qui affichait le programme le plus ultra contre le terrorisme. Mais si cela ne s’est pas produit en effet, c’est parce que l’EI a été soumis à une offensive militaire au Moyen Orient qui a eu pour effet de bloquer ses frontières, d’empêcher la circulation de ses agents vers l’Europe. De plus, le principal coordinateur des attentats, le rappeur Roannais-Oranais Rachid Kassim a été tué par une frappe de drone sur le territoire du « califat » d’où il agissait, en février dernier. Dans son testament, il critique d’ailleurs le leadership de l’Etat islamique qui n’investirait plus assez dans le terrorisme en Europe.
La dernière opération d’envergure, avec la tentative par deux femmes de faire sauter une voiture piégée près de la cathédrale Notre-Dame de Paris, suivie d’un poignardage contre un policier, a échoué le 4 septembre 2016. Depuis, l’investissement dans les technologies informatiques et la coopération avec les services américains ont permis de casser les codes des messageries électroniques, entraînant de nombreuses arrestations préventives. La France est redevenue, comme dans les années 1995-2012, un territoire où l’action des djihadistes est plus difficile qu’ailleurs. D’où la multiplication des actions en Allemagne, qui doit faire face à l’afflux de réfugiés venus du Moyen Orient, où l’action policière est moins coordonnée, et qui fait face à une montée, dans les sondages, de l’extrême droite sous la forme de l’AFD.
"LA FRANCE EST REDEVENUE, COMME DANS LES ANNÉES 1995-2012, UN TERRITOIRE OÙ L’ACTION DES DJIHADISTES EST PLUS DIFFICILE QU’AILLEURS"
POUR EN REVENIR À LA FRACTURE, DANS LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE, NE VOIT-ON PAS SE CONSTITUER UN BLOC IDENTITAIRE, COMPOSÉ DE CATHOLIQUES REVENDIQUÉS (VOTE FILLON), D’ANTI-IMMIGRÉS « CULTURELS » (VOTE LE PEN), FACE À DES CANDIDATS FLIRTANT AVEC LE COMMUNAUTARISME AU NOM DU MULTICULTURALISME COMME BENOÎT HAMON OU PHILIPPE POUTOU ?
C’est plus complexe que cela. En 2013, les conservateurs religieux de Sens commun et ceux de la Manif pour tous avaient bénéficié d’un soutien de la part des associations islamistes, très virulentes à l’encontre du mariage des homosexuels, alors que 90% des électeurs se déclarant musulmans avaient voté pour François Hollande en 2012. Le sondage IFOP publié par l’hebdomadaire Le Pélerin à la suite du premier tour de la présidentielle constate que 10% des électeurs se déclarant musulmans ont voté Fillon et 5% Le Pen ; 24% Macron ; 17% Hamon; 37% Mélenchon. Il y a donc une fragmentation du vote, et un fort « survote » pour Mélenchon et Hamon, mais du soutien pour Fillon et Le Pen quand même – par rapport aux résultats globaux du scrutin. En revanche on constate un enclavement croissant des quartiers populaires, du fait de la forte pression sociale qu’y exercent des salafistes cherchant à asseoir leur hégémonie par des codes culturels ou vestimentaires, corrélé par le chômage massif des jeunes et la prévalence des trafics. L’enjeu pourrait se révéler important lors des élections législatives, qui se dérouleront en juin, en plein ramadan. Marwan Muhamad, leader du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a d’ores et déjà annoncé qu’il délivrerait des labels « islamophobe », « moins islamophobe » aux candidats, pour orienter les votes des musulmans. Il n’est pas sûr que l’opération réussisse, mais cela démontre qu’il y a bien des acteurs qui cherchent à constituer une clôture communautariste. De son côté, Marine Le Pen cherche à se placer comme la représentante d’un peuple essentiellement atavique.
De son côté, Jean-Luc Mélenchon n’a pas de référence communautariste, cela provient probablement de son éducation trotskiste, certes lointaine. Je n’en dirais pas autant de Benoît Hamon, élu de Trappes dans les Yvelines, qui s’est montré plus proche du multiculturalisme. Enfin, j’estime que la candidature d’Emmanuel Macron a pour objectif de dépasser cette fracture entre identitaires et communautaristes.
VOUS CRITIQUEZ LES HOMMES POLITIQUES À QUI VOUS REPROCHEZ DE SAUTER COMME DES CABRIS EN CRIANT « LAÏCITÉ ». CERTES, MAIS QUE FAIRE ALORS QUE NOUS N’AVONS AUCUN AUTRE CONTRAT SOCIÉTAL POSSIBLE ?
Ce que je veux dire, c’est on ne peut pas présenter la laïcité comme le fondement de la société. C’est plutôt son pinacle, son achèvement. Elle conclut une œuvre collective, elle ne la précède pas. La laïcité ne retrouvera son sens que lorsque les promesses républicaines seront tenues, en permettant notamment aux jeunes des quartiers populaires, où le taux de chômage atteint 40%, d’accéder aux savoirs et par là au marché du travail de notre société post-industrielle et digitale, leur donnant la possibilité de se définir et de se construire eux-mêmes, en échappant ainsi à la rétractation sur les identités particulières. C’est pourquoi j’estime qu’une réforme profonde de l’éducation devrait être la priorité du prochain quinquennat.
Gilles Kepel est professeur à Sciences-Po Paris, auteur de la Fracture(Gallimard 2016) et vient de publier la Laïcité contre la fracture ?(Privat, 2017)

Aucun commentaire: