vendredi 15 décembre 2017

LES INÉGALITÉS EXPLOSENT DANS LE MONDE, L'INSTABILITÉ POLITIQUE MENACE


La parution d’un rapport fruit du travail d’une centaine d’économistes de tous pays jette une lumière crue sur l’un des thèmes majeurs de ce début de siècle.
Par Marie Charrel, Marie de Vergès et Philippe Escande

 


« Occupy Wall Street », « Nous sommes les 99 % »… Les mouvements de la société civile nés après la crise financière de 2007 vont trouver une nouvelle fois des arguments pour étayer leur cause et nourrir leur colère. La parution, jeudi 14 décembre, du premier rapport sur les inégalités mondiales, fruit du travail d’une centaine d’économistes de tous pays, réunis au sein de la World Wealth and Income Database (WID.world), jette une lumière crue sur l’un des thèmes socio-économiques et politiques majeurs de ce début de siècle.
Le succès mondial du livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Editions du Seuil), paru en 2013 et vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires, avait déjà révélé l’ampleur des interrogations sur le sujet partout dans le monde.
Le phénomène, s’il est désormais bien documenté dans les pays développés, l’est assez peu dans les émergents. Certains d’entre eux ont été incontestablement les grands gagnants de deux décennies d’ouverture des marchés. Mais on sait peu de chose des écarts de revenus et de patrimoine de leurs populations.
Le mérite du travail présenté aujourd’hui est de s’atteler à cette tâche. Pour l’instant, les seules informations dont on disposait étaient les enquêtes déclaratives auprès des ménages menées par les grandes institutions comme la Banque mondiale, les Nations unies (ONU) ou l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le travail de fourmi des chercheurs du WID, coordonné par Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, a consisté à compléter ces informations avec celles du fisc et avec les comptabilités nationales, ce qui n’avait jamais été fait auparavant.
Il s’agit de l’enquête la plus fouillée sur une longue période (1980-2016) et un nombre élevé de pays – près de soixante-dix en ce qui concerne les revenus. Etc...

http://www.lemonde.fr/economie/live/2017/12/15/inegalites-dans-le-monde-posez-vos-questions-aux-auteurs-du-rapport_5230322_3234.html#jv3W0Xtvh7SzVtHo.99

COMMENTAIRES DES  LECTEURS DU MONDE
BONJOUR, EST-IL POSSIBLE D'EXPLIQUER LES FACTEURS PRINCIPAUX RESPONSABLES DE CETTE EXPLOSION DES INÉGALITÉS ? EST-CE EN RAISON D'UNE MONDIALISATION CROISSANTE DES FLUX?
NATHAN GUILLOT

Gabriel Zucman : La mondialisation et l’explosion du commerce international ont sans doute joué un rôle dans la hausse des inégalités, mais sans doute secondaire. Ce qui compte bien plus, c’est l’évolution des politiques publiques — en particulier fiscales. Aux Etats-Unis, où les inégalités ont le plus augmenté, il y a eu une forte baisse de la progressivité du système fiscal, du pouvoir des syndicats, du salaire minimum ; l’accès à l’enseignement supérieur y est très inégalitaire. Les pays européens, qui sont tout autant que les Etats-Unis (voire même plus) exposés à la mondialisation, ont connu une augmentation bien moindre des inégalités, car les changements de politiques publiques y ont été moins extrêmes.
Le Monde il y a 13 minutes


ASSISTE-T-ON, EN FRANCE, À UN APPAUVRISSEMENT DE LA CLASSE MOYENNE ?
PIERRE

Gabriel Zucman : Non, la classe moyenne ne s’appauvrit pas à proprement parler. Entre 1983 et 2014, ses revenus ont crû de 0,8 % l’an (+ 27 % au total au cours de cette période). C’est insuffisant, mais ce n’est pas 0.

POUR UNE ÉCONOMIE, EST-IL PLUS INTÉRESSANT QUE L'ÉTAT ENRICHISSE LES PLUS RICHES POUR QU'ILS INVESTISSENT OU ENRICHIR LES PLUS PAUVRES POUR QU'ILS CONSOMMENT? MERCI POUR LA RÉPONSE
CITOYEN EUROPÉEN

Gabriel Zucman : Les Etats-Unis ont mis en oeuvre la théorie dit du “ruissellement” depuis les années 1980 – moins d’impôts pour les plus fortunés, les créateurs d’entreprise, les “premiers de cordée”. Cela n’a pas été un franc succès. Les revenus des 0,1 % les plus favorisés ont explosé, mais ceux des classes populaires et moyennes ont stagné – pour 50 % de la population, il y a eu 0 croissance depuis 1980. Sur le long terme, l’économie ne peut bien fonctionner que si la croissance est équitablement répartie.
QUEL IMPACT CE RAPPORT POURRAIT-IL AVOIR SUR LES POLITIQUES PUBLIQUES? SUGGÈRE-T-IL DES SOLUTIONS AUX INÉGALITÉS CROISSANTES?
R.V.

Gabriel Zucman : Le but principal du rapport est de fournir des chiffres, nécessaires au débat démocratique. Tout le monde a son avis sur le niveau optimal d’inégalité, le niveau approprié de redistribution – et c’est très bien ainsi. Simplement, si l’on veut avoir un débat de qualité, encore faut-il que l’on puisse savoir qui gagne quoi, qui possède quoi, qui peut contribuer à quelle hauteur. C’est particulièrement important dans un pays comme la France, où l’Etat prélève et redistribue 50 % de la richesse créée chaque année.


COMMENT VOYEZ VOUS L'ÉVOLUTION DES INÉGALITÉS AVEC LES DISPARITIONS MASSIVE D'EMPLOI ATTENDUE ?
MICHAEL

Gabriel Zucman : Il est bien sûr difficile de prédire l’évolution future des inégalités, mais quand on regarde les vagues de progrès technologiques passées, il ne semble pas qu’elles se soient accompagnées d’un effondrement du taux d’emploi. En revanche, il est clair que la fiscalité joue un rôle déterminant dans l’évolution des inégalités. De ce point de vue, la suppression de l’ISF, la baisse de l’impôt sur les sociétés et de la taxation des dividendes risquent fort de contribuer à une augmentation des inégalités.
Bonjour, qu'en est-il de la situation de la France ? Les inégalités se sont-elles aussi creusées ? Si oui, dans quelles proportions et y a-t-il des publics concernés par une extrême pauvreté/richesse (jeunes, retraités, hommes, femmes...) ?Je vous remercie

GABRIEL ZUCMAN, PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ DE BERKELEY, EN CALIFORNIE, ET ÉCONOMISTE À L’ECOLE D’ÉCONOMIE DE PARIS (PSE) :

En France, les inégalités ont eu tendance à augmenter, mais moins qu’aux Etats-Unis par exemple. Les 1 % les plus riches ont capté 21 % de la croissance depuis 1983, date du fameux “tournant de la rigueur”.  Mais on reste loin des niveaux d’inégalités observés outre-Atlantique, où les revenus ont stagné depuis 1980 pour la moitié de la population. Les inégalités entre hommes et femmes demeurent très élevées : parmi les 0,1 % des Français aux revenus les plus élevés, on ne trouve que 12 % de femmes. 

BONJOUR, IL Y A SURTOUT DE QUOI SE DEMANDER QUELLES SONT LES RAISONS QUI ONT ENGENDRÉ DE TELLES INÉGALITÉS ET LE PLUS TERRIBLE EST L'IMPRESSION QUE L'EUROPE COURRE APRÈS LES USA EN TERMES ÉCONOMIQUES. EST CE UNE ILLUSION?
PIERRE

Lucas Chancel : Contrairement à une idée largement répandue, la hausse des inégalités n’est pas une fatalité. Ce n’est pas la faute de la ‘mondialisation’ ou de ‘révolutions technologiques’ sur lesquelles nous n’aurions pas prise. C’est bien le résultat de choix politiques, comme le montrent la comparaison entre les USA et la France, ou entre la Chine et l’Inde par exemple.

