vendredi 23 juin 2017

Attentats : Une menace djihadiste en mutation ?

Le Vif
Thomas Renard
Chercheur à l'Institut Egmont et Professeur Associé au Vesalius College

"Homegrown terrorist". C'est le terme qu'utilisent les services de renseignement belges et européens pour décrire les individus qui commettent un attentat dans leur pays de citoyenneté ou de résidence. Comme à Londres ou Manchester. Comme à Bruxelles cette semaine, également. 


  
© Belga 

C'est la crainte grandissante des services de sécurité : un individu relativement isolé, qui se radicalise rapidement, subrepticement, et fomente un attentat en échappant à l'attention de tous. En Belgique, l'OCAM a récemment annoncé la mise en place d'une nouvelle base de données pour ces "homegrown terrorist fighters" (HTF), complétant celle des "foreign terrorist fighters" (FTF), ces combattants étrangers partis s'entrainer et combattre en Syrie et en Irak.
DES TERRORISTES BIEN DE CHEZ NOUS
Les termes sont trompeurs, cependant. Les "combattants étrangers" belges sont avant tout des...Belges, qui se sont radicalisés au sein de notre société, et ont décidé de se retourner contre elle. Presque tous les djihadistes qui menacent la Belgique aujourd'hui sont des "homegrown". Ce constat est d'importance capitale car il implique que les sources de la menace actuelle, et donc aussi les solutions, sont à chercher en priorité chez nous. Sans pour autant renier l'influence du contexte international.
La distinction entre ces deux catégories (HTF et FTF) tient donc moins dans l'origine ou l'appartenance sociale d'un individu - puisque tous sont citoyens ou résidents belges - que dans son degré d'autonomie par rapport à une organisation terroriste étrangère. Les "combattants étrangers" belges ont formellement prêté allégeance à une organisation terroriste (l'Etat Islamique, dans la plus grande majorité des cas) à laquelle ils obéissent, et ont pu établir un réseau de contacts au sein du groupe. A l'inverse, les terroristes "homegrown" n'ont généralement eu que des contacts virtuels avec des membres d'une organisation terroriste, voire aucun contact dans les cas (plus rares) d'auto-radicalisation. Le lien hiérarchique entre l'individu et le groupe est ténu, voire inexistant.
Par ailleurs, les "combattants étrangers" ont acquis un degré de professionnalisme au travers de leurs formations sur le terrain, alors que les "homegrown" se caractérisent souvent par un certain amateurisme. Comme démontré par les attentats ratés de Bruxelles et Paris ce mois-ci, le taux d'échec des attentats d'individus "homegrown" est plus élevé que celui de "vétérans" du djihad, mieux formés et préparés. L'attentat de Nice fait cependant oeuvre de contre-exemple.
En contrastant ces deux catégories, on perd également de vue le fait que ces individus peuvent se retrouver côte à côte, au sein d'un même réseau, comme c'était le cas pour les attentats de Paris (novembre 2015) et de Bruxelles (mars 2016), où les "vétérans" Abdelhamid Abaaoud ou Najim Laachraoui côtoyaient Salah Abdeslam ou Khalid el-Bakraoui qui ne se sont jamais rendus en Syrie. Les "combattants étrangers" ont traditionnellement joué un rôle important dans la propagande et le recrutement de djihadistes en Europe.
UNE NOUVELLE MENACE ?
Les terroristes "homegrown" ne constituent pas une nouvelle menace. Bien au contraire. La très grande majorité des attaques islamistes en Europe ces dernières années est l'oeuvre de citoyens ou résidents européens. On entend aussi parler de l'émergence d'un terrorisme "low cost", mais cela non plus n'est pas neuf. Faut-il rappeler que le terrorisme est la "guerre du pauvre" ? Commettre un attentat demande beaucoup de détermination, certes, mais très peu d'argent ou de compétences.
La véritable évolution est d'ordre stratégique. Suite aux revers militaires en Syrie et Irak, l'Etat Islamique évolue d'une structure très hiérarchique et centralisée vers une structure plus décentralisée et réticulaire, reposant notamment sur des franchises régionales et sur des réseaux informels. Mais cela non plus n'est pas neuf. Il y a plus de 10 ans, al-Qaïda opérait une transition similaire qui lui garantissait sa survie.
Cette évolution avait été théorisée par l'un de ses membres, Abou Moussab al-Souri. Ce dernier argumentait qu'al-Qaïda était vulnérable en tant qu'organisation structurée hiérarchiquement. Il prônait à l'inverse de créer un système réticulaire auto-suffisant, basé sur l'idéologie plutôt que sur le leadership. Dans ce système chaque individu serait encouragé à l'action individuelle au nom du groupe, sans chercher l'approbation hiérarchique. Le front unique (en Afghanistan) était ainsi remplacé par une série de fronts régionaux, de campagnes locales et d'actions isolées ; l'armée djihadiste et ses commandos cédaient progressivement la place aux agents infiltrés et aux loups solitaires.
Aujourd'hui, l'Etat Islamique évolue dans la même direction. Le groupe encourage fortement les actions individuelles de radicaux "homegrown", voire même les facilite au travers de conseils distillés via les réseaux sociaux par ses "planificateurs virtuels", ces commanditaires actifs sur internet. Le groupe revendique également tout acte isolé dorénavant, là où ses revendications étaient précédemment plus sélectives. Le djihad en Europe est aujourd'hui une question de visibilité plutôt que d'efficacité, de "quantité" plus que de "qualité".
APRÈS LA CHUTE DU CALIFAT
La menace terroriste en Europe est de moins en moins dépendante d'une organisation spécifique. Certes, l'Etat Islamique pourrait survivre sous une forme ou une autre, malgré les défaites en Syrie et en Iraq. Mais de manière cruciale, la chute du califat, et même la mort de ses leaders, n'entrainera pas la défaite de l'idéologie djihadiste ou de son système réticulaire. Un califat "virtuel" succèdera au califat du Levant. Ce califat est virtuel au sens où il ne nécessite aucun territoire, mais également au sens où il repose notamment (mais pas exclusivement) sur internet et les médias sociaux pour propager son message, recruter ses adhérents, les mettre en contact, et même relayer certaines instructions. La menace terroriste est aujourd'hui plus diffuse et moins prévisible.
Pour la Belgique, et ses partenaires européens, cette évolution implique qu'il faut encore redoubler d'efforts en matière de prévention de la radicalisation (violente). Nous ne sommes pas "en guerre" contre l'Etat islamique, laquelle prendrait fin avec la chute du califat, mais plutôt dans une guerre contre nous-même. Il faut s'attaquer aux "causes profondes" du terrorisme, et lutter contre les facteurs de radicalisation. On ne combat pas une idéologie avec des bombes ou avec des militaires dans la rue. Il faut un projet de société plus positif et inclusif pour la jeunesse, qui sapera les causes premières de la radicalisation, tout en renforçant le travail de prévention de la radicalisation. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UNE GUERRE CONTRE NOUS-MÊMES ? 

« Nous ne sommes pas "en guerre" contre l'Etat islamique, laquelle prendrait fin avec la chute du califat, mais plutôt dans une guerre contre nous-même. Il faut s'attaquer aux "causes profondes" du terrorisme, et lutter contre les facteurs de radicalisation. On ne combat pas une idéologie avec des bombes ou avec des militaires dans la rue. Il faut un projet de société plus positif et inclusif pour la jeunesse, qui sapera les causes premières de la radicalisation, tout en renforçant le travail de prévention de la radicalisation. »
Analyse troublante mais convaincante. « Le sommeil de la raison engendre des monstres » disait Goya.
Notre société occidentale génère des monstres qui pratiquent la haine de soi et la haine de l’autre, plutôt la haine d’un système social qui les abandonne au bord de la route. Frustrés, révoltés ils n’ont qu’une idée en tête se venger et certains, les plus désespérés passent à l’acte.
Prenons le cas de l’Allemagne qui est à l’évidence actuellement  le meilleure élève de toutes les démocraties européennes.
Or cette même Allemagne s’est donnée corps et âme au plus répugnant des régimes totalitaires après la défaite de 1918 et la désespérance socio-économique induite par le désastreux traité de Versailles. Comparaison n’est pas raison. Quoique…
Des millions d’immigrés musulmans ont été attirés en Europe pour y travailler dans les mines, la métallurgie et ensuite le bâtiment et les travaux publics. Les mines ont fermé la métallurgie européenne s’est effondrée face à la concurrence et le tissu industriel de nos régions s’est délocalisé vers l’Europe de l’Est, l’Asie et l’Amérique latine où les salaires sont bas. Les chefs de famille immigrée se sont retrouvés au chômage et complètement dévalorisés aux yeux de leurs fils.  De très nombreux gamins ont boudé l’école –moins les filles-ont carrément décroché et se sont retrouvés à la rue où règnent les lois de la pègre et des trafiquants louches. De la délinquance à la rébellion identitaire, à la radicalisation islamiste, il n’y a qu’un pas. Certains le franchissent au péril de leur vie. « Presque tous les djihadistes qui menacent la Belgique aujourd'hui sont des "homegrown". » autrement dit des terroristes –maison. « Les terroristes "homegrown" n'ont généralement eu que des contacts virtuels avec des membres d'une organisation terroriste, voire aucun contact dans les cas (plus rares) d'auto-radicalisation. Le lien hiérarchique entre l'individu et le groupe est ténu, voire inexistant. »  Il s’agit le plus souvent d’amateurs. » « Le taux d'échec des attentats d'individus "homegrown" est plus élevé que celui des "vétérans" du djihad, mieux formés et préparés. » Et voici que surgit le  terrorisme "low cost", Commettre un attentat demande beaucoup de détermination, certes, mais très peu d'argent ou de compétences.
« Suite aux revers militaires en Syrie et Irak, l'Etat Islamique évolue d'une structure très hiérarchique et centralisée vers une structure plus décentralisée et réticulaire, reposant notamment sur des franchises régionales et sur des réseaux informels, auto-suffisant, basé sur l'idéologie plutôt que sur le leadership.
« Le djihad en Europe est aujourd'hui une question de visibilité plutôt que d'efficacité, de "quantité" plus que de "qualité". »
« La chute du califat, et même la mort de ses leaders, n'entrainera pas la défaite de l'idéologie djihadiste ou de son système réticulaire. Un califat "virtuel" succèdera au califat du Levant. Ce califat est virtuel au sens où il ne nécessite aucun territoire, mais également au sens où il repose notamment (mais pas exclusivement) sur internet et les médias sociaux pour propager son message, recruter ses adhérents, les mettre en contact, et même relayer certaines instructions. La menace terroriste est aujourd'hui plus diffuse et moins prévisible. »
