mercredi 15 novembre 2017

Émeutes à Bruxelles: Monsieur Close, il va falloir faire mieux, plus et vite!


  
BÉATRICE DELVAUX Le Soir
Les déprédations de samedi soir après la qualification du Maroc pour la Coupe du monde de football ne font qu’aggraver la perception qu’on a de Bruxelles. Le « pas lieu de polémiquer » ne suffit plus, il faut un projet de ville. 

©PhotoNews

Cher Philippe Close, 

Ce matin, devant ma feuille blanche, je me suis trouvée très désemparée. Il faudrait bien que j’évoque Bruxelles, et les événements de ce week-end au centre de la ville. Mais pour que dire ? Entre le « Shame on you » lancé sur la ville, son bourgmestre et sa police par des éditorialistes flamands en fureur et le « pas lieu de polémiquer » de votre porte-parole, je me suis sentie soudain très lasse. Fatiguée.
Prendre la défense de Bruxelles en disant que la Flandre exagère, qu’elle va trop loin et qu’insulter en bloc les jeunes qui ont saccagé ne sert à rien, et que fatalement oui, une ville qui a mis ses « banlieues » en son centre est plus fragile et sujette aux débordements – c’était vrai lorsque des groupes d’extrême droite et des hooligans descendent sur la Place de la Bourse pour manifester un dimanche d’après-attentats, c’est vrai aussi lorsque des casseurs veulent passer leurs nerfs ? « Amok » en plein centre, à chaque fois ?
Abonder dans le sens des critiques flamandes, qui ont, oui, raison de dire que l’image donnée par cette ville samedi soir est dramatique ? Déjà qu’au nord du pays, ils ne sont pas chauds pour venir assister à des spectacles ou des débats, manger au restaurant dans la capitale en soirée ! Les déprédations de samedi soir ne font qu’aggraver la perception, images nombreuses à l’appui. Et, oui, ce piétonnier déjà triste à périr, vide le soir, limite anxiogène, mais surtout pas festif, n’avait pas besoin de s’afficher en plus comme la « cour de récré » de casseurs de vitres, d’incendiaires, de voleurs.
« Vingt-trois blessés dont vingt-deux policiers, zéro arrestation » : que dire après cela ? « Pas lieu de polémiquer » ? Excusez-moi, Monsieur Close, mais c’est trop court. Vous ne vendrez pas cette « conclusion » aux Flamands, mais pas non plus aux Wallons ni aux Bruxellois, même à ceux qui sont d’origine marocaine, exposés en bloc à des accusations qui alimentent le racisme en confondant un problème social avec un problème ethnique. Il va falloir faire mieux, plus, et vite, sous peine d’être accusé de non-assistance à personne en danger : des commerçants, des habitants, mais aussi cette population d’origine étrangère qui vit à Bruxelles et est aussi victime d’une situation qui s’abîme. Soyons justes, aujourd’hui, c’est vous qui êtes ciblé, mais vous ne pouvez rien sans la Région, le fédéral et la volonté de tous.
DE QUOI DÉSESPÉRER…
Monsieur Close, aujourd’hui, devant ma feuille blanche, je me sens fatiguée car je me suis souvenue de ces tirs à la kalachnikov en 2010 dans les rues d’Anderlecht, tirs qui avaient débouché sur la même confrontation, entre les Flamands qui dénonçaient un « Bruxelles » Chicago et des francophones qui parlaient d’un « fait divers ». A l’époque déjà, Luckas Vantertaelen éructait sur les plateaux télé contre l’incurie bruxelloise.
A l’époque, les rédacteurs en chef du Soir et du Morgen s’étaient fâchés, faisant ce que Flamands et francophones savent si rarement réaliser : s’indigner en commun d’une situation pour peser sur elle. Non, ce n’était pas un « fait divers » et, non, « Bruxelles n’était pas Chicago », mais il y avait, écrivions-nous, une bombe sociale à l’œuvre dans Bruxelles, avec un tiers des jeunes d’origine étrangère dans certaines communes sans travail, et il fallait agir, et vite.
Quasi dix ans plus tard, revoici le même scénario : des violences dans les rues, des disputes nord-sud, un appel à la fusion des zones de police par les uns, suivi d’un rejet immédiat par les autres. Et après, quoi, retour au « business as usual » ?
Comme journal francophone, né à Bruxelles, Le Soir a à de nombreuses reprises relevé ses manches pour mener la bataille au nom de cette ville et de cette région fantastiques. Il y a très peu de capitales en Europe qui sont le visage du monde tel qu’il est : jeune, cosmopolite, en mouvement, mélangé. Mais il y en a désormais de moins en moins, même de simples villes qui offrent si peu de perspectives à ceux qui y habitent ou la traversent. Quels vrais projets de mobilité autre que ceux, éphémères, qu’un politicien agite dès qu’un tunnel ou un viaduc dévisse – Bruxelles zone 30, Bruxelles sans tunnel ou piétonnier ? Quel projet pour l’enseignement et l’intégration ? On ne dit pas qu’il n’y a rien, on dit que ce n’est pas assez, pas assez fort, pas assez décidé, pas assez déterminé, pas assez concerté, pas assez proclamé.
« Pas lieu de polémiquer » ? En fait, c’est pire que cela, Monsieur Close : il y a lieu de désespérer. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"JE ME SUIS SENTIE SOUDAIN TRÈS LASSE. FATIGUÉE." 

Une fois de plus, je ne peux que rendre hommage à la belle lucidité de Béatrice Delvaux qui exprime ici le désarroi des Bruxellois face aux débordements d'une certaine jeunesse.
"Abonder dans le sens des critiques flamandes, qui ont, oui, raison de dire que l’image donnée par cette ville samedi soir est dramatique ? Déjà qu’au nord du pays, ils ne sont pas chauds pour venir assister à des spectacles ou des débats, manger au restaurant dans la capitale en soirée !"
Et de nous brosser une excellente esquisse de la réalité bruxellois.:
"Il y a très peu de capitales en Europe qui sont le visage du monde tel qu’il est : jeune, cosmopolite, en mouvement, mélangé. Mais il y en a désormais de moins en moins, même de simples villes qui offrent si peu de perspectives à ceux qui y habitent ou la traversent"
Y- a-t-il lieu de désespérer? Soudain en effet, nous nous sentons tous très las et très fatigués.  A vous de juger en fonction de votre vécu et de votre point de vue, le point d'où vous regardez les choses...
MG

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