mardi 5 décembre 2017

Stade national, RER,... En Belgique, les grands chantiers sont-ils impossibles ?


Olivier Mouton, Laurence Van Ruymbeke, Mélanie Geelkens
Le Vif/L'Express


© Montage Le Vif/iStock

Ce sont des projets mammouths qui peinent à voir le jour, des vestiges du passé en souffrance ou des plans à l'efficacité relative. Du stade national au RER en passant par le palais de justice de Bruxelles ou les centrales nucléaires, une même question se pose : y a-t-il encore une ambition belge ?
C'était il y a près de trente ans. A la charnière des années 1980 - 1990, à l'heure où le gouffre budgétaire national donnait le tournis à tous les contribuables belges. Et alors que le gouvernement Martens-Gol lançait la vague des cures d'austérité. Jean-Claude Defossé, journaliste à la RTBF, pointait les dysfonctionnements de notre pays et dénonçait les incuries de nos pouvoirs publics. Déjà... Son Journal des grands travaux inutiles (GTI), au ton mordant, partait à la recherche des chantiers laissés en friche, inachevés, de stations de métro abandonnées en hôpitaux vides. Un carton d'audience. Et une interpellation vigoureuse d'un monde politique accusé, concrètement, de gaspillages à répétition. " Son émission a fait prendre conscience à l'administration qu'il fallait tout mettre en oeuvre pour essayer d'éviter les GTI ", commentait alors, philosophe, le ministre bruxellois des Travaux publics, Jean-Louis Thys (PSC). Message pas forcément reçu.
Car la fédéralisation du pays a complexifié davantage encore les processus de décision. La crise économique et financière de 2008, le grand blocage institutionnel de 2010-2011 ou les attentats de Paris et de Bruxelles ont dégradé l'image de l'Etat, présenté régulièrement, tant chez nous qu'à l'étranger, comme un failed (failli), incapable de mener à bien des missions prioritaires. Il y a une part de bashing (dénigrement) ou de défaitisme calculé dans cette expession, mais il y a aussi une part de vérité. On ne compte plus les grands chantiers enrayés ou retardés par le mode de fonctionnement chaotique de notre pays. C'est le reflet d'un fédéralisme de coopération devenu " fédéralisme de confrontation ", tel que le décrit Hugues Dumont, constitutionnaliste de l'université Saint-Louis (Bruxelles).
Jean-Claude Defossé a pris sa retraite il y a deux ans. Mais il garde un regard (très) critique et une douce ironie quand il évoque la situation de notre pays : " Au fond, rien n'a changé. Nous vivons toujours en Absurdie et au Gaspiland, même si les politiques font peut-être un peu plus attention au caractère utile des travaux. " La meilleure preuve, selon lui, c'est la multiplication chaotique des chantiers en raison de la complexité institutionnelle du pays et des nombreux intérêts politiques contradictoires. " Il n'y a aucune coordination, il suffit de se promener dans les rues de Bruxelles pour s'en rendre compte. "
LE COMBLE, C'EST QUE LE RER EST EN RÉALITÉ PRATIQUEMENT ACHEVÉ DU CÔTÉ FLAMAND
Le plus souvent, c'est toutefois un autre constat qu'il convient de poser : en raison de majorités différentes, de tensions politiques ou de coupes budgétaires, de grands projets n'aboutissent pas. " Il n'y a plus d'ambition belge, pestait le ministre-président bruxellois, Rudi Vervoort (PS), dans Le Vif/L'Express, mi- septembre dernier, évoquant le chemin de croix du dossier stade national. C'est toute notre capacité à mener des projets de cette envergure qui est remise en cause. " Depuis mai 2016, plusieurs patrons posent le même constat et se battent " pour revitaliser cet Etat qui donne l'impression de ne plus fonctionner ". " Il y a bel et bien des aspirations en Belgique à de l'ambition, nous confiait ainsi, récemment, Baudouin Meunier, consultant en management et professeur à l'U. Namur. Mais ce qui manque, c'est une organisation systématique du monde politique en lien avec la société civile pour répondre à ces aspirations. " Il manque " une vision d'ensemble ", partagée par tous.
Les sept dossiers épinglés par Le Vif/L'Express ne constituent pas une liste exhaustive de ces " grands chantiers impossibles ". Ils symbolisent notre incapacité chronique à fédérer les énergies autour de projets, de plans, de perspectives. Le constat est d'autant plus alarmant qu'il nourrit un antipolitisme sans cesse croissant. A quand les réponses concrètes, les décisions claires, assumées par tous et les délais respectés ?


