lundi 3 juillet 2017

François Gemenne (ULg) propose un mode de rémunération inédit des mandataires politiques


Chercheur et enseignant à l’Université de Liège et à Sciences Po à Paris, François Gemenne est ce samedi 1er juillet l’invité du Grand Oral RTBF-Le Soir sur La Première et sur la 3. Spécialiste des migrations liées à l’environnement, il commente la situation que vit actuellement l’Italie, confrontée à un afflux de réfugiés. Il revient aussi sur les questions de bonne gouvernance et formule une proposition originale.


Pour l’auteur de "La géopolitique du changement climatique", la situation en Italie est d’abord le résultat d’un manque criant de solidarité en Europe. "Nous en revenons toujours au même problème : l’absence totale d’un projet politique européen en matière d’asile et d’immigration", affirme-t-il. "La mortalité en Méditerranée ne faiblit pas, on ne peut pas dire que la crise des réfugiés est derrière nous. L’Union européenne continue d’être la destination du monde la plus dangereuse pour les migrants. Ce sont les passeurs qui de facto décident de la politique migratoire de l’Union européenne : qui arrive, quand, à quelles conditions et où ? ". "Les passeurs ne mettent dans les bateaux que suffisamment de carburant pour atteindre les eaux internationales".
SI LA PHOTO DU PETIT AYLAN RETROUVÉ SUR UNE PLAGE AVAIT TANT ÉMU LES OPINIONS PUBLIQUES, C’EST PARCE QU’IL ÉTAIT HABILLÉ COMME UN PETIT EUROPÉEN ET QUE CHACUN POUVAIT Y PROJETER SON FILS OU SON PETIT-FILS.
" Il y a moins de traversées mais elles sont plus meurtrières ", poursuit François Gemenne. " Simplement parce que la route depuis la Lybie est plus dangereuse que celle depuis la Turquie. On peut se donner l’illusion que l’on a endigué le flux de migrants, on n’a pas du tout résolu la tragédie humanitaire qui continue de se jouer en Méditerranée ".
"Ce qu’il faut en urgence, c’est le rétablissement de voies d’accès sûres et légales vers l’Union européenne."
LA VERTU OUBLIÉE DE L’IMMIGRATION
" Dans toutes les études économiques, qu’elles proviennent de la Banque nationale ou de l’OCDE, les migrants et les réfugiés ont un léger impact positif sur l’économie. Ils doivent être considérés comme un investissement même si cela coûte un peu d’argent en premier accueil. Mais c’est un argument qui ne porte pas dans le débat public. Par exemple, c’est en Hongrie que les entreprises ont le plus besoin de main d’œuvre étrangère, 56 pourcents des entreprises hongroises. Et pourtant, c’est le pays qui veut le moins des migrants ! On marche sur la tête ", regrette François Gemenne.
IL N’Y A PAS DE CONCURRENCE SUR LE MARCHÉ DE L’EMPLOI ENTRE LES NATIFS ET LES ÉTRANGERS, AU CONTRAIRE.
" En effet, les étrangers vont dynamiser le marché de l’emploi ", explique le chercheur. " Ils vont se mettre dans des segments du marché du travail qui sont délaissés par les natifs ".
L’OUVERTURE DES FRONTIÈRES
" Les gens ne migrent pas parce qu’une frontière est ouverte ", explique François Gemenne. " A l’inverse, ils n’arrêtent pas de migrer parce qu’une frontière est fermée. Les murs et les barrières rendent les migrations plus dangereuses et donc plus mortelles ".
"En fermant sa frontière, l’Europe fait de facto le jeu des passeurs, il y a une complicité objective".
" On fait complètement fausse route en distinguant les réfugiés politiques qui seraient légitimes à venir en Europe et les migrants économiques que l’on pourrait renvoyer chez eux ", poursuit François Gemenne. " Politiquement, un réfugié c’est un migrant dont on veut bien, et un migrant c’est quelqu’un dont on ne veut pas, une sorte d’indésirable ".
ET LES CATASTROPHES NATURELLES ?
AUJOURD’HUI, CHAQUE ANNÉE, IL Y A 25 MILLIONS DE PERSONNES QUI SONT DÉPLACÉES PAR DES CATASTROPHES NATURELLES, 1 PERSONNE À CHAQUE SECONDE OÙ NOUS PARLONS.
" Il y a davantage de gens déplacés par des catastrophes naturelles chaque année que des gens déplacés par des guerres ", compare le chercheur. "
A ce chiffre, il faut ajouter ceux qui sont déplacés par des impacts plus lents du changement climatique : hausse du niveau des mers, désertification... Ce sont souvent des déplacements très individualisés, souvent de faible distance ".
Et de conclure sur ce point : " On est aujourd’hui face à un manque absolu de courage politique qui refuse de considérer que ces mouvements migratoires sont un phénomène structurel du 21ème siècle. On continue à considérer les migrations soit comme une anomalie lorsqu’on est bien intentionné, soit comme un problème à résoudre ou comme une crise à gérer".
LA BONNE GOUVERNANCE
Aujourd’hui, chaque parti politique formule des propositions en matière de bonne gouvernance. Ancien membre du cabinet écolo de José Daras, qu’en pense François Gemenne ? " Je suis frappé aujourd’hui de voir comme beaucoup dans le débat public emploie des mots beaucoup plus forts que ceux que j’avais utilisés sur les antennes des la RTBF ", explique-t-il (NDLR : à #soir1ère, il avait comparé Nethys et Publifin à un système mafieux). " Cela tient à ce que beaucoup ont pris du temps à prendre la mesure de l’ampleur de ce scandale Publifin et de la menace qu’il représente pour la démocratie ".
Le rôle premier de l’Université est de former des citoyens à la démocratie et donc, tout chercheur doit se sentir concerné par un scandale comme Publifin.
" Je pense que l’on est face à une crise de système qui dépasse la question du casting, de qui sera ministre ou bourgmestre", explique le chercheur. " Il y a un problème lancinant de pratiques et en effet, il faut réformer de fond en comble ".
Une partie du problème vient du fait que la politique est devenue largement un métier et que parfois cette logique de carrière prend le pas sur une logique d’engagement
" Le mode de rémunération des mandataires politiques devrait pouvoir être revu ", propose enfin François Gemenne. " On pourrait imaginer que leur ancien employeur continue à leur verser leur salaire pendant qu’ils exercent leur mandat politique. Que l’éducation nationale paie le salaire d’un enseignant élu. Ce qui éviterait à certains de s’enrichir. Les députés ne percevraient donc pas tous le même salaire. "
L’interview de François Gemenne a été réalisée par Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef au journal Le Soir, Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information et des sports à la RTBF, et Jacques Crémers, chef de la rédaction de La Première/RTBF.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"CES MOUVEMENTS MIGRATOIRES SONT UN PHÉNOMÈNE STRUCTUREL DU 21ÈME SIÈCLE"

