vendredi 23 juin 2017

Pourquoi Lutgen devait trahir pour survivre


PAR BÉATRICE DELVAUX
Pour regagner son image perdue, Benoît Lutgen a choisi de frapper un grand coup. Une chronique de Béatrice Delvaux, publiée initialement dans « De Standaard ».

   

Avant d’être Emmanuel Macron, il faut être Frank Underwood… Avant de lancer un nouveau mouvement et d’être crédible dans ce nouveau rôle, il fallait en effet tuer le «  père  », Hollande, car c’était la seule façon de démontrer qu’on n’était pas ce socialisme-là.
Benoît Lutgen aurait-il eu ce lundi son moment «  Underwood  » ? Sa décision de répudier le PS pour s’affirmer comme une sorte de formateur d’une nouvelle coalition en Wallonie et à Bruxelles, y ressemble en tout cas furieusement.
Imaginez : vous êtes le président d’un parti qui est à la dérive, s’écrase dans les sondages, a déjà vendu une partie de son image en apparaissant scotché au PS et abîme ce qu’il en reste en continuant à partager le pouvoir avec les socialistes. Au CDH en effet, depuis des semaines, on n’en peut plus de prendre les coups liés aux affaires, on sert de punching ball aux alliés du partenaire de gouvernement (le tandem Jean-Pascal Labille-Thierry Bodson), on subit les dégâts collatéraux des solutions – le décumul – que les socialistes désignent pour régler leurs soucis mais mettent vos mandataires hors d’eux et last but not least, on se fait entraîner dans une gauchisation de son programme de gouvernement, histoire de contrer un PTB qui ne vous menace pas au premier chef.
Si vous êtes Benoit Lutgen, soit vous restez dans cette alliance, en croisant les doigts chaque jour pour que d’autres affaires n’éclatent pas et vous arrivez aux élections dans la position du mouton qui part à l’abattoir, soit vous reprenez votre autonomie et vous tentez de vous redonner une image, une personnalité et des raisons pour vos électeurs de voter pour vous en ne vous considérant plus comme le caniche des socialistes. Le choix est vite fait, d’autant que dans la première hypothèse, la tête du président « soumis » sera la première à rouler.
Pour regagner son image perdue, il faut frapper un très grand coup, et donc trahir : «  eux c’est eux, et moi c’est moi  ». Et donc à la manière de Macron qui s’est désolidarisé du bilan socialiste en rompant avec son gouvernement, Lutgen espère se déscotcher du PS en quittant les bateaux régionaux : on pose un acte transgressif, à la Brutus, assassinant d’un coup ce qu’on avait dit adorer.
Une prise de risque ? Oui, car rien à ce stade ne garantit au Bastognard qu’il va gagner son pari et redonner du tonus à son parti. D’autant que Lutgen n’a rien d’un perdreau de l’année : il n’est pas ce jeune homme vierge d’un passé, sans les casseroles liées au «  système  » qu’il dénonce. Par contre, dans l’instant, il regagne l’estime des siens très agacés, il ressoude provisoirement un parti essoufflé, il retrouve un discours et durcit un centre considéré comme définitivement mou. Et même si tout cela n’est que temporaire, même si tout cela ne marche pas, même si Lutgen finit décapité, ce sera après avoir posé un geste qui ne manque pas d’audace, voire de panache et non de guerre lasse, par mort lente, toute honte bue.
Le paradoxe est que le geste posé par le président du CDH pourrait être bénéfique aux deux autres «  partenaires  » qui composent ces partis traditionnels, dont il est bon de rappeler qu’ils sont tous trois partie prenante de ce système d’asbl bruxelloises, d’intercommunales wallonnes, de nominations, de mandats, de cumuls de rémunérations et de manque de gouvernance dénoncées aujourd’hui.
Le PS pourrait en effet trouver un réel avantage à basculer dans une opposition qui pourrait recoller des troupes en train de se diviser, soudain unies par la haine du traître calotin, l’envie de se venger de cette humiliation publique et la capacité de prononcer enfin ces discours et harangues à «  gauche toute  » dont le pouvoir les prive aujourd’hui mais qu’exige la concurrence avec le PTB.
Le MR quant à lui, recevrait sur un plateau l’occasion de se refaire la virginité francophone qu’il a abîmée, en montant comme seul parti francophone au gouvernement fédéral avec la N-VA.
Mais ces jeux-là sont très loin d’être faits.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
TOUT CECI EST VRAIMENT COMPLIQUÉ