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"TU VIVRAS? TOUJOURS GRANDE ET BELLE"

"Et notre invincible unité
aura pour devise immortelle
le roi la loi la liberté"
. " Il manque  désormais  une vision d'ensemble , partagée par tous.
"C'est le reflet d'un fédéralisme de coopération devenu fédéralisme de confrontation ."
Quant au fédéralisme d'union, il ne reflète que notre croissante désunion. La Belgique est en train de devenir au figuré, comme au propre un "Failed State". J'ai envie de traduire par un Etat en faillite. " Au fond, rien n'a changé. Nous vivons toujours en Absurdie et au Gaspiland, même si les politiques font peut-être un peu plus attention au caractère utile des travaux. "
Les sept dossiers épinglés par Le Vif/L'Express (nous ne les évoquons ici que pour mémoire) ne constituent pas une liste exhaustive de ces " grands chantiers impossibles ".
"Ils symbolisent notre incapacité chronique à fédérer les énergies autour de projets, de plans, de perspectives. Le constat est d'autant plus alarmant qu'il nourrit un antipolitisme sans cesse croissant"
Autrement dit, ce pays ne rime plus à rien et les Belges le savent.
Les quoi? "Sire, il n’y a pas de Belges." écrivait Jules Destrée au roi Albert I.
MG


"SIRE, IL N’Y A PAS DE BELGES." ET 100 ANS APRÈS?
VINCENT LABORDERIE 
Mis à jour le mercredi 22 août 2012 in La Libre

