dimanche 22 octobre 2017

Quelle est donc cette folie qui s'empare soudain de l'humanité ?


Kim Jong-un observe le lancement d'un missile Hwasong-12, sur une photo de propagande diffusée le 16 septembre 2017. (AFP PHOTO / KCNA VIA KNS / STR) 

COMMENT CROIRE QU'IL Y A QUELQUE PART DES VOLONTÉS RÉELLEMENT PACIFISTES, SINON DES PENSÉES NON VIOLENTES, LORSQU'ON PARCOURT LA CARTE DU MONDE OU QU'ON ÉCOUTE LES RESPONSABLES ?
  Jean Daniel L'Obs 

Est-ce que ce siècle ne serait pas celui du meurtre ? Est-ce qu'on
n'aurait pas plus de désir de tuer que d'éviter de mourir ? On va mettre longtemps à conjurer le massacre de Las Vegas. Pourtant, je dois avouer qu'en dépit des démences américaines j'ai été davantage bouleversé par l'assassinat de ces deux jeunes filles à Marseille. Deux cousines si jeunes, si émouvantes, si innocentes dont la disparition gratuite, déconcertante et si cruelle conduit à s'interroger sur ce dont chacun d'entre nous est capable. Quelle est donc cette folie qui s'empare soudain de l'humanité ?
Je n'oublie certes pas tout ce que les autres religions ont pu provoquer, même pendant la période de la Saint-Barthélemy que Montaigne a fini par décrire comme une malédiction de la chrétienté. Je sais bien aussi qu'aujourd'hui le plus grand nombre des victimes des terroristes musulmans sont musulmanes. Cela n'explique en rien le crime des tueurs, ni le martyre des victimes.
Quand le sursaut va-t-il advenir ? Comment croire qu'il y a quelque part des volontés réellement pacifistes, sinon des pensées non violentes, lorsqu'on parcourt la carte du monde ou qu'on écoute les responsables ? En Corée du Nord, à la Maison-Blanche, en Turquie, en Espagne, en Syrie, au Proche-Orient.
DE LA SURVIE DU MONDE
C'est pourquoi, n'excluant plus l'éternité du mal, je ne cesse de soutenir qu'il n'y a de solution que par la condamnation unanime de la fatalité des violences, c'est-à-dire par toutes les idéologies et toutes les religions, en même temps et dans le même texte. C'est ce qu'a fait le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Gúterres, dans un discours poignant le 19 septembre dernier devant l'Assemblée générale de l'organisation. C'est la première fois que l'on a parlé avec un réalisme si pathétique de l'état du monde et de la manière d'assurer quelque chose qui ressemble à sa survie. Quelque chose qui mettrait l'humanité sur la voie de l'humanisme. Cela dit, il serait injuste de sous-estimer l'importance, même symbolique, de l'attribution du prix Nobel de la paix à la campagne Ican, œuvre d'un groupe d'ONG qui milite pour le désarmement nucléaire.
NOBEL DE LA PAIX AUX ANTINUCLÉAIRES : UN PIED DE NEZ AU CLUB FERMÉ DES PUISSANCES NUCLÉAIRES.
J'ai commencé par dire que ce siècle était peut-être celui du meurtre ritualisé. En fait, c'est surtout celui de l'arme nucléaire que chacun croit avoir le pouvoir d'apprivoiser. Ce prix Nobel est probablement plus important que tous ceux qui l'ont précédé. Il rappelle que, jusqu'à maintenant, l'arme nucléaire avait été mise en question seulement par deux grands esprits : Albert Camus le jour même de l'explosion de la bombe à Hiroshima puis le philosophe allemand Karl Jaspers ("la Bombe atomique et l'Avenir de l'homme" paru en 1958).
Sans doute quelques historiens mettent-ils en question le caractère décisif de la bombe atomique dans la capitulation japonaise. Selon eux, les bombardements de Hiroshima puis de Nagasaki n'auraient pas été perçus par les dirigeants nippons comme fondamentalement différents des déluges de feu qui s'abattaient déjà sur tout l'archipel. Par ailleurs, il n'est pas exclu que depuis soixante-dix ans les nations aient mûrement réfléchi avant d'envisager un conflit nucléaire. Il reste que les Iraniens, les Indiens, les Pakistanais et les Israéliens tiennent à leur bombe, et que le Nord-Coréen Kim Jong-un et l'Américain Donald Trumplaissent entendre qu'ils seraient prêts à en faire usage.
Jean Daniel 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"L'ÉTERNITÉ DU MAL" 

