mercredi 7 juin 2017

La logique belge des «piliers»: le retour des idées fossiles


Le Soir
La chronique de Vincent Engel 


Les deux recteurs, Vincent Blondel (UCL) et Pierre Jadoul (Saint-Louis). 

Rudy Demotte a rappelé au monde qu’il existait en s’émouvant publiquement, à la suite d’autres acteurs, des « relents pilaristes » du projet de fusion entre l’université Saint-Louis et l’UCL. La technique est au point et elle a été pratiquée par Trump, Le Pen et une myriade d’autres politiciens : s’opposer en brandissant l’étendard du pire, du désastre, de l’apocalypse…
Avant toute chose, je dois préciser la position qui est la mienne et « d’où je parle » : si je suis effectivement professeur à l’UCL depuis 1997, je suis par ailleurs juif et athée, et mon choix d’institution a été dicté par des motifs tout à fait personnels et anecdotiques. Mon frère a fait son cursus à l’ULB et j’y compte de nombreux amis, alors que mes rapports avec la hiérarchie de mon université n’ont pas toujours été des meilleurs. Et bien entendu, je ne suis le porte-parole de personne sinon de moi-même. Je le précise, parce que l’entrée en matière de la carte blanche des recteurs des universités « laïques » pourrait laisser supposer que les chroniques que je consacre à ce sujet (qui me touche et qui me paraît important) seraient commandées par mon recteur : «  L’annonce du vote en faveur de l’absorption de l’Université Saint-Louis par l’UCL […] s’est accompagnée de propos lénifiants visant à minimiser la portée de cette manœuvre. […] La réalité est tout autre, et le soin mis à essayer de nous convaincre du contraire pouvait le laisser supposer  ».
Je n’épiloguerai pas sur la faiblesse de ce dernier argument, qui s’inscrit dans l’ère du soupçon qui nous submerge de toutes parts. Plus un avis est partagé et défendu, plus il est faux, devrions-nous conclure. On a peine à croire que ce sont des recteurs d’université qui se sont laissé aller à une telle rhétorique. Pour reprendre leur point de vue, on dira que c’est révélateur de la faiblesse de leur propre point de vue…
Mais revenons sur le fond du problème. J’ai écrit, dans une récente chronique, que la fusion me semblait intéressante non pas parce qu’elle renforçait la position de l’UCL, mais parce qu’elle était l’aboutissement d’un processus de concertation entre les quatre corps (académique, scientifique, administratif et étudiant) des deux institutions, lequel avait débouché sur un projet définissant clairement les contours d’une indispensable réforme de l’enseignement et de la recherche supérieurs dans notre pays, lesquels doivent être sanctuarisés et privilégiés pour donner à l’ensemble de notre société les chances de relever les défis qui se posent à nous et au monde.
Il faut tout d’abord rappeler que ce qui motive vraisemblablement la carte blanche des recteurs, c’est l’échec préalable d’une fusion entre l’USL-B et… l’ULB, échec dû à l’arrogance du recteur d’alors, M. Viviers, qui avait annoncé dans les médias une fusion qui n’avait pas encore été validée par les principaux concernés. Et dans le projet de fusion actuel, ce n’est pas l’UCL qui est venue solliciter Saint-Louis, mais cette dernière qui s’est rapprochée de l’UCL.
LA LOGIQUE DES PILIERS
Plutôt que de se réjouir des lignes de force de ce projet, les recteurs de l’ULB, l’Ulg et l’UMons en appellent aux politiques pour empêcher la fusion et se réfugient derrière la logique de bassins voulue par le décret Paysage. Et de s’indigner : la « manœuvre » de l’UCL n’aurait d’autre intention que de relancer la guerre entre les « piliers » sacrés sur lesquels notre foutu pays est bâti.
J’imagine que la plupart des jeunes lecteurs sont en train de se demander de quoi il s’agit. Notre pays microscopique n’est pas encore assez compliqué institutionnellement, avec ses exécutifs régionaux, communautaires, fédéral, ses matières régionalisées ou non, ses cohortes de micro-ministres qui se disputent sur des méga-dossiers ; non, il faudrait rajouter à cet imbroglio la question des piliers, héritage archaïque d’un dix-neuvième siècle lointain, où les libéraux laïcs s’opposaient aux catholiques. Il en a résulté le pacte scolaire et la guerre larvée et permanente entre l’ULB et l’UCL, ainsi que tous les fantasmes grotesques sur les puissances cachées de la franc-maçonnerie ou de l’opus dei, ou que sais-je encore au rayon des théories du complot.
Ce qui rend l’affaire d’aujourd’hui encore plus piquante, c’est que les recteurs de deux universités d’Etat (Mons et Liège), soumises donc à la neutralité religieuse et philosophique, rejoignent l’ULB dans un combat contre les « catholiques », se mettant ainsi en défaut par rapport à leurs fondements.