" On est aujourd’hui face à un manque absolu de courage politique qui refuse de considérer que ces mouvements migratoires sont un phénomène structurel du 21ème siècle. On continue à considérer les migrations soit comme une anomalie lorsqu’on est bien intentionné, soit comme un problème à résoudre ou comme une crise à gérer".
Autrement dit, il va falloir, selon ce chercheur, que les citoyens d'Europe se résignent à accepter que le vieux continent accueille toute la misère d'Afrique, un continent dont la démographie explose formidablement. Cela exige, à tout le moins, un immense effort de pédagogie que les partis politiques répugnent à entreprendre car ils savent que plaider une telle cause équivaut à un suicide politique.
Mais à défaut de ce "sursaut pédagogique" qui tarde à intervenir, ce sont les factions d'extrême droite qui emporteront les suffrages d'une population européenne réticente à accueillir des migrants et à renoncer à son mode de vie consumériste et terriblement inégalitaire. L'exemple du grand refus de la Hongrie, de la  Pologne et de l'Autriche dans une moindre mesure risquent de se révéler contagieux. Les Le Pen, Wilders et autres De Winter ont certes cédé du terrain. La tornade Macron les a sans doute fait reculer électoralement. Mais pour combien de temps?
On l'a vu, le très courageux  "wir schaffen das" de Merkel ("on va y arriver") en faveur d'un accueil massif des réfugiés s'est heurté à de vives réticences qui pourraient entraver sa réélection à la chancellerie en septembre.
Il faut être très naïf pour imaginer qu'un afflux de population jeune, subsaharienne, sans qualification quelconque et sans connaissance des langues parlées en Europe soit de nature à relancer notre économie hypertechnologique sans mettre à mal notre sécurité sociale.
Il est clair qu'une "africanisation" même partielle de l'Europe ferait les choux gras de la Chine et des Etats. L'Italie est en première ligne et ses "défenses" cèdent lentement mais sûrement. L'Europe ne parvient pas à parler d'une seule voix et à réagir collectivement avec fermeté et cohérence. Mais que peut faire même une Europe unie contre l'immense flux des réfugiés de la misère ? Déclarer la guerre aux passeurs mafieux? Mais avec quelle légitimité?
L'empire romain a tenté de résister en vain contre les "invasions barbares" en leur opposant un limes, un mur, un môle.
Trump, qu'on s'en souvienne, a été élu notamment sur sa promesse d'élever un mur entre les States et le Mexique pour arrêter les migrations latino américaines. L'empire chinois éleva autrefois sa grande muraille pour se protéger des hordes mongoles; en vain.
Les attentats islamistes et l'interminable campagne présidentielle  ont fait passer la crise des réfugiés au second plan. Mais rien ne s'est résolu sur ce front.
La Turquie a fixé plusieurs millions de réfugiés syriens, irakien, afghans sur son territoire en vertu d'un accord assez fumeux négocié par Merkel avec Erdogan. Cet accord engage l'Europe à financer des camps de réfugiés en Turquie. C'est une manière de fermer la porte de l'exil vers les côtes grecques. Mais quid des millions de réfugiés qui s'amassent en Lybie où règne la plus grande confusion politique pour le plus grand bonheur des passeurs mafieux qui organisent des traversées suicide vers l'Italie?
La situation est grave mais non désespérée à l'heure qu'il est.
L'Europe fut pendant des siècles une terre d'émigration qui envoya régulièrement ses surplus de population vers le "nouveau monde" notamment lors de grandes famines. Affaiblie par deux guerres mondiales qui l'ont mise sur les genoux, l'Europe est devenue une terre d'immigration qui attire les affamés d'Afrique et tous ceux qui fuient les régimes non démocratiques et islamistes.
