mardi 19 décembre 2017

Molenbeek, eldorado flamand



Les magasins bio et autres brasseries branchées tendent à se multiplier le long du canal, marque de l’arrivée récente d’une nouvelle population. - René Breny.


Le Soir
CLARA VAN REETH

Jeunes et cosmopolites, ils sont de plus en plus nombreux à s’installer dans les quartiers de Molenbeek. Conscients des risques de gentrification, ils revendiquent aussi une « mixité nécessaire ».

Logée dans une ancienne fabrique de tabac, au cœur du quartier maritime de Molenbeek, la compagnie de théâtre ne pouvait pas rêver meilleur lieu : 1000 m2 d’espace. C’est dans un de ces endroits secrets, dont la commune regorge, que l’artiste d’origine anversoise, Jan Lauwers, et sa compagnie Needcompany ont élu domicile il y a quelques mois.
Voici trois semaines, Sven Gatz, le ministre flamand de la Culture et de Bruxelles, visitait la rénovation des lieux, qu’il a financée à hauteur de 70.000 euros. Selon lui, «  il n'est pas rare que les artistes soient un catalyseur de la relance économique. Ils créent une dynamique qui attire d'autres professions créatives et peuvent ainsi soulever tout un quartier, comme celui de Molenbeek  ».

Cette phrase du ministre résume ainsi le mouvement à l’œuvre depuis quelques années dans la commune bruxelloise, l’une des plus pauvres de la Région, qui attire de plus en plus d’artistes (souvent flamands). Les plus souvent cités, ce sont la galerie d’art contemporain anversoise Kusseneers et la compagnie de danse Ultima Vez de Wim Vandekeybus, installés depuis 2013 et 2012 dans le cœur historique de Molenbeek.
Jan Lauwers va jusqu’à comparer la commune bruxelloise à Berlin ou New York qui, il y a vingt ans, attiraient les artistes en quête d’espaces bon marché. Ceux-là apportaient alors «  des choses formidables à ces quartiers un peu en désordre  ».
Vu les prix de son immobilier, les artistes ont en effet de quoi se laisser inspirer à Molenbeek. Le prix de vente médian d’une maison y est de 260.000 euros, alors qu’à une enjambée de pont, dans le centre-ville, ce prix grimpe à 465.000 euros.
«  Mais outre cette réalité financière, précise l’administrateur général de Needcompany, Johan Penson, notre principale motivation était de trouver un lieu inspirant. Et en cela, on ne peut pas faire mieux que Molenbeek. C’est ici que ça se passe : il y a des interactions, de la vie… de la révolte parfois aussi » .
CO-WORKING ET MAGASINS BIO
Si Berlin et New York sont citées en exemple, doit-on s’inquiéter, à Molenbeek, d’une prochaine gentrification ? Des douze quartiers de Molenbeek, c’est celui du canal qui porte déjà les premières traces de cette tendance à l’embourgeoisement, qui suit souvent de près l’arrivée des artistes. Les nouveaux lieux se multiplient, réunissant tous les ingrédients du quartier branché : espace de co-working, snack « bio et hallal », anciens bâtiments industriels reconvertis en lofts… Depuis septembre, un magasin bio, le Foodhub (lancé à Leuven), a même fait son apparition le long du canal.
«  Il y a une gentrification énorme près du canal  », assure Dis, Molenbeekois depuis vingt ans, anciennement de Gand. En l’écoutant parler de Molenbeek, on ressent comme une certaine fébrilité, curieuse et anxieuse à la fois : «  Tout est sur le point de changer. Un jour quelqu’un va vraiment investir et là… Il faut être vigilant pour que ce qui se passe au canal reste inclusif et qu’on ne se retrouve pas qu’avec des bâtiments pour bobos  ».
Cette crainte, l’échevine de la culture néerlandophone à Molenbeek, Annalisa Gadaletta, l’entend souvent chez les habitants. Mais, précise-t-elle, «  ce n’est pas lié à la présence des Flamands, mais plutôt au fait que le canal est devenu “ in” et considéré comme une zone d’investissement à Bruxelles  ». Pour l’échevine, on est encore loin d’une réelle gentrification : «  Quand on regarde les données sociales, on constate que la population molenbeekoise reste très fragilisée, surtout dans la zone du canal. Je pense que ces changements apportent plutôt une mixité nécessaire à certains quartiers  ».


