vendredi 15 septembre 2017

Homo Sapiens et Homo Deus: la nouvelle bible de l'Humanité ?

Par  Astrid de Larminat
Figaro

    

Le nouvel essai de Yuval Noah Harari, Homo Deus, paraît en France. Son premier livre, Homo Sapiens, traduit en 42 langues, adoubé par Bill Gates, Mark Zuckerberg et Obama, est un phénomène planétaire.
Yuval Noah Harrari est en train de devenir un gourou planétaire. Son premier ouvrage Homo Sapiens paru en France il y a deux ans s'est écoulé à 250.000 exemplaires et il s'en achète encore 2000 par semaine. L'édition anglaise, elle, s'est vendue à un million d'exemplaires. Le livre a été traduit dans 42 pays.
Ce raz de marée mondial s'explique par l'ambition globalisante de l'auteur. À notre époque de prolifération et d'éclatement des savoirs où plus que jamais l'homme se demande d'où il vient, qui il est et où il va, cette somme de 500 pages qui prétend faire une synthèse de l'histoire de l'humanité depuis les origines en s'appuyant sur des savoirs objectifs a tout pour séduire.
La suite, Homo Deus, une brève histoire de l'avenir (Albin Michel) qui essaie d'imaginer ce que deviendrait une humanité optimisée par les manipulations génétiques et augmentée par la technologie, vient de paraître en France. Harari parachève ainsi son grand ouvrage qui peut se lire comme une nouvelle Bible, une version évolutionniste et anti spéciste de l'histoire de l'homo sapiens, depuis sa genèse jusqu'à l'Apocalypse dont l'auteur prophétise qu'elle pourrait être imminente. Une bible qui affirme que la «religion» humaniste est une construction culturelle imaginaire au même titre que les monothéismes. À cet égard, on s'étonne qu'elle ne suscite pas davantage de débats dans les pays des droits de l'homme.
VEGAN ET BOUDDHISTE
Yuval Noah Harari, né en Israël en 1976, universitaire spécialisé dans l'histoire militaire du Moyen Âge, diplômé d'Oxford, donne des cours de World History à l'université hébraïque de Jérusalem. Il a diffusé ses cours sur internet sous forme de MOOC puis les a transformés en livres. La séduction qu'il exerce tient sans doute à son style convivial de professeur charismatique qui veut pousser ses élèves à remettre en question leurs idées toutes faites pour montrer que leurs croyances et leurs valeurs sont fragiles.
Végétalien - une grosse centaine de pages d'Homo Deus est consacrée aux souffrances que Sapiens fait subir aux autres animaux - Harari vit dans une communauté agricole coopérative près de Jérusalem. Il est aussi adepte de la méditation bouddhiste, tendance Vipassana. Homo Deus est d'ailleurs dédié à son maître S.N Goenka.
Des personnalités mondialement admirées, comme Bill Gates et Mark Zuckerberg, ont chaleureusement recommandé Homo Sapiens. Barack Obama a dit qu'il avait adoré cette «histoire de l'humanité vue du ciel», curieuse expression pour qualifier une vision réductionniste de l'homme. On se demande si l'ancien président américain a lu les pages 136 et 137 dans lesquelles Harari décortique le fameux passage de la Déclaration d'indépendance des États-Unis qui dit que tous les hommes sont créés