L’Europe suit-elle le chemin des USA? Si on continue à réduire la progressivité fiscale, si l’on ne passe pas du discours sur l’égalité des chances à une égalité réelle des chances (en France, le budget par étudiant de l’enseignement supérieur a diminué de 10% en 10 ans, malgré tous les discours sur l’économie de la connaissance!) alors oui, la France et l’Europe peuvent rejoindre la trajectoire américaine.


PENSEZ-VOUS QUE VOTRE TRAVAIL PEUT AVOIR UNE CHANCE D'INFLUENCER LES POLITIQUES ? (ON VOIT BIEN QUE LES TRAVAUX EXISTENT, SONT RELAYÉS MAIS LES INÉGALITÉS CONTINUENT DE SE CREUSER)
JE DOUTE

Lucas Chancel : La dernière réforme fiscale aux USA ou en France ne vas pas dans le sens de plus de progressivité fiscale, bien au contraire, on continue sur la logique consistant à accorder aux plus aisés des taux d’imposition dérogatoires alors que la classe moyenne elle ne bénéficie pas de tels avantages. Pourtant la progressivité fiscale est un outil extrêmement puissant pour lutter contre l’explosion des inégalités au sommet de la pyramide sociale.


COMMENT AVEZ-VOUS TRAVAILLÉ, RÉCOLTÉ LES DONNÉES ?

Lucas Chancel : Le Rapport sur les Inégalités mondiales repose le travail de longue haleine réalisé dans le cadre de WID.world, la plus large base de données sur l’évolution historiques des inégalités de revenus et de patrimoine. C’est un projet de recherche international et collaboratif, qui regroupe plus de 100 chercheurs basés sur tous les continents. Nous sommes entièrement financés par des fonds public ou par des institutions à but non-lucratif.

Notre objectif est de mettre à la disposition du grand public les données les plus complètes, les plus précises et les plus transparentes possible. Aujourd’hui, les données sur les inégalités publiées par les gouvernements et les instituts de statistiques reposent essentiellement sur des données d’enquêtes réalisées auprès des ménages. Le problème est que cette source d’information masque les évolutions qui se font en haut de l’échelle sociale, car les haut revenus sont mal représentés dans ces enquêtes.

Nous utilisons une source de données beaucoup plus précise pour observer la dynamique des inégalités en haut de la distribution des revenus: les données fiscales. Notre travail consiste à réconcilier données fiscales avec les données d’enquête (car dans certains pays les données fiscales ne couvrent qu’une partie de la population) ainsi qu’avec les données de la comptabilité nationale (les chiffres du PIB).
Nous réalisons ce travail de la manière la plus transparente possible: l’ensemble des détails techniques, des codes informatiques utilisées pour produire nos données sont disponibles en ligne: wir2018.wid.world/methodology. Afin de permettre à chacun son propre avis et de permettre aussi à d’autres chercheurs de poursuivre notre travail. 

AU VUES DES RÉSULTATS, POUVONS-NOUS DIRE QUE L'EUROPE S'EN SORT LE MIEUX ? LES POLITIQUES EUROPÉENNES AURAIENT-ELLES ÉTÉ PLUS JUDICIEUSE POUR SES HABITANTS ?
PAPILLO

Lucas Chancel : On observe une hausse des inégalités dans la plupart des pays du monde depuis 1980, mais cette hausse ne s’est pas faite au même rythme partout. Aux USA, les inégalités de revenu et de patrimoine ont explosé. En Europe, la hausse des inégalités a été plus contenue. Plus précisément, les 1% les plus riches détenaient 12% du revenu total en Europe en 1980, contre 12%. Aux USA sur la même période, la part du top 1% est passée de 11% à 20%.