© René Breny.
Mohamed Ouachen, installé à Molenbeek depuis dix ans, incarne bien cette « nouvelle mixité molenbeekoise ». Tout autant que le Brass’art digitaal café, qu’il a ouvert en mars dernier sur la place communale. A dix-huit heures, l’artiste d’origine flamande, casquette en laine et petites lunettes rectangulaires sur le nez, savoure l’ambiance de début de soirée derrière son bar. «  70 % de ma clientèle est néerlandophone, mais il y a de tout et c’est harmonieux », explique-t-il. Ici, il se vend autant de bières artisanales que de thés à la menthe. La décoration est bigarrée, sans prétention. Chaque semaine, des concerts improvisés animent le lieu. «  Pendant le ramadan, nos clients buvaient des bières sur la terrasse et ça n’a jamais posé de problème. Molenbeek, c’est la Rive gauche, c’est le futur de Bruxelles !  », lance Mohamed en riant.
PLUS ASSEZ DE PLACES DANS LES ÉCOLES
Faute de recensement linguistique, les chiffres officiels ne permettent pas de mesurer avec précision l’évolution de la population néerlandophone à Molenbeek. Mais Annalisa Gadaletta le confirme : «  De plus en plus de familles néerlandophones s’y installent  ». Souvent «  de classe moyenne  », elles sont plutôt «  éduquées  » et «  professionnellement actives dans le social ou des métiers intellectuels  », note l’échevine.
Arrivés il y a vingt ans, Dis et son épouse Helga ont vu la commune changer : «  La grosse différence avec notre époque, c’est qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus d’infrastructures pour Néerlandophones, comme des écoles à pédagogie alternative  ».
C’est de l’une de ces écoles dont rêvaient Sven et Liesbeth pour leur fils de deux ans. Le couple, qui vient tout juste d’emménager à Molenbeek, a pourtant dû se contenter d’une école de l’autre côté du canal, à Bruxelles-Ville, par manque de place à Molenbeek.
L’enseignement néerlandophone, qui regroupe près de 20 % des enfants molenbeekois en âge scolaire (soit environ deux mille élèves) ne parvient pas à combler la demande. «  L’année dernière, 420 enfants n’ont pas eu de place dans une école néerlandophone  », explique l’échevine Annalisa Gadaletta qui voit là une façon de « mesurer l’intérêt grandissant pour les services néerlandophones à Molenbeek  ».
Depuis le salon de Sven et Liesbeth, on voit l’eau brillante du canal, qui bouge à peine. La grande roue du marché de Noël de Sainte-Catherine semble à portée de main. L’appartement, aux allures de loft, a été conçu par l’ancien propriétaire architecte, «  un Flamand lui aussi  » glisse Sven avec un sourire. Mais, quand on le questionne sur la présence des Flamands dans sa commune, le jeune père est plutôt sceptique : «  Ah, il y en a de plus en plus, vraiment ?  » Sven préfère souligner que Molenbeek est plus complexe et diversifiée qu’on ne le croit : «  On retrouve le monde entier ici. Pas que des Marocains ou des Flamands  ». Quant aux risques d’embourgeoisement, il faut selon lui «  faire attention à ce que cela ne chasse pas les habitants orignaux. Mais un peu de gentrification ne fera pas de mal au quartier  ».


Le socio-culturel à Molenbeek: «Un réseau très dense»
CLARA VAN REETH
Molenbeek compte environ 110 associations culturelles, dont une quarantaine de néerlandophones. Ces dernières sont principalement financées par la Commission communautaire flamande (VGC), qui a également soutenu, ces dernières années, l’ouverture de nouvelles écoles néerlandophones à Molenbeek. «  On garde le cap, se réjouit l’échevine molenbeekoise de la culture néerlandophone, Annalisa Gadaletta. Le soutien financier de la VGC n’a pas diminué, malgré le contexte actuel d’austérité. De façon générale, on observe que la Région flamande est plus généreuse envers la culture et l’éducation que le côté francophone ».
Alessandra Esposito, coordinatrice de projets pour l’ASBL Zinneke, travaille avec les milieux associatif et artistique de plusieurs quartiers bruxellois, dont Molenbeek, pour mettre sur pied la Zinneke Parade. Depuis sept ans, elle observe l’évolution du milieu socioculturel molenbeekois : «  Parmi tous les projets de quartier que l’on suit, ceux de Molenbeek sont clairement plutôt néerlandophones, en comparaison avec le reste de la ville. Ce public néerlandophone correspond souvent à de jeunes familles, récemment installées dans la commune. » L’autre caractéristique de Molenbeek, au niveau socio-culturel, «  c’est la densité de son réseau : les associations néerlandophones travaillent énormément entre elles  ».
Pour étendre son offre culturelle néerlandophone, la commune de Molenbeek s’appuie sur un réseau de partenaires (organisations de jeunesse, organismes culturels et associations locales) extrêmement large et solide. «  Nous travaillons à développer et élargir notre offre néerlandophone, parce qu’il y a une réelle demande. Mais nos services s’adressent à toute la population avec, toujours, le même objectif de mixité  », précise Annalisa Gadaletta.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA CLASSE CREATIVE

Il ne fait pas de doute que la "creative class" flamande a investi et transformé, 'gentrifié le quartier devenu très branché "mode" de la rue Antoine Dansaert. Et voici que, semble-t-il, le mouvement de gentrification souvent qualifié ironiquement de bobo franchit enfin le canal. Il n'y a pas si longtemps le Kunstfestival avait transformé le pont sur le canal  qui sépare l'avenue  Dansaert de la Chaussée chaussée de Gand  en Check point Charley -avec guérite et officier en uniforme américain-  pour bien montrer que cette frontière culturelle était infranchissable.
Si on en croit cette enquête du Soir, ce temps serait désormais révolu. Est- ce à dire qu'après avoir fait des titres dans la presse internationale-on se souvient du "il faut bombarder Molenbeek" de Eric Zemmour- , Molenbek serait désormais dans la vent: un havre de rêve pour la classe créative tant encensée par Richard Florida?
MG