égaux, doués de droits inaliénables parmi lesquels la vie, la liberté, la recherche du bonheur. «Ces principes universels, affirme Harari, n'existent nulle part ailleurs que dans l'imagination fertile des Sapiens et dans les mythes qu'ils inventent et se racontent. Ces principes n'ont aucune validité objective.» Harari écrit également, et pour lui cela ne semble pas souffrir discussion, que «la liberté est une invention des hommes qui n'existe que dans leur imagination». Il entreprend alors une étrange traduction «en langage biologique» de la Déclaration d'indépendance.
Quant à l'âme dont il est plus longuement question dans Homo Deus, elle n'existe pas non plus, explique-t-il, puisque les chercheurs qui ont scruté tous les recoins du cœur et du cerveau humain ne l'ont jamais découverte.
En France, Homo Sapiens n'avait pas fait l'objet d'un grand lancement médiatique. Il s'est transmis de bouche-à-oreille et… d'homme à homme. Phénomène singulier, il a été lu principalement par des hommes de catégories socioprofessionnelles supérieures qui le recommandaient à leurs amis, comme les lectrices le font habituellement avec leurs romans préférés.
QUI TROP EMBRASSE SÈME LA CONFUSION
Pourtant la plupart des lecteurs d'Homo sapiens, lorsqu'on leur demande ce qu'ils en ont pensé et quel est le propos de l'auteur, ont du mal à répondre. Ils plissent le front. En effet, en le lisant, on se demande où Harari veut en venir. On sent qu'il veut en venir quelque part, mais qu'il entretient un certain flou, ou peut-être qu'il n'arrive pas à dissiper le flou de sa propre pensée. Il est indéniablement plus à l'aise dans les passages narratifs que dans lorsqu'il entreprend de philosopher.
Ses lecteurs ont apprécié le foisonnement de connaissances déployées. Il est vrai qu'on peut picorer dans ces livres une multitude d'études chiffrées et d'anecdotes historiques intéressantes. Mais dans certains domaines, ces connaissances sont sujettes à caution, parfois erronées à force d'être schématiques ou partielles, au point qu'on se demande si elles sont de première main ou s'il répète ce qu'il a lu dans les livres répertoriés dans la bibliographie. Une bibliographie où ne figurent que des ouvrages et des articles contemporains. La culture classique de Harari, en littérature et en philosophie, sans parler de la théologie, semble très succincte.
Harari a un réel talent pour vulgariser, faire réfléchir en faisant marcher l'imagination de son lecteur. À cet égard, il serait certainement un bon auteur de romans dans lesquels il pourrait laisser s'exprimer les contradictions et les angoisses légitimes qui l'habitent.
Mais en refermant Homo Sapiens et Homo Deus qui brassent des milliers de siècles, d'histoires, de sujets, d'idées et de supputations, on est assommé comme si on sortait d'un chaos. À la toute dernière page, Harari semble dire qu'il a eu lui-même cette impression: «Élargir nos horizons peut se retourner contre nous en semant la confusion et en nous rendant plus passifs qu'avant.» Étrange. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CHANGER DE LOGICIEL? 