Voilà qui donne raison au procureur fédéral Frédéric Van Leeuw qui plaide pour rendre punissable la visite de sites djihadistes.
«Dans notre pays, il est interdit de visiter des sites diffusant des images d’abus sur des enfants», souligne le procureur qui se demande si la consultation de sites djihadistes diffusant des images violentes ne devrait pas aussi être interdite. Elémentaire mon cher Watson.
«Dans certains dossiers, il arrive souvent qu’un suspect détienne une image de décapitation sur son gsm. Pourquoi détenir des telles images ? Ou pour quelles raisons une personne recherche la recette de fabrication d’une bombe sur internet ? Sans restreindre la liberté d’expression, il faudrait interdire la possession ou du moins interdire la recherche consciente de propagande djihadiste», indique le procureur. »
« Pour la Belgique, et ses partenaires européens, cette évolution implique qu'il faut encore redoubler d'efforts en matière de prévention de la radicalisation (violente). Nous ne sommes pas "en guerre" contre l'Etat islamique, laquelle prendrait fin avec la chute du califat, mais plutôt dans une guerre contre nous-même. Il faut s'attaquer aux "causes profondes" du terrorisme, et lutter contre les facteurs de radicalisation. On ne combat pas une idéologie avec des bombes ou avec des militaires dans la rue. Il faut un projet de société plus positif et inclusif pour la jeunesse, qui sapera les causes premières de la radicalisation, tout en renforçant le travail de prévention de la radicalisation. »
Sans doute mais on en est franchement très loin. Répétons, une fois encore, au risque de lasser nos lecteurs que la balle est dans le camp de l’école dont la première mission, au-delà de l’instruction des élèves, vise à développer leur esprit critique. N’est-ce pas le but recherché par le cours de citoyenneté et d’initiation à la philosophie de deux heures semaines qui soit obligatoire pour tous ? On en est loin mais on y va doucement. Ce cours est un véritable poste de combat pour celles et ceux qui le donneront. Il exige une formation initiale et continuée extrêmement soignée. Sur quelles bases ce corps d’élite d’enseignants sera-t-il recruté ? Qui va les former, comment ? 
C’est essentiel mais rien ne semble se décider ni se mettre en place dans ce domaine. Il s’agit pourtant rien moins que de  défendre les avant postes de la démocratie auxquels s’attaque les djihadistes qu’ils soient « homegrown » ou « brainwashed » ici ou là-bas.
Les partisans du pacte d’excellence en sont-ils conscients. Certes, il n’existe pas de solution miracle pour enrayer la radicalisation. Il est temps cependant d’agir avec fermeté et de fermer les mosquées où se prêche un islam radical. Les imams doivent être formés dans nos universités. Que ne l’avons-nous répété. Macron ne dit pas autre chose. Va-t-il agir dans ce sens ? Attention que tout ceci ne devienne une question de survie. On n’a que trop tergiversé et chèvre chouté. La gestion de Molenbeek par Philippe Moureau est le meilleur exemple du laxisme coupable qui opte pour un laisser faire laxiste pour des raisons essentiellement électoralistes.  Il n’y a pas que les parvenus qui ont gangrené le mouvement socialiste, il y a aussi le clientélisme  communautariste. OK pour le diagnostic mais quid de la thérapie ?
« Il faut un projet de société plus positif et inclusif pour la jeunesse, qui sapera les causes premières de la radicalisation, tout en renforçant le travail de prévention de la radicalisation »
A l’évidence, c’est plus vite dit que fait.
MG  

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