mercredi 13 décembre 2017

Etats d'âme d’Alain Duhamel : "Je n’utilise jamais Internet. Tout est dans les livres."


Etats d'âme d’Alain Duhamel : "Le niveau de la classe politique a baissé"

 FRANCIS VAN DE WOESTYNE 
 La Libre Belgique 



Depuis un demi-siècle, Alain Duhamel scrute, analyse, décortique tous les événements politiques de la France, ce pays dont il aime la
grandeur, l’influence et la langue. Il est sans doute l’observateur préféré des Français : à la radio, à la télévision, dans ses chroniques,
il rassure. Avec lui, les Français savent qu’ils pourront enfin comprendre ce que d’autres se contentent de dire. C’est là son art :
prendre du recul pour analyser, contextualiser. Ses confrères se précipitent pour être les premiers. Lui prend son temps. C’est pour cela qu’on l’attend, avec Franz-Olivier Giesbert, un des maîtres du journalisme politique. A FOG, la fougue. A Duhamel, la passion... pour la
modération. Sa mémoire est exceptionnelle. Son métier ne l’a pas empêché d’avoir des coups de cœur. En 1955 déjà, il fréquentait
Mendès France. Il fut séduit par Giscard, puis Barre. Mais aussi Jospin. Eloigné des idées de Mitterrand, il appréciait cependant leurs
joutes verbales. Et Hollande l’a amusé autant que déçu. Nous verrons avec Macron.
On l’écouterait pendant des heures. Mais une heure d’interview c’est, pour lui, une heure prise sur son précieux temps de lecture : au
moins six par jour. Cet entretien nous donnera l’envie de relire l’un de ses livres. Difficile de choisir. Je prendra(...)
EN 2012, VOUS DISIEZ : "LE NIVEAU DES HOMMES POLITIQUES EST AUJOURD’HUI TRÈS INFÉRIEUR À CELUI DE LEURS AÎNÉS, LES PERSONNALITÉS QUI
S’ENGAGEAIENT ALORS FAISAIENT PARTIE DES MEILLEURS DE LEUR GÉNÉRATION. AUJOURD’HUI, CE N’EST PLUS LE CAS." DIRIEZ-VOUS LA MÊME CHOSE
AUJOURD’HUI ?
Bien entendu, je ne dis pas cela de tous les hommes politiques, je dis cela de la classe politique. Dans les années 70 et 80, il y avait,
en France, une quinzaine d’hommes politiques de valeur. Aujourd’hui, il y a des personnages intéressants. Emmanuel Macron n’est
pas quelqu’un de médiocre, c’est évident. Il n’est pas le seul. Mais, en moyenne, globalement, le niveau a évidemment baissé.
POURQUOI ?
D’abord, parce que les formes modernes de la communication ont modifié les critères de succès ou d’échec. Ensuite, la France est
un pays particulier dans lequel le pouvoir politique, en particulier exécutif, a toujours tenu un rôle plus important qu’ailleurs. Avant,
la tradition était que les meilleurs éléments sortant des grands corps, des grandes écoles, considéraient qu’ils avaient une vocation
politique naturelle. Aujourd’hui, les mêmes choisissent le secteur privé et non plus le service de l’Etat ou la politique.
POUR DES RAISONS FINANCIÈRES ?
Parce qu’ils sont infiniment mieux payés, parce qu’ils sont infiniment mieux considérés et parce que, au bout du compte, ils sont
infiniment plus libres. Aujourd’hui, pour faire de la politique, il faut accepter d’être insulté, regardé comme a priori quelqu’un de
coupable - même si c’est la première fois que l’on se présente - et accepter d’avoir moins d’influence qu’avant : la marge réelle du
politique a diminué. C’est à la fois moins séduisant, moins prestigieux, sauf pour ceux qui arrivent à être président, Premier ministre,
ministre des Finances. Mais par principe, il n’y en a pas beaucoup.