J'ai dévoré Homo sapiens et relu Homo deus cet été. C'est décoiffant. Edgar Morin a l'habitude de dire qu'il faut revoir ses paramètres tous les cinq ans et se refaire une culture sur base des nouveaux paradigmes. Harari nous y invite hardiment.
Cela se lit aisément et invite à la réflexion. Il possède en effet un vrai talent de vulgarisateur.
Il nous apprend que nous sommes les témoins impuissants d'une révolution imperceptible qui subrepticement et presque à notre insu transforme notre société démocratique. Cette métamorphose est en marche depuis plusieurs  décennies. Elle est plus radicale encore que celle que provoqua l'utilisation massive du pétrole au début du XXème siècle  et qui transforma  profondément le destin des humains et le visage de la planète.
La révolution numérique générée par le règne des Big Data entraîne rien moins que la menace de disparition  de la vie privée accompagnée d'un renoncement irréversible  mais progressif à notre précieuse liberté individuelle. Elle tend à transformer radicalement la société démocratique dans laquelle nous vivons dans le but de nous rendre définitivement dépendants. L'objectif des Big Data est de débarrasser le monde de son imprévisibilité, autrement, dit d'en finir avec le hasard. ( Dugain, Labbé, l'homme nu p. 2)
La surveillance de tout être humain, partout et tout le temps sera la règle. Peu pourront y échapper, sauf s'ils acceptent de faire partie de la nouvelle catégorie des marginaux.  Il s'agit bien de résister à l'asservissement volontaire, à un système  d'information global et total. Aujourd'hui, ce sont les USA qui contrôlent les Big Data, pas l'Europe.
Jamais dans l'histoire de l'humanité, un aussi petit nombre d'individus aura concentré autant de pouvoirs et de richesses dans aussi peu de mains. Le monde digital a donné naissance à une hyper oligarchie. (ibid p. 24)
Notre démocratie paraît totalement inadaptée face à ce terrible défi.
Nous assistons de fait à la transformation de l'humanité dans le sens d'un asservissement volontaire. C'est la négation même du concept de citoyen responsable inventé par les Grecs et incarné par les révolutions anglaise, américaine, française et surtout par les Lumières.
Les gurus de la silicon valley rêvent d'une gouvernance  algorithmique qui ne s'appuie pas sur la capacité de jugement et de volonté des citoyens. Ils cherchent à nous enlever toute envie d'être des citoyens libres. La majorité des citoyens se rendent à peine compte qu'ils sont en train de perdre  leur libre arbitre.
Quand nous nous connectons, nous croyons que nous sommes libres mais en réalité , nous nous soumettons à la machine (p. 39)
L'essentiel pour le citoyen libre et autonome, c'est le contact, la "connection", l'échange. Le cerveau humain se développe, se diversifie et s'enrichit par interactions avec le milieu ambiant et les autres. L'homme est un animal social, son salut a été de tous temps de jouer la carte collective. Sa force, c'est le travail en groupe: l'empathie et la solidarité, le dialogue. Homo Sapiens c'est le triomphe du cerveau collectif.
Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté  pour un peu de sécurité ne mérite ni l'un ni l'autre et finit par perdre les deux. B. Franklin 1755)
Nous entrons doucement mais sûrement dans une forme de dictature indolore où chaque individu doit accepter que tout ou une partie de lui-même soit  révélé à un système  de surveillance planétaire et totale de l'être humain.
Cette transparence totale  s'apparente à une nouvelle forme d'inquisition (p. 64) On est entré dans l'univers de Brave New World. Sera-il possible  d'échapper à ce système. Comment lui résister? (p. 66)
La dictature décrite par Orwell dans 1984 est un modèle de domination totalement dépassé et ridiculement archaïque sur le plan technologique. La technique n'est plus en harmonie avec l'homme; elle devient une excroissance monstrueuse.(p. 83)
Les big data vont faire de l'homme un objet. (p. 84)
Les big data visent à vider la démocratie de sa substance à ne laisser qu'une coquille vide intacte en apparence.
On assiste en fait à la mort du politique sous la forme d'un véritable étouffement de l'esprit critique.
L'école pourrait cependant être un espace de réflexion déconnecté; un lieu de résistance où se transmettrait l'esprit critique. Malheureusement elle est gagnée par le mouvement. (p. 106)
Jacques Attali n'hésite pas à affirmer:
Au fond la seule chose qui mérite vraiment d’être enseignée, et qu’on ne trouve pour le moment dans aucun manuel, ni aucun concours de spécialité, c’est l’esprit critique. Je rêve d’un professeur dont la seule discipline serait l’indiscipline, et qui pousserait les élèves, dans tous les domaines de ses collègues, à avoir l’audace de critiquer et l’humilité d’apprendre. (Jacques Attali sur son blog au mois d'août)
Voilà qui devrait nous interpeller au premier chef.
L'humain, source de créativité, a besoin d'être constamment stimulé au moyen d'interactions intellectuelles qui l'éveillent. Il est bridé de plus en plus par le gavage et un contrôle automatisé des connaissances (p. 107). Dans un tel contexte les cerveaux risquent de désapprendre. (p. 110)
Il s'agirait, bien au contraire, de les stimuler au maximum pour éveiller les consciences et stimuler les esprits.
Google tente de dessiner dans son seul intérêt l'humanité de demain. (p. 137)
Toute la question de l'enseignement tourne désormais autour de la nécessité de faire du citoyen le centre de gravité de l'école. (p. 189)
Seul une priorité absolue à l'esprit critique peut prétendre y parvenir en créant une véritable agora citoyenne virtuelle à laquelle une majorité de jeunes Européens pourraient participer en temps réel et en anglais .  C'est techniquement possible mais le politique semble freiner des quatre fers.
Il s'agit de rendre possible les interactions entre jeunes citoyens  et de les multiplier dans un esprit proche de celui des échanges Erasmus qu'Emmanuel Macron rêve d'élargir à, l'enseignement moyen.
Il s'agit avant tout et par priorité de former des citoyens autonomes et critiques capables de participer au processus démocratique et à l'infléchir. L'acte de résistance passe par un retour aux productions de la culture européenne et mondiale (p. 190)
Plus que jamais les grandes oeuvres du patrimoine culturel devront être (re)visitées, interrogées et sollicitées par les élèves. Les forces qui y habitent demeurent indispensables à chacun. La pensée grecque, celle de la Renaissance et des Lumières (Enlightment) sont nécessaires pour alimenter l'esprit critique (p. 190)
Il s'agit de donner un sens à sa vie par le questionnement  vertigineux du pourquoi.  (p. 190)
Il s'agit de créer un contre pouvoir.  (p. 195)
L'acte de résistance  sera précisément de remettre l'humain au centre du jeu. (p. 196)
C'est cela le moteur de toute nouvelle dynamique éducative.
L'alphabétisation de masse des 19èmes et XXèmes siècles était le fondement de la dynamique démocratique.
Ce qui est en jeu , ce n'est pas seulement la survie de l'humanité mais surtout la persistance de l'humanité en chacun de nous: la Menschheit (Kant) l'humanité de l'homme. L'homme tend de plus en plus à se réduire à n'être plus qu'une machine technologique. Il n'est pas impossible que nous ayons atteint le crépuscule  de l'humanité ou du moins de sa version occidentale.
De plus en plus, la démocratie en est réduite à gérer l'insignifiance (Costoriadis) Nous avons vraiment besoin d'un sursaut éthique et démocratique. Cela suppose un regain de conscience, de volonté et de pensée autonome. Il faut apprendre aux jeunes à penser sans garde fous (Hannah Arendt) pour développer leur volonté de résistance. Cela suppose de transmettre une culture qui ne soit pas fondée seulement sur l'argent et la technique. Il s'agit donc bien d'affuter les armes de la raison critique pour opposer un refus  aux forces de l'inhumaine barbarie. Il s'agit retrouver le chemin qui conduit à l'humanité de l'homme. Il y a donc vraiment urgence à refonder  le principe de l'humanité , de la liberté, de la responsabilité et celui de l'altruisme.
Instituer l'humanité dans  l'homme, c'est tout le projet de Edgar Morin . C'est un projet de résistance (p. 379) et d'engagement.
Il s'agit de fixer des limites à l'envahissement des Big Data . La limite à ne pas transgresser est évidemment celle de la dignité humaine.
Il s'agit bien de lutter contre les nouvelles survitudes humaines. L'homme hyperconnecté est un homme conditionné qui accepte son conditionnement.  DiverCity prône l'émancipation face à la tyrannie douce de la technologie par le biais d'une éducation émancipatruice et critique.. 
 
What kind of usage to make of the new technology .
HARARI: "I think morality is more important than ever before.
Get to know yourself better, and especially what you really want from life, because otherwise technology tends to dictate to people their aims in life, and instead of technology serving us to realise our aims, we become enslaved to its agenda. And it’s very difficult to know what you really want from life. I’m not saying it’s an easy task.
A critical examination of the Dataism dogma is likely to be not only the greatest  scientific challenge  of the twenty first century but also the most urgent political and economic project.
If we act wisely, we can change the world, and create a much better one."
"We don't know what mental aim to set to ourselves."  (Harari)
DiverCity souhaite que la technologie demeure l'esclave de l'humain et qu'elle ne devienne son maître
MG

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