Les réseaux d’enseignement sont à mes yeux une aberration, qui explique en partie pourquoi, malgré l’importance des sommes publiques consacrées à cette matière essentielle, le niveau général, dans le primaire et le secondaire, est aussi bas. Au niveau universitaire, l’opposition « laïc/catholique » est tout aussi absurde et la réalité démontre combien elle est de moins en moins pertinente : au sein de l’UCL, de très nombreux académiques ont milité pour la suppression du « C » ; par ailleurs, des programmes de cours (Master ou BAC) se construisent entre institutions de réseaux différents (l’ULB en construit avec l’Ihecs), et on ne compte plus les collaborations scientifiques entre collègues d’institutions de « piliers ennemis ». Objectivement, ce n’est pas à la fusion entre Saint-Louis et l’UCL qu’il faut appeler, mais à celle de toutes les institutions universitaires, non pas sous la coupe du politique, mais sous la conduite d’acteurs universitaires résolus à relever le défi majeur qui se pose à eux : repenser de fond en comble l’enseignement supérieur en tenant compte des évolutions non seulement sociales, mais aussi intellectuelles, les jeunes d’aujourd’hui ne fonctionnant plus du tout de la même manière que leurs prédécesseurs.
Construire donc une véritable collaboration, indépendante du politique, sans tomber non plus dans le mammouth hyper-administré ou une structure comme l’ARES, beaucoup trop politisée, où les responsabilités seraient harmonieusement réparties entre les entités, en tenant compte des forces de chacune. Une démarche progressive, voulue par les acteurs du terrain et pas imposée par une hiérarchie qui ne serait soucieuse que de « faire du chiffre » ou de peser plus lourd, un processus d’adhésion fédérative où chaque lieu et chaque personne seraient respectés, sans tabou philosophique ou idéologique.
ET LA LOGIQUE DES BASSINS
Les opposants à la fusion se réfugient derrière le décret et sa logique géographique, passant au bleu très rapidement le fait que le précédent décret organisant l’enseignement supérieur prêchait pour des fusions (lesquelles sont d’ailleurs toujours requises pour les hautes écoles). Cette logique des bassins n’a été, pour le décret Marcourt, qu’un prétexte pour renforcer les universités directement liées au PS : Liège et Mons, sans oublier l’ULB, vu le rôle déterminant que M. Viviers a joué dans l’élaboration du projet. Le but était davantage d’affaiblir les « adversaires » que de dynamiser la recherche scientifique et l’enseignement supérieur ; si vraiment cette logique géographique avait primé, honnêtement, la Faculté agronomique de Gembloux n’aurait pas été rattachée à l’Université de Liège, mais bien à la faculté d’agronomie de l’UCL, voisine, fusion qui aurait permis des synergies vraiment utiles et remarquables. Et puis, parler de « bassins » dans un pays – même pas un pays, une région – où la plus longue distance entre deux universités est à peine de 100 km, n’est-ce pas franchement ridicule ?
Régions et piliers : comment rendre plus petits et plus faibles les acteurs de la relance et les constructeurs de l’avenir. De plus, même si on adhère à cette logique géographique, ne pourrait-on pas aussi mettre en question la répartition sur laquelle elle se bâtit ?
En effet, on distingue, pour les universités, Bruxelles, Liège, le Hainaut, Namur-Luxembourg et le Brabant wallon. Mais outre le fait que l’UCL est implantée à Bruxelles depuis fort longtemps, on fait ici l’impasse sur une réalité socio-économique que nos politiciens régionalistes oublient volontairement, et pour de très mauvaises raisons : bien comprise, la région bruxelloise devrait inclure les deux Brabant, wallon et flamand. Dans l’aberrante Belgique fédéralisée, bien entendu, ce point de vue est inaudible. Faudra-t-il créer une euro-région pour surmonter notre surréalisme politique et institutionnel ?
Mais dans une vaste et solide « région bruxelloise », une formidable collaboration pourrait s’établir entre l’ULB, la VUB, l’UCL, la KUL et Saint-Louis, ouverte aux hautes écoles, pour construire un pôle véritablement d’excellence, en concertation avec toutes les autres institutions du pays, qu’il ne s’agirait évidemment pas d’isoler. Pour cela, évidemment, il faut définitivement enterrer cette logique des piliers et mettre en œuvre une réelle laïcisation de notre société dans laquelle le religieux pèse encore trop lourd, tellement lourd que même les tenants de la laïcité en sont réduits à se comporter comme les représentants d’un culte tantôt menacé, tantôt menaçant.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE RETOUR DE LA GUERRE SCOLAIRE

Tout indique en effet que nos excellences politiques sont  en train de « relancer la guerre entre les « piliers » sacrés sur lesquels notre foutu pays est bâti. (…)Il a résulté du pacte scolaire et la guerre larvée et permanente entre l’ULB et l’UCL, ainsi que tous les fantasmes grotesques sur les puissances cachées de la franc-maçonnerie ou de l’opus dei, ou que sais-je encore au rayon des théories du complot. »
Autrement dit et comme nous l’avons si souvent dénoncé ici le pacte scolaire est la continuation de la guerre scolaire par d’autres moyens notamment ceux que l’on voit ici mis en œuvre.
(…) Les réseaux d’enseignement sont une aberration, qui explique en partie pourquoi, malgré l’importance des sommes publiques consacrées à cette matière essentielle, le niveau général, dans le primaire et le secondaire, est aussi bas. »
Ce n’est pas faux mais la réalité est sans doute un peu plus complexe que cela. La Finlande a résolu le problème en organisant un réseau d’enseignement unique dont l’organisation est confiée aux municipalités (villes et communes) ce qui leur donne une belle souplesse pour s’adapter aux singularités locales.
(…) « Objectivement, ce n’est pas à la fusion entre Saint-Louis et l’UCL qu’il faut appeler, mais à celle de toutes les institutions universitaires, non pas sous la coupe du politique, mais sous la conduite d’acteurs universitaires résolus à relever le défi majeur qui se pose à eux : repenser de fond en comble l’enseignement supérieur en tenant compte des évolutions non seulement sociales, mais aussi intellectuelles, les jeunes d’aujourd’hui ne fonctionnant plus du tout de la même manière que leurs prédécesseurs. » Evidemment et encore une fois, cela, seuls les politiques refusent de le regarder en face. L’enseignement organisé par Wallo-Brux est en attente d’une réforme copernicienne. Onn nous avait promis une législature conasré prioritairement à l’enseignement et qu’en est-il résulté : le chantier  calamiteux dit du « pacte d’excellence (vous avez dit pacte) et les réformes bariques du ministre Marcourt.
A l’évidence il faudrait «  construire  une véritable collaboration, indépendante du politique, sans tomber non plus dans le mammouth hyper-administré ou une structure comme l’ARES, beaucoup trop politisée, où les responsabilités seraient harmonieusement réparties entre les entités, en tenant compte des forces de chacune. »
Cela va sans dire mais tellement mieux en le disant clairement comme tente de le faire Vincent Engel avec une belle témérité. Cette carte blanche ne lui voudra pas que des amis.
« La logique des bassins n’a été, pour le décret Marcourt, qu’un prétexte pour renforcer les universités directement liées au PS : Liège et Mons, sans oublier l’ULB, vu le rôle déterminant que M. Viviers a joué dans l’élaboration du projet. Le but était davantage d’affaiblir les « adversaires » que de dynamiser la recherche scientifique et l’enseignement supérieur. »
L’argument tient la route. L’électoralisme, une fois de plus, prime sur le bon sens.
« La région bruxelloise devrait inclure les deux Brabant, wallon et flamand. Dans l’aberrante Belgique fédéralisée, bien entendu, ce point de vue est inaudible. Faudra-t-il créer une euro-région pour surmonter notre surréalisme politique et institutionnel ? »
Cela aussi nous l’affirmons ici depuis des années mais la NVA ne veut pas en entendre parler. «  Dans une vaste et solide « région bruxelloise », une formidable collaboration pourrait s’établir entre l’ULB, la VUB, l’UCL, la KUL et Saint-Louis, ouverte aux hautes écoles, pour construire un pôle véritablement d’excellence, en concertation avec toutes les autres institutions du pays. »
C’est une évidence mais elle ne semble pas du tout du goût de nos excellences wallobruxelloise. Décidément « excellence » n’est vraiment pas la préoccupation première de nos « excellences » politiques.
MG

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