"l'éternité du mal " est un concept kantien contrairement à sa "banalité" comme le suggéra Hannah Arendt pour dénoncer la bêtise bornée d'Eichmann. N'est-il pas urgent de  "mettre l'humanité de plus en plus tentée par la radicalité du mal sur la voie de l'humanisme?"
"L'arme nucléaire avait été mise en question seulement par deux grands esprits : Albert Camus le jour même de l'explosion de la bombe à Hiroshima puis le philosophe allemand Karl Jaspers ("la Bombe atomique et l'Avenir de l'homme" paru en 1958)."
Nous avons publié déjà l'éditorial de Camus dans Combat en aût 1945. Méditons les paroles de Jaspers par cette froide matinée de septembre.
« JASPERS, CITOYEN DU MONDE ».
Les livres de Jaspers coïncident avec un attrait de plus en plus marqué du penseur allemand pour la philosophie kantienne de la raison et son projet cosmopolitique.
Jaspers fait dès les années trente une analyse très critique de la société moderne. Cette société est caractérisée par la technique qui permet d’exploiter la nature, de rationaliser les tâches économiques et le formalisme juridique  et d’introduire la prévision dans les rapports sociaux.
La société moderne demande désormais à l’individu d’être un travailleur performant à l’intérieur du système. La société se heurte à une double limite. Elle aspire à devenir un mécanisme rationnel parfait de travail et de prévoyance, mais elle est continuellement traversée par des irrationalités nouvelles et diverses : problèmes démographiques, sociaux, économiques, techniques, problèmes d’environnement, etc. Même si, par impossible, la rationalisation aboutissait, l’individu resterait insatisfait, car il ne peut se réduire à être uniquement un travailleur et un consommateur, sauf en de rares instants.
« Nous restons menacés d’une nouvelle guerre, plus terrible que toutes les autres, qui signifierait la fin de l’Europe actuelle »
Jaspers distingue  « agir » et « faire », tel  que le suggère Arendt dans La Condition de l’homme moderne. Hannah Arendt y montre que l’« action » politique se corrompt dès lors qu’elle est pensée à travers le modèle 1de la fabrication technique. Dans le modèle de la fabrication, les hommes sont pris comme matériau par une force extérieure. En ce sens il est possible de dire que LA TENTATION TOTALITAIRE EST INHÉRENTE À LA PENSÉE TECHNIQUE.
Le deuxième problème que Jaspers développe est celui de la paix mondiale. Ce problème lui tient tellement à cœur qu’il lui consacre tout un livre de près de cinq cents pages : La Bombe atomique et l’avenir de l’humanité. L’arme atomique depuis son apparition sur la scène mondiale met plus que jamais les hommes en urgence de réfléchir sur les possibilités d’éviter la guerre et d’instaurer un ordre juridique mondial, conforme à l’idée que Kant exprimait déjà de manière parfaitement claire à la fin du XVIIIe siècle.


COMMENT ÊTRE ALLEMAND APRÈS HITLER ? 

Dans le langage hégélien, on pourrait dire que Jaspers est passé de la morale (Moralität) à l’éthique (Sittlichkeit). Dans cette perspective une question va devenir de plus en plus préoccupante, c’est la question du destin de l’Allemagne et de la germanité. Jaspers intervient plusieurs fois après 1945, par des prises de positions publiques, sur la « question allemande ». Ses prises de position ont suscité des réactions vives et, parfois, des incompréhensions dans l’opinion publique.
Il revient à chaque Allemand de ne pas avoir voulu distinguer entre le patriotisme et le nationalisme aveugle, le service de l’État et l’obéissance inconditionnelle. La « faute métaphysique » est la plus générale et la moins circonstanciée. Elle tient à la condition humaine elle-même, elle s’apparente à ce que les chrétiens appellent « le péché originel » et ce que Kant appelle « le mal radical ».
Dans la condition humaine il faut bien reconnaître une tendance irréductible vers le mal qui fait que les hommes sont tentés par la force, les passions obscures et le mensonge.
Jaspers, à la différence de Heidegger, ne voit pas dans la science et la technique une rationalité agressive et vide de sens, mais de la raison, bien que de la raison incomplète. 
 
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"Il n'y a de solution que par la condamnation unanime de la fatalité des violences, c'est-à-dire par toutes les idéologies et toutes les religions, en même temps et dans le même texte. C'est ce qu'a fait le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Gúterres, dans un discours poignant le 19 septembre dernier devant l'Assemblée générale de l'organisation. C'est la première fois que l'on a parlé avec un réalisme si pathétique de l'état du monde et de la manière d'assurer quelque chose qui ressemble à sa survie. Quelque chose qui mettrait l'humanité sur la voie de l'humanisme"


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