QUEL EST VOTRE REGARD SUR EMMANUEL MACRON ? VOUS SEMBLEZ AVOIR UNE SORTE DE PRUDENTE BIENVEILLANCE...
D’abord, je dois dire que j’ai été un des premiers à dire non pas qu’il allait gagner, mais qu’on était dans une phase tellement nouvelle
qu’on ne pouvait pas exclure qu’il puisse y arriver. J’étais persuadé que l’équilibre politique était complètement vermoulu. Ce qui m’a
frappé, surtout, c’est son extraordinaire audace. Se lancer comme il l’a fait... Rationnellement, il n’avait pas de parti, n’avait jamais été
élu, avait débuté en politique deux ans auparavant... Il n’avait aucune chance ! Il a eu de l’audace mais aussi l’intelligence. Je pense
aussi qu’il en a l’envergure...
NE SE FAIT-IL PAS PIÉGER PAR UN HUMOUR LÉGER, UNE FAMILIARITÉ FAUSSEMENT SPONTANÉE...
Je n’ai pas dit que c’était un homme sans défauts. Il est jeune. C’est un débutant, un amateur. Il commet des erreurs. Il n’est
jamais vulgaire mais il lui arrive d’être plus familier que cela n’est utile. Il a le tutoiement facile, même si je reconnais que, dans sa
génération, on se tutoie en public ou en privé infiniment plus facilement que dans ma génération. C’est une génération où tout le
monde s’embrasse sans se connaître, tout le monde se tutoie. Cela m’amuse. Cela dit, c’est un homme d’autorité. C’est une des
choses qui me plaît. J’aime que les exécutifs décident. Encore que les décisions soient bonnes évidemment.
Sa femme est très présente... Trop, peut-être ?
C’est une question de couple et non d’institutions. Constitutionnellement, le statut de première dame n’existe pas. Il a compris que ce serait impopulaire : on élit un président, pas un couple. C’est un couple atypique, original et fusionnel. Elle est associée à tout ce qu’il fait. Pour l’instant elle est populaire.
C’est un Européen convaincu dans un pays qui ne l’est pas...
Cela ne s’était pas produit depuis Mitterrand : c’est un Européen qui fait de l’Europe, réellement, un des points essentiels de sa
campagne, de son programme et de son action.
QU’EST-CE QUI EXPLIQUE CETTE MÉFIANCE DES FRANÇAIS À L’ÉGARD DE L’EUROPE ?
Il y a un certain populisme en France qui correspond à 40 ans de crise. L’idée européenne a été très populaire jusqu’aux années 80.
Depuis, elle coupe la France en deux : la France qui va bien, très bien, qui est diplômée, est européenne. Les catégories populaires
qui sont les victimes de la crise le sont de moins en moins. Mais personne ne veut quitter l’Europe ou l’euro.
LE RENCONTREZ-VOUS SOUVENT, COMME CE FUT LE CAS AVEC LES AUTRES PRÉSIDENTS ?
Non, je prends toujours mon temps. Si on veut avoir des relations saines avec les hommes politiques je pense, contrairement à
d’autres, qu’il faut avoir des relations avec eux. Mais il ne faut pas donner le sentiment de se jeter à leur cou et de se précipiter.
VOUS DITES QU’EN FRANCE, L’OBSESSION DU CHANGEMENT PROVIENT DE L’ANGOISSE DU DÉCLIN. MAIS LE DÉCLIN EST PARFOIS BIEN RÉEL.
Oui, mais il y a une différence entre déclin et décadence. Déclin, c’est un moment; décadence, c’est une ligne, un horizon. Je combats
l’idée de déclin car on confond cette idée avec celle de décadence. Il n’y a pas de décadence. Je suis très européen et je pense
aussi que la France a une originalité et une influence durables. Quand le président est faible, la France a moins d’influence. Quand
le président a de l’autorité et de la présence, la France retrouve vite un rôle. Il ne faut pas confondre l’influence et la puissance. La
France n’est plus une puissance mais elle devrait avoir plus d’influence qu’elle n’en a aujourd’hui.
Vous n’aimez pas les "déclinistes" ni les nationalistes...
Le nationalisme, c’est la régression intellectuelle. Les nationalistes sont des gens malheureux, enrégimentés par des gens bornés.
COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS QU’ILS SE RÉVEILLENT PARTOUT ?
Au cours des deux derniers siècles, il y a eu plusieurs réveils nationalistes. Nous traversons une crise qu’on a mal traitée. Il y a
eu des troubles psychologiques : les gens ont le sentiment que la France n’est plus la France, qu’on ne sait pas où l’on va. On est
théoriquement en sortie de crise. Mais entre cette sortie de crise et le moment où la situation des Français moyens s’améliore de façon
perceptible et quotidienne, il y a un délai.
IL Y A UN DÉBAT EN BELGIQUE SUR LA RÉDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL. LES FRANÇAIS ONT ÉTÉ DES PIONNIERS EN LA MATIÈRE...
Dans des pays comme la France ou la Belgique, il n’y a pratiquement plus d’amélioration de la productivité. Si on veut qu’il y ait une
croissance convenable dont les effets soient répartis dans la population, il faut maintenir la durée actuelle du temps de travail. De
même, il est impossible de maintenir l’âge de la retraite alors que l’espérance de vie progresse sensiblement. C’est absurde. Il ne
faut pas ignorer ces facteurs matériels. En France, depuis une dizaine d’années, le taux d’emploi augmente. Une des choses les plus
populaires que Sarkozy ait faites, c’est de défiscaliser les heures supplémentaires. Il y a une demande de travail et d’amélioration du
niveau de vie, dix fois plus qu’une demande de réduction du temps de travail. Ceux qui demandent cela sont des utopistes.
Francis Van de Woestyne (La Libre Belgique) 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"IL EST, AVEC FRANZ-OLIVIER GIESBERT, UN DES MAÎTRES DU JOURNALISME POLITIQUE." 

"Nous traversons une crise qu’on a mal traitée. Il y a eu des troubles psychologiques : les gens ont le sentiment que la France n’est plus la France, qu’on ne sait pas où l’on va."
"Avant,la tradition était que les meilleurs éléments sortant des grands corps, des grandes écoles, considéraient qu’ils avaient une vocation politique naturelle. Aujourd’hui, les mêmes choisissent le secteur privé et non plus le service de l’Etat ou la politique."
Les grands journalistes  sont des lanceurs d'alarme qui nous servent de balises dans l'épais brouillard que travers l'humanité.
Nous avons la grande chance d'avoir en Belgique francophone  Béatrice Delvaux, la pythie vigilante, qui nous aide à décrypter l'embrouillamini politique, ce salmigondis permanent.
MG 

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