RICHARD FLORIDA ET LA CREATIVE CLASS

Richard Florida est docteur de l'Université Columbia en aménagement urbain. Il a également créé une société de conseil, The Creative Class Group, qui aide les villes et les collectivités territoriales d'Amérique du Nord à renforcer leur attractivité
Il a inventé la notion de classe créative (creative class, en anglais), qui rassemblerait environ 40 millions de personnes aux États-Unis, soit 30 % de la population active environ, mais 50 % des salaires et 70 % du pouvoir d'achat disponible. Il a orienté ses recherches vers la compréhension sociologique de l'attractivité des villes.
le concept de « classe créative », qui désigne une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée; Cette classe se définit principalement par le Talent, la Technologie et la Tolérance.
Il a voulu démontrer qu'il existe une corrélation entre la présence de la « classe créative » dans les grandes villes et un haut niveau de développement économique. La classe créative est attirée par certains lieux de vie dont elle renforce encore l'attractivité. Ainsi se crée un cercle vertueux, le talent attirant le talent, mais aussi les entreprises, le capital et les services.
Dans ses écrits et dans son activité de conseil, Florida conseille aux villes d'Amérique du Nord de chercher d'abord à retenir les talents, plutôt que de construire des infrastructures coûteuses et des centres commerciaux. La présence de la classe créative est le meilleur atout dont puisse disposer une ville, car c'est elle qui la rend attractive, favorise un brain drain en sa faveur et assure le renouvellement de son économie. Dans The Rise of the Creative Class (2002), Richard Florida cite le PDG de Hewlett-Packard, Carly Fiorina, s'adressant aux maires des grandes villes : « Gardez vos incitations fiscales et vos échangeurs autoroutiers, nous irons là où sont les gens hautement qualifiés » (« Keep your tax incentives and highway interchanges, we will go where the highly skilled people are ») (voir infra, p. 6).
La clef de la réussite actuelle réside dans la maîtrise des classes créatives et dans la société du savoir. C'est dans ce domaine que les pays les plus développés, principalement ceux de la triade renforcent leur domination. La mondialisationcontribue donc selon lui à renforcer la polarisation à toutes les échelles.
Cette vision du monde actuelle est partagée par de nombreux géographes, notamment en France le spécialiste de la mondialisation Laurent Carroué.
Les contours de la « classe créative » sont jugés flous, puisque celle-ci est tantôt définie à partir des secteurs d'activité professionnelle (communication et médias, recherche et développement, enseignement, etc.), du niveau de qualification, voire des modes de consommation (fréquentation des restaurants, expositions et galeries, boutiques de luxe).
L'auteur accorderait une importance exagérée aux « bobos » dans le développement économique. Le développement serait ainsi lié à un acteur urbain cohérent et fascinant, la « creative class », qui associerait pourtant les activités et les populations les plus diverses.
Le développement d'un « Gay Index » ou d'un « Bohemian Index », qui sont censés mesurer l'attractivité d'un quartier ou d'une ville à partir respectivement du nombre d'homosexuels et d'artistes que l'on y trouve, suscite la polémique.
L'auteur aurait redécouvert un phénomène bien connu depuis les années 1970 sous le nom de gentrification : les artistes s'installent dans des quartiers où l'immobilier ne coûte pas cher, donnent à ces quartiers une nouvelle aura et déclenchent ainsi un renouveau de l'activité immobilière et une hausse des prix.
Une autre critique porte sur le présupposé d'une mobilité géographique intense des « créatifs », qui iraient s'installer dans les villes jugées « attractives », notamment parce que « branchées » – un peu comme les capitaux s'investissent n'importe où dans l'économie globalisée. En réalité, les enquêtes de terrain montrent que la plupart habitent souvent la ville où ils sont nés et beaucoup mettent en avant la dimension familiale pour expliquer leurs choix résidentiels : s'ils habitent une ville plutôt qu'une autre, c'est parce leurs parents y habitent, leurs enfants, etc.
« Today's driving force is the rise of human creativity as the key factor in our economy and society. Both at work and in other spheres of our lives, we value creativity more highly than ever, and cultivate it more intensely. » The Rise of the Creative Class, p. 4, chap. 1 : « The Transformation of Everyday Life », « The Force Behind the Shift »
« Culture, according to the traditional view, motivates economic growth by focusing human energy and effort on work, and away from the pull of distractions such as leisure, play, sexuality, and other forms of non-work-related enjoyment. […] The creativity thesis argues that the role of culture is much more expansive, that human beings have limitless potential, and that they key to economic growth is to enable and unleash that potential. »

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