Il y a plus de cent ans, Jules Destrée rendait publique sa lettre au roi "sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre" dans laquelle il énonçait sa sentence restée célèbre : "Sire, il n’y a pas de Belges".
Un siècle plus tard, le contenu de cette missive apparait prophétique, tant elle semble avoir anticipé l’évolution institutionnelle que connait la Belgique depuis lors. Tout y est, ou presque : l’idée de deux peuples géographiquement et surtout linguistiquement distincts qui n’ont rien, ou si peu, en commun.
Il est d’ailleurs étonnant de constater les similarités du propos de Destrée avec le discours d’un Bart De Wever aujourd’hui. En premier lieu, la définition de la nation (Destrée emploie le terme " race ") se fait par la langue. Pour montrer qu’il n’y a pas de nation belge, Destrée avance ainsi que seuls 15 % de la population belge parlent à la fois français et flamand. Etablir ainsi qu’il faille être bilingue pour être belge peut étonner, mais passons.
Mais les points communs avec le discours nationaliste flamand ne s’arrêtent pas là. Les deux peuples répondent ainsi à des aspirations politiques différentes : la Flandre est résolument à droite (catholique en 1912) alors que la Wallonie est principalement à gauche (socialiste et libérale à l’époque). L’argument des transferts financiers est lui aussi déjà évoqué par Destrée, mais de manière inversée avec une Wallonie payant pour la Flandre.
A constat similaire, conclusion identique : pour Destrée ces deux peuples ne pourront jamais en former un seul. Il est donc préférable qu’ils se séparent administrativement, tout en gardant un monarque et quelques éléments communs. Alors que certains ont, à juste titre, évoqué la "Deweverisation des esprits francophones" ( 1), il convient aujourd’hui de se demander si, ironie de l’histoire, les propos d’un Bart de Wever ne constituent pas une réadaptation moderne de ce billet datant d’avant la Première Guerre mondiale. Mais si le discours n’a que peu évolué en un siècle, qu’en est-il de la réalité belge aujourd’hui ?
La première différence notable à observer est celle d’une région bruxelloise affirmée. Destrée niait cette existence avec dédain parlant des Bruxellois comme un " agglomérat de métis " qui " semble avoir additionné les défauts des deux races, en perdants leurs qualités ". Une identité "zinneke" aujourd’hui assumée, et d’autant plus pertinente que de plus en plus d’étrangers ou de Belges d’origines étrangères résident dans cette ville multicapitale.
Mais, au grand dam d’un Destrée, on est en droit de se demander si au-delà de Bruxelles, la Belgique tout entière n’est pas une "nation métissée". La Belgique est en effet un pays où la part de la population d’origine étrangère est l’une des plus importante au monde, plus encore que des pays neufs comme le Canada et les Etats-Unis (2).
Cette diversité ne connait pas la frontière linguistique : en Flandre, 25 % des enfants nés en 2011 n’auront pas le néerlandais pour langue maternelle (3).
Même en se limitant aux Belges de souche, cette vision de deux nations homogènes et d’identités exclusives correspond-elle à la réalité ? Concernant la Flandre, une série d’études montre que les identités flamandes et belges sont présentes de manière assez égale, avec un avantage pour cette dernière (4). On est donc loin de l’image d’une Flandre homogène qu’aiment à projeter les nationalistes. Plus intéressant encore, il semble qu’opposer ces deux identités ne soit pas forcément pertinent.
En effet, si l’on donne la possibilité d’exprimer plusieurs identités, il apparaît que 80 % des Flamands se sentent à la fois Flamands et Belges (5). En d’autres termes, pour cette majorité de Flamands, ces deux identités ne se contredisent pas, voire se complètent. C’est ici que l’on touche à un point essentiel : la Belgique est une terre où les identités - "nationale", régionale, provinciale ou encore plus locale - sont entremêlées.
Jules Destrée n’a pas intégré cette vision, se contentant de dire qu’il n’y avait pas une mais deux nations en Belgique, mais sans remettre en cause le concept lui-même. Mais comment en vouloir à cet homme d’un XIXe siècle où l’Etat-nation constituait l’horizon indépassable en Europe ? La même attitude semble moins pardonnable au XXIe siècle.
Là où la lettre de Jules Destrée peut servir d’inspiration, c’est dans cette volonté d’adapter les institutions politiques - à l’époque unitaires - à une réalité sociale plus complexe. Comme si les institutions avaient toujours quelques dizaines d’années de retard, il semble qu’une telle adaptation soit de nouveau nécessaire aujourd’hui.
Dans quel sens ? Tout d’abord en construisant un fédéralisme à (au moins) trois qui donne toute sa place à une région bruxelloise qui doit être bien plus que le lieu de rencontre entre les communautés du pays.
Surtout, et cette deuxième révolution de nature mentale n’est pas la moindre, il convient de revoir la vision trop souvent présente d’identités exclusives qui conduit à penser, par exemple que plus on est flamand et moins on est belge. Il apparaît ainsi que c’est en Flandre que cette identité multiple est la plus présente dans la population. A l’opposé, certains francophones sont souvent dans une conception toute française de la nation, s’appuyant sur un sentiment belge beaucoup plus fort que les identités wallonne et bruxelloise.
L’essentiel est alors de ne pas confondre l’identité flamande - dont il est désormais inutile de nier l’existence - et son exploitation par certains mouvements nationalistes.
Le choix pour l’avenir de la Belgique peut donc être clairement résumé. On peut rester fidèle à la vision "communautaire" d’un Jules Destrée (ou d’un Bart De Wever) en bétonnant les institutions binationales mutuellement exclusives basées sur la langue (on est soit flamand, soit francophone, y compris à Bruxelles). La conséquence ultime en sera un confédéralisme avec d’un côté, une Flandre se rêvant homogène, et de l’autre une Belgique du plan B.
L’alternative consiste à dépasser la vision archaïque des Etats-nations homogènes pour redéfinir la Belgique en l’adaptant aux identités multiples de ses habitants. En somme, après que l’on ait dépassé la "Belgique de papa" unitaire, dépasser la "Belgique de papa Destrée". Car un siècle après cette lettre, force est de constater qu’il y a toujours des Belges. Mais ils sont aussi Wallons, Flamands et Bruxellois. Et bien d’autres choses encore.
(1) Nicolas Baygert, "Belgique fais-toi peur", Slate.fr, 20 juillet 2011, http://www.slate.fr/story/40901/belgique-peur
(2) "La Belgique, terre d’immigration", Itinera Institute, 15/05/2012.
(3) Etude Kind en Gezien (juin 2012). Cette proportion atteint 40 % dans les centres-villes d’Anvers et de Gand. Le français ne représente que 5 % de l’ensemble des nouveaux locuteurs.
(4) Kris Deschouwer et Dave Sinardet, "Langue, identité et comportement électoral" in "Les voix du peuple", Editions de l’ULB, 2010. 47% des "Flamands" citent l’identité belge comme étant la plus importante à leurs yeux, contre 27% pour l’identité flamande (chiffres de 2009).
(5) Ce chiffre provient d’études post-électorales réalisées après chaque élection fédérale ou régionale par le Ceso (KUL).

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