Nous savons tous cela et nous en devinons les conséquences. " Il y a davantage de gens déplacés par des catastrophes naturelles chaque année que des gens déplacés par des guerres."
"Il faut ajouter ceux qui sont déplacés par des impacts plus lents du changement climatique : hausse du niveau des mers, désertification..."
Bref, l'avenir est sombre et on ne voit pas vraiment comment fera l'Europe pour le rendre serein.
Passons au second volet de cet échange: " Le mode de rémunération des mandataires politiques devrait pouvoir être revu ", propose François Gemenne. " On pourrait imaginer que leur ancien employeur continue à leur verser leur salaire pendant qu’ils exercent leur mandat politique. Que l’éducation nationale paie le salaire d’un enseignant élu. Ce qui éviterait à certains de s’enrichir. Les députés ne percevraient donc pas tous le même salaire. "
Il s'agit d'une pure vue de l'esprit. Imaginons un cas de figure simple: un collège échevinal d'une grosse commune bruxelloise. Le Bourgmestre, un ancien médecin interniste et chef de service dans un grand hôpital continuerait à percevoir ses plantureux émoluments tandis que son premier échevin, un instit détaché continuerait à toucher son modeste traitement et que l'échevin des finances, un ex banquier conserverait sa rémunération d'origine et que la présidente du CPAS, une infirmière en congé conserverait son traitement. L'échevin de l'instruction publique, un avocat d'affaire continuerait pour sa part à être grassement rémunéré par son bureau d'avocats.
Il faut vraiment être très  naïf pour imaginer voir en ceci la solution à un épineux problème qui gangrène la vie politique. 
Y aurait-il une autre solution équitable en dehors d'un plafond de rémunération global tel que voté dimanche par les socialistes, le même pour tous, quelque soit le nombre de mandats exercés?
Reste à savoir si d'autres partis emboiteront le pas.
" On est aujourd’hui face à un manque absolu de courage politique"
C'est que le courage politique n'est sans doute pas ce qui garantira une réélection. On se souviendra peut-être que Winston Churchill, l'un des hommes les plus coriaces et les plus courageux du siècle dernier perdit les élections après la guerre qu'il avait conduite avec une exceptionnelle autorité. Alors que faire pour éviter la démagogie populiste qui caresse l'opinion dans le sens du poil?
MG
FRANÇOIS GEMENNE (métapedia)
François Gemenne (né à Liège en 1980) est professeur à l’Université de Liège où il travaille au sein du département « Centre d’Etudes de l’Ethnicité et des Migrations »(CEDEM). Il habite à Paris où il est chercheur à l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI) de Sciences Po.
Lors de l’émission de télévision de Thierry Ardisson Salut les terriens, François Gemenne a affronté le vice-président du Front National Florian Philippot.
Lors de l’émission « C’est dans l’air » sur France 5 le 10 août 2016, François Gemenne affirme qu’en matière de migration « tout le monde court derrière les aboiements du Front National » et « on se contente d’ânonner les âneries et les provocations du Front National qui a capturé le débat politique et médiatique sur ces questions depuis le milieux des années 1980, c’est-à-dire depuis Schengen. »
ANCIEN MEMBRE ET PROCHE DU PARTI ÉCOLOGISTE
Au sein d'une interview réalisée lors d'une conférence organisée par les instances du parti écologiste (Belgique), François Gemenne déclare qu'il a été membre du parti écologiste . Les thèses qu'il défend en matière d'immigration et en matière environnementale  sont celles du parti écologiste.



  

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