jeudi 7 décembre 2017

Corse : le chemin de l’autonomiePar Alain Duhamel


Libération
Gilles Simeoni à Bastia, le 3 décembre 2017. Pascal Pochard-Casabianca - AFP

Au lendemain des élections territoriales du 3 décembre, la victoire confortable des nationalistes permet d’envisager une plus grande liberté.

La Corse n’est pas la Catalogne. Elle en est même, en quelque sorte, l’inverse. Les nationalistes catalans, disposant d’une large autonomie (sottement corsetée par le parti de Mariano Rajoy), veulent maintenant l’indépendance. Les indépendantistes corses, qui militaient encore récemment pour la sécession, se fixent maintenant comme premier objectif l’accession à une large autonomie. Les indépendantistes catalans veulent la rupture, les indépendantistes corses veulent la réforme. Naturellement, il faut faire la part de la tactique, des ambiguïtés, des arrière-pensées. Le scrutin de dimanche dernier n’en constitue pas moins la victoire théâtrale du chemin de l’autonomie. Après un demi-siècle d’affrontements, de violences, d’attentats, de meurtres, l’hypothèse d’un compromis équilibré prend corps.
Elle commence, c’était nécessaire, par une vague dégagiste encore plus violente que celle qui a submergé le continent lors de l’élection présidentielle. Tous les partis en place dans l’île de Beauté explosent littéralement. Le Parti communiste (PCF), si lié à l’histoire de la Corse depuis la Libération, est effacé. Les radicaux de gauche, détenteurs du pouvoir depuis des décennies, sont rayés de la carte. La droite locale, toujours divisée, c’est sa tradition, sombre brutalement. Le bonapartisme résiduel retourne à sa place dans les livres d’histoire. Le Front national (FN), triomphant au premier tour de la présidentielle (Marine Le Pen était arrivée en tête en Corse au premier tour, faisant presque jeu égal avec Emmanuel Macron au second) est humilié cette fois-ci avec quelque 3 % des suffrages, une chute dantesque qui ne peut s’expliquer que par un transfert massif de voix vers les indépendantistes. Quant à la République en marche, elle essuie là une déroute. Il est vrai qu’elle était la seule des protagonistes à ne bénéficier d’aucun ancrage préalable, par principe. L’idéologie macronienne, le social-libéralisme grand ouvert sur le monde, agitant le drapeau européen, cherchant à anticiper le XXIe siècle, n’apparaît vraiment pas en phase avec l’aspiration prioritaire corse aux racines, à la spécificité, à la tradition, à la mémoire. Au-delà de ce triomphe global des indépendantistes, il y a donc plus que le mascaret dégagiste, la fin d’un système clanique et clientéliste tout droit sorti du XIXe siècle, une survivance malsaine et dangereuse peut-être enfin extirpée. La Corse se débarrasse de son corset anachronique pour s’engager sur un chemin plus neuf et plus réaliste que le mythe de l’indépendance et l’utopie de la sécession. C’est la fin de la Corse de Paoli et de Mérimée.
Cela ne signifie évidemment pas que la trajectoire de l’autonomie soit une route confortable. Ce qui va se passer en Corse constitue une véritable expérimentation pour Ajaccio, Bastia mais aussi pour Paris. La Corse va se doter dès l’année prochaine d’une collectivité territoriale unique, fusionnant la région et les deux départements. C’est une première en métropole. Le futur exécutif corse, la future assemblée corse disposeront des pouvoirs conjoints départementaux et régionaux. Leur appétit va cependant bien au-delà. En matière fiscale, législative, les demandes indépendantistes déborderont largement les pouvoirs régionaux et départementaux de la métropole. Elles rechercheront un régime beaucoup plus proche de ceux dont disposent les territoires d’outre-mer. Et puis, plusieurs revendications précises bien connues poseront aussitôt des problèmes spécifiques : notamment la question des prisonniers «politiques» condamnés pour actes de violence. Les précédents historiques (Libération, guerre d’Algérie) prouvent que des solutions de compromis sont possibles. Le statut de résident, revendiqué pour permettre aux Corses d’acquérir des terrains devenus hors de prix à la suite des spéculations, se heurtera aux règles constitutionnelles et devra peut-être passer par une révision, toujours aléatoire. Quant à la co-officialité de la langue corse (source de bien des dérives en Catalogne), il faudra, au minimum, une étude préalable précise de ce que coûterait la traduction en corse des textes officiels : a priori, une fortune.
Reste qu’Emmanuel Macron et Edouard Philippe vont devoir, sans attendre, engager le dialogue. C’est la demande des indépendantistes, et elle est légitime. Il y a fait nouveau, spectaculaire, il faut donc entamer la discussion. Le chef de l’Etat se présente en girondin convaincu, le Premier ministre semble doué pour le dialogue. Ils auront cependant fort à faire, d’autant plus que les aspirations à l’indépendance peuvent ressurgir lors des négociations sur l’autonomie. Une chose est sûre cependant : dialoguer et avancer sur le chemin de l’autonomie constitue la meilleure et sans doute la seule manière de renforcer en Corse le camp réformiste au détriment du camp extrémiste. Il faut aider la Corse à prendre le chemin de l’autonomie pour exorciser le mythe d’une indépendance chimérique.
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
BON VENT JEAN D'O, BON VENT JOHNNY
J'ai décidé de ne pas en parler. Trop is teveel.   En revanche la Corse , c'est un vrai sujet. Ce-matin en passant en voiture j'ai vu la gare centrale  dégorger des militants indépendantistes par grappes compactes  de milliers de jeunes manifestants sympathiques drapés dans les couleurs catalanes.   Sympathiques et souriants. C'est bête, mais j'ai compris en une fraction de seconde que l'Europe - dans laquelle je crois dur comme fer- sera régionaliste ou elle ne sera pas. L'article de Alain Duhamel paru dans libé et dévoré au bistro devant un café brûlant a achevé de me convaincre. Les Catalans, les Corses, les Ecossais, les Flamands, les Basques, les Bretons et demain les Bavarois et les Italiens du Nord se détacheront des Etats nationaux qui les abritent. Ils demanderont toujours plus d'autonomie  et sans doute aussi carrément l'indépendance. L'Union européenne qui généralement ne voit rien venir et qui depuis Jacques Delors navigue à l'aveugle dans vision ni projet sera  régionale où elle se délitera, comme demain s'évaporera la Belgique. C'est une évidence.
"Ce qui va se passer en Corse constitue une véritable expérimentation pour Ajaccio, Bastia mais aussi pour Paris. "
Mais aussi et surtout pour Bruxelles, capitale de l'UE.
"Emmanuel Macron et Edouard Philippe vont devoir, sans attendre, engager le dialogue. C’est la demande des indépendantistes, et elle est légitime."
A Juncker et Tusk d'entamer les négociations  avec la Catalogne, l'Ecosse, l'Irlande et aussi  la Corse et la Flandre.
Tout ceci est franchement exaltant.  Cessons de parler de déclinisme et de désenchantement quand l'histoire se fait sous nos yeux  ébahis.
Sortons de la perplexité et ayons enfin l'audace de l'audace.
MG



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