Les raisonnements des éditorialistes se suivent sans se rassembler.
Ce qui est sûr c’est que la catastrophe nous menace bel et bien en Belgique francophone. MR et CDH peuvent imposer à l'embarcation wallonne un changement de cap radical à droite, mais deux ans ne seront pas suffisants pour qu'elle parvienne à bon port.
Le PTB est aujourd'hui crédité de 20% !
« Rien ne dit donc qu'Elio Di Rupo ne tentera pas, au lendemain des élections de 2019, de former une majorité régionale wallonne avec le parti de Raoul Hedebouw. D'autant que celui-ci n'affirme plus aujourd'hui que sa formation ne sera pas prête avant quinze ans...
Dans ce cas, la stratégie de Bart De Wever retrouve tout son sens. Il serait, en effet, confronté à ce qu'il appelle une Wallonie socialo-communiste.
En cas de blocage complet, la Belgique, comme l'avait écrit François Perin en 1981, peut disparaître par implosion. Et, fort de sa légitimité démocratique, le Parlement flamand pourrait alors proclamer unilatéralement l'indépendance de la Flandre. Peter De Roover, le chef de groupe N-VA à la Chambre, le 15 octobre 2016 : En cas de majorité avec le Vlaams Belang, nous réclamerons l'indépendance. »
Put that in your pipe and smoke it.
Alors, pourquoi pas une alliance (contre nature comme dirait Laurette) entre le PS et MR à la région wallonne et à Bruxelles sur base d’un pacte éthique audacieux et rigoureux qui fasse bouger les lignes?
MG
LA STRATÉGIE DE LA N-VA MISE À MAL PAR LE REJET DU PS ? RIEN N'EST MOINS SÛR...
Jules Gheude Essayiste politique in Le Vif

Selon le député indépendant Hendrik Vuye, la décision du CDH de rompre avec le PS au sein des gouvernements des entités fédérées (en Wallonie, à Bruxelles et en Fédération Wallonie-Bruxelles) vient mettre à mal la stratégie de Bart De Wever.
La N-VA de Bart de Wever paie le prix du fédéral © Belga Image
Le leader de la N-VA comptait en effet utiliser le pouvoir prépondérant de la Flandre à l'échelon fédéral pour accentuer une politique socio-économique de droite qui amènerait la Wallonie de gauche à demander une nouvelle réforme de l'Etat. L'objectif étant d'obtenir la majorité spéciale nécessaire à la mise en place d'un système confédéral.
Il est clair que le MR ne peut accepter de remplacer le PS qu'avec la garantie de pouvoir appliquer une politique socio-économique en totale rupture avec celle menée jusqu'ici. Une politique qui rejoindrait celle menée en Flandre et à l'échelon fédéral.
Mais les prochaines élections régionales auront lieu en juin 2019, c'est-à-dire dans deux ans. Un laps de temps permettant certes de prendre des mesures importantes, mais sans doute trop court pour pouvoir engendrer des résultats significatifs. Pour le dire autrement, MR et CDH peuvent imposer à l'embarcation wallonne un changement de cap radical à droite, mais deux ans ne seront pas suffisants pour qu'elle parvienne à bon port.
Cette évolution est-elle susceptible de contrecarrer le plan confédéraliste de la N-VA ? Tout dépendra du rapport des forces politiques au lendemain des élections législatives et régionales de 2019.
Relégué dans l'opposition, le PS n'aura d'autre choix que de faire le grand nettoyage en son sein pour montrer qu'il entend définitivement rompre avec les pratiques du passé.
Certains mandataires humanistes et réformateurs ont, eux aussi, failli en matière d'éthique. CDH et MR ont donc tout intérêt à prendre immédiatement des mesures radicales.
Tout cela rassurera-t-il les citoyens dégoûtés, qui sont de plus en plus séduits par le chant des sirènes populistes ? Rien n'est moins sûr. Le PTB est aujourd'hui crédité de 20% !
Lors de la crise politique survenue à la Ville de Mons, Elio Di Rupo n'a pas hésité à tendre la main au PTB pour remplacer le MR dans la majorité. Il s'est vu opposer une fin de non-recevoir, mais on se souvient de ses propos : Je suis un rassembleur, à gauche. Il nous faut une gauche forte qui s'engage dans les gouvernements.
Rien ne dit donc qu'Elio Di Rupo ne tentera pas, au lendemain des élections de 2019, de former une majorité régionale wallonne avec le parti de Raoul Hedebouw. D'autant que celui-ci n'affirme plus aujourd'hui que sa formation ne sera pas prête avant quinze ans...
Dans ce cas, la stratégie de Bart De Wever retrouve tout son sens. Il serait, en effet, confronté à ce qu'il appelle une Wallonie socialo-communiste.
En revanche, si l'électeur, satisfait de la nouvelle politique menée en Wallonie, encourage le MR et le CDH à poursuivre dans cette voie, la N-VA aura la tâche moins aisée pour imposer son modèle confédéraliste.
Les sondages indiquent toutefois qu'elle sera un partenaire incontournable pour la formation d'un nouveau gouvernement belge. En cas de blocage complet, la Belgique, comme l'avait écrit François Perin en 1981, peut disparaître par implosion. Et, fort de sa légitimité démocratique, le Parlement flamand pourrait alors proclamer unilatéralement l'indépendance de la Flandre. On se souvient des propos tenus par Peter De Roover, le chef de groupe N-VA à la Chambre, le 15 octobre 2016 : En cas de majorité avec le Vlaams Belang, nous réclamerons l'indépendance.
Affaire à suivre, comme on dit...
(1) Dernier livre paru : "Un Testament wallon - Les Vérités dérangeantes, Mon Petit Editeur, 2016. La version néerlandaise vient de sortir chez Doorbraak Boeken, avec une préface du politologue Bart Maddens de la KU Leuven.
Carte Blanche

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