Il est intéressant de comparer ces deux ensembles (USA et Europe) car ils ont à peu près la même taille, ont à peu près le même niveau de revenu moyen, le même exposition aux nouvelles technologies ou à la mondialisation des échanges. Ceci suggère que la divergence extreme en matière d’inégalités observée dans ces deux régions est dûe à des choix (ou des non-choix) politiques. En particulier en matière de politiques fiscales (la progressivité de l’impôt a fortement chuté aux USA depuis les années 1980, en Europe aussi mais dans une moindre mesure), on observe aussi un accès inégalitaires à l’éducation et à la santé aux USA, alors que les Etats européens ont réussi à maintenir un socle de protection sociale qui jusqu’ici s’avère relativement efficace. Même si bien sûr tout n’est pas rose en Europe. Les hauts revenus et patrimoines y ont également progressé plus vite que le reste de la population qui a largement subit les effets de la crise économique et de la crise de la gouvernance économique européenne depuis 10 ans. 

QU'EST-CE QUE LE RAPPORT DIT DE NOUVEAU ?

-BONJOUR

Lucas Chancel, codirecteur du laboratoire sur les inégalités mondiales à l'Ecole d'Economie de Paris :

Jusqu’à présent le débat sur les inégalités mondiales s’est largement focalisé sur les 1% ou 10% du haut. A juste titre, car c’est là que l’on observe une croissance élevée des revenus et des patrimoines au cours des dernières décennies. Mais on disposait jusqu’alors de peu d’information sur l’évolution des niveaux de revenu des 90% du bas. On est désormais en mesure de couvrir l’ensemble de la distribution des revenus. C’est une nouveauté. On observe ainsi un effondrement des bas revenus aux USA, et un décrochage en Europe par rapport à la moyenne, mais bien moindre qu’outre Atlantique.

La seconde nouveauté, et pas des moindre, c’est que l’on dispose aujourd’hui d’information précises sur l’évolution des inégalités dans les pays émergents. Avant, on était incapable de dire comment la forte croissance de certains pays émergents au cours des dernières décennies s’était répartie au sein de la population. On sait que la pauvreté a diminué. Mais il peut y avoir réduction de la pauvreté absolue et hausse des inégalités. Désormais, on dispose de données sur les inégalités en Inde, en Chine, en Russie, au Brésil… des pays qui ont connu de profondes transformations depuis 1980. On observe une explosion des inégalités en Inde et en Russie, une hausse moindre en Chine et une stabilisation (à un niveau d’inégalité extrême) au Brésil.

Enfin, dès lors que l’on peut mesurer l’ensemble des revenus, des plus riches aux plus pauvres, dans les pays du Nord et dans les pays émergents, on est en mesure de répartir l’ensemble de la croissance mondiale. Cela nous permet de publier des chiffres tout à fait inédits sur l’inégalité mondiale entre individus.


Cette radiographie, d'une précision inégalée, révèle un creusement des écarts de richesses partout sur la planète. Ainsi, les 1 % les plus riches ont capté 27 % de la croissance totale, contre 12 % pour la moitié des plus pauvres. De surcroît, de fortes disparités apparaissent entre les régions concernées, comme entre les Etats-Unis, où les inégalités ont explosé, et l'Europe.

Le rapport, fruit du travail mené par une centaine d'économistes de renom rassemblés au sein de la World Wealth and Income Database (WID.world), est inédit par son ampleur. Il examine les inégalités mondiales sur une période allant de 1980 à 2016, et ce dans un grand nombre de pays (près de soixante-dix en ce qui concerne les revenus). Depuis jeudi, « Le Monde » publie enquêtes, reportages et tribunes sur ce thème socio-économique et politique majeur.

Aucun commentaire: