lundi 1 janvier 2018

Thomas Barnouin, arrêté en Syrie, est un vétéran du djihad

Le Figaro
Par  Jean Chichizola     


         PORTRAIT - Originaire d'Albi, ce fils d'enseignants s'est converti à l'islam à la fin des années 1990 et a rejoint le djihad irako-syrien en 2014. 

Il fut l'ami de Mohamed Merah, le tueur de Toulouse et de Montauban. Et un proche du clan qui l'entourait. Parti début 2014 pour le djihad irako-syrien, Thomas Barnouin resurgit près de quatre ans plus tard dans les décombres de l'État islamique. Selon une information révélée par LCI et confirmée par des sources antiterroristes, il a été arrêté le 17 décembre dernier par des membres des Unités de protection du peuple kurde, organisation militaire kurde syrienne créée en 2011. Le djihadiste français se trouvait dans la région d'al-Hassaké, dans le nord-est de la Syrie. Plusieurs autres Français auraient été arrêtés avec lui, dont Romain Garnier, issu d'une «cellule de Vesoul» ayant envoyé des combattants au pays de Daech, et Thomas Collange, proche de Thomas Barnouin.
Ce dernier, visé par un mandat d'arrêt français, est la plus belle prise. Âgé de 36 ans et originaire d'Albi (Tarn), ce fils d'enseignants se convertit à l'islam à la fin des années 1990 et devient «Abdelhakim». Il bascule dans l'islam radical dans les années 2000 au contact de la «cellule d'Artigat», du nom d'un petit village de l'Ariège. Un prédicateur d'origine syrienne, Olivier Corel, y habite (il s'y trouve d'ailleurs encore aujourd'hui) et rassemble autour de lui un noyau de fidèles qui vont devenir de fervents djihadistes. Corel, «l'émir blanc», est arrivé en France en 1973 et a été naturalisé français dix ans plus tard. Outre Barnouin, la cellule d'Artigat, dont le mentor Corel n'a été condamné qu'une fois à une peine légère pour détention d'armes, réunit au fil du temps Mohamed Merah, son frère Abdelkader, sa sœur Souad et son demi-frère par alliance, Sabri Essid. À noter toutefois que, en l'état du dossier, Thomas Barnouin n'est pas mis en cause pour les attentats de 2012. Entre Artigat et Toulouse, Barnouin fait aussi la connaissance de Fabien Clain, qui revendiquera au nom de l'État islamique les attentats du 13 novembre 2015, et de son frère Jean-Michel. Il fréquente également un autre converti albigeois, Gaël Maurize, qui a été condamné en octobre dernier à Paris avec plusieurs autres membres de la filière.
En 2003, Barnouin décide de quitter la France pour parfaire sa science religieuse. Il rejoint l'université de Médine en Arabie saoudite
En 2003, Barnouin décide de quitter la France pour parfaire sa science religieuse. Il rejoint l'université de Médine en Arabie saoudite. 2003 est également la date de l'intervention américaine en Irak et du renversement du régime de Saddam Hussein. Pour les islamistes radicaux du monde entier, l'Irak devient une terre de djihad contre les Américains. Pour les djihadistes venus d'Europe, le trajet est plus facile (même s'il demeure risqué) que celui vers l'Afghanistan des années 1990: quelques heures de vol pour aller en Syrie puis le franchissement illégal de la frontière syro-irakienne. En 2006, Thomas Barnouin décide également de rejoindre le djihad irakien mais depuis l'Arabie saoudite, via la Jordanie. Il retrouve en Syrie des amis toulousains, dont Sabri Essid, avec lesquels il tente ensuite de passer en Irak. Arrêtés par les Syriens, Thomas Barnouin et Sabri Essid sont remis aux Français en 2007 (à l'époque, les services de renseignements français ont des relations suivies avec leurs homologues syriens, notamment pour lutter contre les départs de djihadistes français observés dès 2003-2004).
UNE FILIÈRE PARTICULIÈREMENT PROLIFIQUE
Thomas Barnouin est condamné en 2009 par le tribunal de grande instance de Paris à cinq ans de prison dans le cadre du procès de la «filière d'Artigat». Sabri Essid est également condamné à cinq ans. Tout comme Fabien Clain. En revanche, leur mentor Olivier Corel, dont le rôle de recruteur est largement reconnu, bénéficie d'un non-lieu après avoir été mis en examen pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Ces condamnations ne vont pas stopper les projets de ceux d'Artigat.
Après avoir purgé sa peine, Thomas Barnouin ne change en effet rien à ses plans. Si le djihad irakien contre les Américains lui est fermé, il va rejoindre le djihad syrien contre Damas (avant de rejoindre le califat syro-irakien de l'EI). Fiché comme islamiste radical, il parvient pourtant à s'envoler pour la Turquie en février 2014 et rejoint la Syrie sans encombre. Beaucoup d'autres membres de la cellule d'Artigat le rejoindront, comme Sabri Essid et sa famille, au printemps 2014, ou encore les frères Clain en 2015. On ne connaît pas encore avec certitude le rôle qu'il a pu jouer au sein de l'État islamique. Mais son statut de «vétéran» et son appartenance à une filière de djihadistes français particulièrement prolifique ont assurément joué en sa faveur. Ce d'autant plus que ses amis de jeunesse, Sabri Essid, Fabien et Jean-Michel Clain, ont fait parler d'eux. Le premier en incitant son jeune beau-fils à exécuter un prisonnier dans une vidéo de propagande. Les seconds sont soupçonnés d'avoir joué un rôle dans la préparation des attentats du 13 novembre 2015.
Reste maintenant à savoir si les Kurdes vont livrer (avec quelle contrepartie?) l'Albigeois à Paris. Ou décider de le juger eux-mêmes.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES ÂMES ERRANTES

«Durant trois ans,Tobie Nathan a suivi soixante jeunes en voie de radicalisation. Lui, le juif, l’enfant des cités, l’ancien gauchiste, s’est retrouvé en eux. Loin de tous les clichés, l’ethnopsychiatre publie « Les âmes errantes » ».
« Ethnologue et psy hors normes, Tobie Nathan raconte son travail de prévention auprès de filles et de garçons en voie de radicalisation dans un livre captivant. »
« Les radicalisés ont croisé son chemin, à travers les consultations au centre ou ses expertises judiciaires. Il y a reconnu ces « âmes errantes », titre de son livre, coupées de leurs cultures, en quête de sens et de racines, que Daech a si bien su « chasser ».
"TOUT LE MONDE EST D’ACCORD POUR DIRE QU’IL FAUT TENIR COMPTE DE LA CULTURE DES GENS.
"Je raconte ce que j’ai entendu, ce que j’ai senti, perçu, conçu en les rencontrant. Je veux comprendre les dynamiques qui font passer, en quelques semaines ou quelques mois, de l’ignorance d’un délinquant de cité fumeur de shit à l’expertise d’un philosophe des hadiths ; de la naïveté d’une gamine, coquette des beaux quartiers, à cette voilée belliqueuse en quête d’un mari à kalach ; de l’innocence d’un jeune lycéen studieux à l’engagement d’un djihadiste en route pour les zones de combat en Syrie. L’histoire des radicalisations n’est pas celle des “natures”. Elle est faite de métamorphoses, de moments d’immobilité interdite et d’ivresses soudaines à l’idée des lendemains."
Principal représentant de l’ethnopsychiatrie en France, Tobie Nathan publie un livre sur les jeunes radicalisés où il faitde nombreux ponts avec sa propre histoire.
       
   L’ethnopsychiatre et écrivain Tobie Nathan. / éva Perreaux pour La Croix

Tobie ¬Nathan vient de publier un livre sur la radicalisation, aux éditions L’Iconoclaste. On lui renvoie le mot, il en sourit. « Il y a eu des moments où on m’a traité d’iconoclaste, commence-t-il. Enfin, considéré plutôt. Disons que j’ai eu des ajustements nécessaires avec mes confrères. J’ai été attaqué très violemment, dans les années 1990. »
Dix ans auparavant, il avait créé la première consultation d’ethnopsychiatrie en France.« À l’époque, recevoir le patient en groupe, dans sa langue, à partir de son propre système de pensée allait à l’encontre de ce qu’on pense habituellement dans ma profession, reprend-il. Cela a fait des remous. » Maintenant, assure-t-il, « ça va mieux. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut tenir compte de la culture des gens. »
En publiant un livre sur la radicalisation, thème aussi médiatique que polémique, il sait qu’il prend de nouveau le risque d’une critique agressive.« C’est un livre qui m’a travaillé beaucoup, dix fois j’ai voulu arrêter, confie-t-il. Je me disais : “A quoi ça sert ?” Ça va être mal compris, mal interprété. C’est ce qui risque d’arriver, et ça me déprime un peu. »
Il l’a pourtant écrit, sur la base de ses consultations avec des jeunes radicalisés. Il en a même fait une œuvre très personnelle, y contant sa propre immigration en France. « Je l’ai signé à chaque chapitre, rappelant que c’est moi qui pense ça, parce que ça me fait des trucs à moi, ponctue-t-il, comme si cela pouvait le protéger de la critique redoutée. Je ne veux pas qu’on me mette dans le sac des gens qui ont des jugements a priori. J’ai été très impressionné par ces gamins. Ça m’a changé. »
UN PASSEPORT TAMPONNÉ « NO RETURN »
Tout se retrouve ainsi intimement lié dans la vie de Tobie Nathan, dont la clinique a été consacrée aux migrants. Né au Caire en 1948, dans une famille juive ayant la nationalité italienne, il en a été « chassé » un peu avant ses 9 ans. « Ma famille vivait en Égypte depuis des temps immémoriaux, raconte-t-il. Et puis un jour, parce que vous n’êtes pas musulman, on vous dit : “Vous êtes un étranger, dehors”. Sur notre passeport, il y avait un tampon “No return”. Je n’y suis d’ailleurs jamais retourné. »
Ses parents ont été « catastrophés » par l’émigration, lui en retient l’excitation et la liberté. Le traumatisme s’est révélé plus tard, vers « 30 ou 40 ans sur le divan de (sa) psychanalyste » : « Elle me disait : ”Bah quoi, vous avez déménagé !”, moque-t-il, les yeux plissés par un sourire, derrière ses fines lunettes rondes. Mais ce n’est pas vrai : ce n’est pas vous qui vous êtes déplacé, c’est le monde qui a changé. »
Dans son dernier livre, il écrit joliment : « Émigrer, c’est perdre la certitude du monde. Cela donne un sentiment de flottement, qu’on n’est pas dans sa peau, confirme-t-il. Ça fout de l’angoisse. » Elle le saisit encore parfois, malgré tant d’années passées à penser la chose, à l’apprivoiser. « Je bosse avec des patients immigrés depuis toujours : chaque fois que je leur trouve des solutions, j’en trouve à ma propre immigration. »
LA RENCONTRE AVEC DEVEREUX
De l’Égypte, assure-t-il, il n’a rien oublié, ni la langue ni les images, transmises par sa mère, « sorte de griot d’Afrique », capable de raconter l’histoire de la famille sur plusieurs générations. Elle l’a aidé à préserver ce fil avec ses origines, sa « source », qu’il a continué de dérouler, étudiant, d’abord en sociologie, puis en ethnologie. C’est la rencontre avec Georges Devereux, qui a fait la « jonction », été la « révélation ». « Le sujet, le mec, tout m’intéressait, tout était à apprendre. C’est une rencontre initiatique. »
Georges Devereux théorise l’ethnopsychiatrie (« Je te perçois comme un autre, dans ta culture et tes traditions, et c’est par là que je rentre en relation avec toi », résume Tobie Nathan) ; lui l’applique. Tout en ouvrant sa première consultation à Paris en 1979, il poursuit sa carrière universitaire. « J’ai enseigné quarante-cinq ans, j’ai adoré ça. J’ai dirigé une quarantaine de thèses, souvent d’étudiants étrangers, et je les ai accompagnés sur le terrain, à la découverte de leurs systèmes thérapeutiques. Ça a été un pied pas possible. J’ai découvert l’Afrique de l’intérieur. »
Parmi ses plus grands regrets reviennent comme une ombre ses relations avec ses confrères. « Je n’ai pas su, disons, courber l’échine suffisamment pour que mes confrères viennent me rejoindre, formule-t-il, cherchant ses mots. J’ai eu des élèves mais peu de confrères, de longues collaborations. Ils disaient : “C’est le truc de Tobie”, que j’occupais trop de place. » Il s’en défend encore, tout en assumant être un « radical », jouant de ce mot fortement connoté : « J’ai tenu une position extrême, mais qui m’a permis de ne pas tomber dans les vieilles ornières, les vieilles pratiques. »
NEUF ANS D’EXIL
En 2003, l’animosité de son milieu l’a chassé vers d’autres terres, via l’Agence universitaire de la francophonie. Neuf ans d’exil avec sa femme, une fois ses deux enfants « insérés dans le monde » et sa mère décédée – « je n’aurais pas pu la laisser derrière moi » – qui l’ont conduit du Burundi à la Guinée en passant par Israël. À chaque fois, il a ouvert des consultations, pour les traumatisés des massacres ou les migrants, bossant « comme un chien » alors qu’il y cherchait du temps pour « écrire, penser ».
L’homme, ainsi, méprise les loisirs : « Je suis contre la distraction, il ne faut pas perdre le fil », dicte-t-il avant de reprendre, souriant : « Évidemment je m’endors au bout d’un moment, mais ça se poursuit dans le sommeil ! »
De retour en France, il a enseigné à Sciences-Po la « psychologie politique »,assumant, les yeux rieurs, de n’avoir pas su vraiment, au moment où il a proposé ce sujet, ce qu’il pourrait bien en dire. Puis les radicalisés ont croisé son chemin, à travers les consultations au centre ou ses expertises judiciaires. Il y a reconnu ces « âmes errantes », titre de son livre, coupées de leurs cultures, en quête de sens et de racines, que Daech a si bien su « chasser ».
JUIF DE KIPPOUR
Ce dernier essai, écrit dans le silence de sa maison dans l’Yonne, aurait pu s’intituler Le Guide des âmes errantes, dans une référence un brin présomptueuse au Guide des égarés, écrit au XIIIe siècle par le philosophe juif Moïse Maïmonide. « C’est un livre de référence pour ma pensée philosophique personnelle, explique-t-il. Il essayait de dire : “N’abandonnez pas vos sources”. »
Les références à la culture juive émaillent ainsi son discours, l’amenant à dire, au détour d’une phrase : « Dans les années 1970, être juif n’était pas une tare. Ça l’est redevenu ensuite. » On s’en émeut, il s’en distancie. « Bien sûr que c’est une tare, répète-t-il d’un ton neutre, légèrement fermé, comme s’il s’agissait d’une évidence. C’est très compliqué d’être juif aujourd’hui en France. J’évite de dire que je le suis. »
Avec une légère moue, il se définit comme un « juif de Kippour », ajoute qu’il donne des conférences dans des lieux juifs, finit par mentionner qu’il fait « tout son possible » pour combattre les préjugés. « J’essaie de dire des choses intéressantes, comme ça les gens disent :“J’ai rencontré un juif mais il était intéressant” », se marre-t-il. Il ne s’en cache ni ne l’expose, résume-t-il : « Je ne veux pas être ramené à mon identité juive uniquement. Je suis juif au naturel. Je n’ai pas peur que Dieu oublie que je suis juif. Je crois qu’il me connaît. » 


TOBIE NATHAN : « LA CROYANCE EST UN CADEAU QUE JE N’AI PAS ENCORE REÇU »
Ce grand spécialiste de l’ethnopsychiatrie, qui reçoit depuis trente ans des migrants en consultation, publie « Les Ames errantes », un récit tiré de ses rencontres avec des jeunes en danger de radicalisation.
LE MONDE Propos recueillis par Catherine Vincent 



Je ne serais pas arrivé là si…
Si je n’avais pas rencontré Georges Devereux, le fondateur de l’ethnopsychiatrie en France. Là, au centre Georges-Devereux où je vousreçois, mais aussi là où j’en suis dans ma tête. J’avais 21 ans, je sortais d’une enfance un peu chahutée, j’étais plutôt un trublion… J’avais déjà un idéal de connaissances et de recherche, mais je n’étais encore jamais parvenu à me concentrer sur un sujet.
COMMENT SE PASSE CETTE RENCONTRE ?
En fait, il y en a eu deux. La première date de 1969, je suis en licence de psychologie et d’ethnologie. L’année précédente, alors que nous étions sur les barricades, un camarade de fac qui savait que je m’intéressais à la psychanalyse m’avait conseillé de rencontrer Devereux – je n’en avais jamais entendu parler.
J’ai d’abord continué à faire la révolution, puis je m’en suis souvenu, et je suis allé m’inscrire comme auditeur à son séminaire. Et ça a été la gifle ! Immédiatement. Je n’ai tenu que quatre séances, pendant lesquelles il nous a analysé quatre vers d’Eschyle… C’était beaucoup trop ardu pour moi, mais j’étais ébloui. Je suis parti en me promettant de revenir quand je serais au niveau.
Je suis revenu le voir deux ans plus tard, pour m’inscrire en thèse de doctorat avec lui. Ce fut une journée incroyable. J’étais arrivé à 10 heures, je suis reparti à 22 heures ! Entre-temps, il m’avait fait passer un test de son invention, il m’avait raconté sa vie… Et m’avait dit : « Je t’accepte à mon séminaire. »
C’est au moment où il a prononcé ces mots – « Je t’accepte » – qu’il s’est passé quelque chose pour moi. J’avais pourtant des parents, je n’étais pas orphelin… Mais le fait d’être adoubé par cet homme assez raide, entouré d’un parfum d’Autriche-Hongrie et qui en avait l’accent, pour moi qui étais un passionné de Freud… C’était de l’ordre de l’adoption. C’est comme ça qu’il est devenu mon directeur de thèse, et que je suis devenu ethnopsychiatre.
EN DEUX MOTS, QU’EST-CE QUE L’ETHNOPSYCHIATRIE ?
Cela consiste à apprendre des autres peuples les connaissances qu’ils ont des troubles psychiques et de leur traitement. A tenir compte de leurs traditions et de leurs rites ancestraux pour les soigner. Dans son livre fondamental, Mohave Ethnopsychiatrie (1961), Devereux décrit par le menu toutes les pensées qu’ont les Amérindiens Mohaves sur les maladies que nous appelons mentales.
C’est le sujet du film d’Arnaud Desplechin, Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines), sorti en 2013, où Devereux est interprété par Mathieu Amalric. Un film que j’ai adoré, même si le vrai Devereux n’était pas ce déconneur que joue Amalric.
S’INTÉRESSER À LA CULTURE DES AUTRES, VOUS AVEZ ÉTÉ OBLIGÉ DE LE FAIRE DÈS L’ÂGE DE 9 ANS. NÉ AU CAIRE EN 1948, VOUS EN AVEZ ÉTÉ BRUTALEMENT CHASSÉ EN 1957, EN MÊME TEMPS QUE 25 000 JUIFS D’EGYPTE. QUELS SOUVENIRS GARDEZ-VOUS DE CETTE PÉRIODE ?
J’étais un môme, mon univers se résumait à la famille et à l’école. Mais à un moment donné, juste avant la crise du canal de Suez [qui opposa, en octobre 1956, l’Égypte et une alliance secrète formée par Israël, la France et le Royaume-Uni], j’ai vu les choses changer. Le monde arrivait dans la maison par l’intermédiaire de nos domestiques – tout le monde avait des domestiques en Egypte, les pauvres comme les riches.
Et soudain, je vois le regard que ces femmes portaient sur nous se transformer. Dans ce regard, j’entends : « Vous les Juifs, vous allez virer. » Et je me mets à écouter la radio. J’ai 8 ans, je ne comprends rien à ces discours politiques, mais je prends conscience qu’« ils » ne « nous » aiment pas. Je ne sais même pas ce que je dois mettre derrière ce « nous ». Mais cela me fait peur, et en même temps cela me fascine.
ET VOS PARENTS ?
Ils étaient terrorisés. Après la crise de Suez, de nombreux fidèles du régime nazi, qui avaient trouvé refuge en Egypte après la guerre, ont mis leur savoir-faire au service de Nasser. Des séquestres sont venus occuper les commerces juifs. Mon père, qui tenait une fabrique de parfums, a vu un jour arriver deux militaires dans son bureau. L’un d’eux a posé son flingue sur la table en lui demandant d’ouvrir le coffre – dans lequel il n’y avait rien. Mon père était vert de peur, et j’ai compris bien plus tard qu’il avait de bonnes raisons de l’être.
VOUS ÊTES ISSU D’UNE FAMILLE RABBINIQUE. VOUS-MÊME, VOUS CONSIDÉREZ-VOUS JUIF, UN PEU, BEAUCOUP ?
Totalement ! Mais comme on est juif en Egypte. Cela veut dire que j’ai des ancêtres, des gens auxquels on se réfère comme étant un début de lignée. Au début de ma lignée, il y avait le grand-père de mon grand-père maternel, et c’était le Grand rabbin d’Égypte. Je porte d’ailleurs son nom : Yom Tov, dont Tobie est le diminutif – c’est peut-être pour ça que je suis à moitié cinglé. Mais je suis ce qu’on appelle un « juif du Kippour » : c’est le seul jour de l’année où je vais à la synagogue – celle des juifs d’Egypte, bien entendu. Et j’adore ça. J’adore prier.
VOUS CROYEZ DONC EN DIEU ?
J’espère que je croirai un jour. Croire, c’est l’aboutissement du travail chez les Juifs, ce n’est pas le début. La croyance est un cadeau, et c’est un cadeau que je n’ai pas encore reçu.
VOUS AVEZ BEAUCOUP ÉCRIT SUR VOTRE TERRE D’ORIGINE, NOTAMMENT CE PAYS QUI TE RESSEMBLE, ROMAN QUI FUT FINALISTE AU GONCOURT 2015. AVEZ-VOUS JAMAIS QUITTÉ L’EGYPTE ?
Oui, je l’ai vraiment quittée. Le jour du départ, quand nous avons embarqué au port d’Alexandrie, nous avons été fouillés au corps – il ne fallait pas sortir d’argent, ni la moindre chose qui puisse se vendre. A moi, l’enfant, ils ont laissé une chevalière : c’était le seul bijou que nous pouvions emporter avec nous. Eh bien, quand le bateau a quitté le port, j’ai pris la chevalière et je l’ai fichue à la baille.
Pourquoi ? Je n’en sais rien. Ma mère disait que c’était parce que je voulais vraiment rompre avec l’Egypte, elle a peut-être raison. Je n’y suis d’ailleurs jamais retourné. Donc, oui, j’ai quitté l’Egypte. Mais elle ne m’a jamais quitté. J’ai travaillé avec beaucoup d’enfants migrants, qui souvent partent à l’âge auquel j’ai migré : très souvent, ils oublient tout, y compris la langue. Moi, je n’ai rien oublié. Et je parle toujours l’arabe.
COMMENT L’AVEZ-VOUS PRATIQUÉ, UNE FOIS EN FRANCE ?
Avec ma mère. C’était une lettrée, elle parlait parfaitement le français, mais elle aimait mieux raconter les histoires en arabe – et moi, ce que je préférais, c’était les histoires. On aimait bien décortiquer ensemble les mots. Avant l’exil, ma mère était prof de maths au lycée. En France, elle a donné des cours particuliers, mais elle s’est surtout occupée de la maison, de mon grand frère et de moi-même…
Elle a été déprimée à partir du moment où elle a mis les pieds dans ce pays, et elle a arrêté sa dépression le jour de sa mort. Elle était très douloureuse. Sauf quand elle parlait avec moi de l’Egypte : elle adorait ça.
POURQUOI AVOIR CHOISI DE VENIR EN FRANCE ?
Parce que ma mère, qui pouvait réciter par cœur des poésies entières de Victor Hugo, avait une passion pour la France ! Mon père y était moins favorable. Cela lui semblait plus logique de partir en Israël : c’était moins loin, c’était là qu’allait s’installer une bonne partie de la famille… Aller en Israël quand on venait d’Egypte, c’était déménager. Aller en France, c’était émigrer. Et ils n’y ont jamais été véritablement heureux.
Dans la cité de Gennevilliers où j’ai grandi, au nord-ouest de Paris, la vie à la maison n’était pas très facile. Il y avait une douleur, un poids. D’abord parce qu’on était pauvres – mon père avait commencé par travailler comme dactylo, puis comme comptable. Mais surtout du fait de la séparation avec le reste de la famille. C’est une tradition en Egypte de vivre dans une grande famille. Et là, d’un seul coup, on s’est retrouvés juste tous les quatre : on n’était pas fabriqués pour ça. Je me souviens très bien de l’impression de vide que cela m’a fait.
Par la suite, j’ai toujours cherché à rétablir ce temps d’avant. Non pas que j’aie fondé une grande tribu – j’ai fait deux enfants, comme mes parents. Mais j’ai rétabli la connexion avec la famille d’Israël, avec ceux qui sont partis ailleurs, en Argentine, en Australie. Et je travaille avec plein de monde ! Une consultation d’ethnopsychiatrie, c’est un forum un peu familial : ce n’est pas un hasard si j’ai tenu à ce que ce soit ainsi.
VOTRE DERNIER LIVRE, LES ÂMES ERRANTES, EST LE FRUIT DE TROIS ANS DE RENCONTRES AVEC DES JEUNES GENS EN DANGER DE RADICALISATION. D’EUX, VOUS DITES : « ILS ME RESSEMBLENT. » ET VOUS PRÉCISEZ : « NON PAS DANS L’EXTRÉMISME, MAIS DANS LA NÉCESSITÉ DE PENSER RADICALEMENT DIFFÉREMMENT DE CE QU’ON VOIT AUTOUR DE SOI. » QUAND AVEZ-VOUS COMMENCÉ À PENSER DIFFÉREMMENT ?
Dès l’école communale. J’ai toujours exécré l’école française, à cause de l’uniformisation obligatoire que comporte cette institution. Autant j’ai adoré découvrir en France la possibilité d’être un quidam, de pouvoir me promener dans la rue sans que personne ne me reconnaisse, autant j’ai détesté cette uniformisation scolaire – tout le monde pareil, pas une tête qui dépasse.
Un jour, je devais être en CM1, je lève la main pour dire au maître : « Monsieur, je ne serai pas là demain, car on fait la Haggada » [texte ancien utilisé lors de la cérémonie de la Pâque juive]. Je savais très bien qu’il ne comprendrait pas. Mais là, il s’est passé un truc. Le type m’a regardé, et m’a dit : « Quoi ? Haggada sur mon bidet ? » Toute la classe s’est marrée… A partir de ce moment-là, j’ai toujours pensé le contraire de tout le monde.
D’OÙ VOTRE FASCINATION POUR DEVEREUX ?
Lui aussi, c’est vrai, pensait le contraire de tout le monde. En revanche, il attendait de ses étudiants qu’ils disent la même chose que lui – et ça, ça ne me plaisait pas du tout ! J’ai travaillé pendant dix ans avec lui, nous avons fondé une revue ensemble, j’ai animé le séminaire avec lui… mais nous nous sommes quittés fâchés.
Le problème est survenu en 1981, quand j’ai décidé de prolonger la théorie qu’il avait élaborée en inventant une clinique spécifique destinée aux migrants. Il m’a accusé de l’avoir trahi, je n’ai pas compris pourquoi, et nous ne nous sommes plus jamais parlé. Il est mort quatre ans plus tard, il m’avait envoyé des messages peu de temps avant, il voulait me voir : je n’ai jamais répondu.
VOTRE PAYS D’ORIGINE, PUIS VOTRE MAÎTRE À PENSER : QUAND VOUS ROMPEZ, VOUS ROMPEZ VRAIMENT ! MAIS EN MÊME TEMPS, VOUS RESTEZ FIDÈLE : VOUS AVEZ CRÉÉ LE CENTRE GEORGES-DEVEREUX, QUI EXISTE TOUJOURS AUJOURD’HUI…
Le Centre s’est ouvert en 1993 dans le cadre de l’université Paris-VIII, à Saint-Denis. Ce fut une période extraordinaire. Enfin, on allait faire de la vraie psychologie en France ! C’est-à-dire un endroit universitaire où l’on reçoit des patients, où l’on forme des étudiants en thèse et où l’on enseigne ! Personnellement, c’est là que j’ai tout appris. De nos patients, bien sûr. Mais aussi de nos étudiants étrangers, qui appartenaient souvent aux mêmes ethnies que les patients que nous recevions.
Ce sont ces étudiants qui m’ont emmené au Bénin, au Cameroun, où je suis allé faire l’ethnologue sur le tard. A l’époque, ce centre a été comme un accélérateur de particules. Toutes les théories ethnopsychiatriques que l’on utilise aujourd’hui ont été élaborées dans ces moments-là.
VOUS AVEZ ALORS ABANDONNÉ LA PSYCHANALYSE, À LAQUELLE VOUS AVIEZ ÉTÉ FORMÉ…
J’ai été psychanalyste, oui. Mais je n’aimais pas cette méthode de travail, je n’y apprenais plus rien. Je l’ai donc abandonnée, et je suis allé chercher les autres mondes. C’était pour moi une exigence intellectuelle, que je voulais conduire jusqu’au bout. C’est la raison profonde pour laquelle j’ai abandonné la psychanalyse. Et puis je n’aimais pas le caractère codé qu’avait ce discours savant, cette manière impersonnelle de parler des gens. C’était pour moi un scandale individuel, et je ne savais pas comment résoudre ce problème.
Jusqu’en 1993, où j’ai publié un ethno-polar rempli de cas cliniques transposés sur le mode du roman. C’était Saraka Bô (« Sors les offrandes » en bambara). Cela a dénoué quelque chose en moi. Mais avec ce livre, je ne me suis pas fait que des amis. Il faut dire que j’avais fait une farce : tous les policiers portaient les noms de certains de mes collègues psychanalystes…
MALGRÉ LE SUCCÈS DU CENTRE DEVEREUX, EN 2003, VOUS ABANDONNEZ TOUT POUR PARTIR À L’ÉTRANGER. A FORCE DE VOUS FAIRE TRAITER DE CHAMAN, DE DÉFAISEUR DE SORT OU DE COMMUNAUTARISTE PAR VOS DÉTRACTEURS, VOUS AVEZ JETÉ L’ÉPONGE ?
Nos méthodes ont été critiquées, c’est vrai. Mais le vrai problème venait d’ailleurs. Le centre était devenu un pôle d’attraction, une sorte de luxe dans une fac qui n’en avait pas les moyens. Pour qu’il ne disparaisse pas, je suis donc devenu doyen, puis vice-président de l’université… Je me suis retrouvé de plus en plus loin de la clinique, de la recherche. Jusqu’au moment où j’ai compris qu’il fallait que je sorte de cet étouffement administratif.
Les enfants étaient grands, ma mère était morte quelques années plus tôt – je n’aurais pas pu partir tant qu’elle était en vie, vieille et mal en point. J’étais totalement libre ! J’avais toujours voulu vivre en Afrique. Avec ma seconde épouse, je suis donc parti, sur concours, comme directeur du bureau de l’Agence universitaire de la francophonie pour l’Afrique des grands lacs, au Burundi. Tout le monde m’a dit que j’étais fou, que je fichais ma carrière en l’air, mais je n’ai aucun regret ! J’ai appliqué une phrase du Talmud qui dit : « Tu veux changer, change de monde. » Et le Talmud a toujours raison, pour la bonne raison qu’il dit toujours une chose et son contraire.
VOUS N’ÊTES REVENU EN FRANCE QU’EN 2012, APRÈS AVOIR TRAVAILLÉ AU BURUNDI PLUSIEURS ANNÉES, PUIS AVOIR DIRIGÉ LE SERVICE CULTUREL DE L’AMBASSADE FRANÇAISE EN ISRAËL ET EN GUINÉE-CONAKRY. VOUS AVEZ CHANGÉ ?
Ce qui m’a changé, c’est de vivre en Afrique. Je suis rentré dans la société burundaise dix ans après les massacres qui ont eu lieu en 1993, et cette immersion m’a passionné. A Tel-Aviv, j’ai appris l’hébreu. Et en Guinée, ce pays fabuleux où j’étais allé quand j’avais 20 ans, j’ai constaté que rien n’avait changé. Mis à part que tout le monde, aujourd’hui, a un téléphone portable.
DE RETOUR EN FRANCE, VOUS RETROUVEZ LE CENTRE D’AIDE PSYCHOLOGIQUE QUE VOUS AVEZ CRÉÉ. DEPUIS TROIS ANS, À LA DEMANDE DE L’ETAT, VOUS Y RECEVEZ DES JEUNES GENS SIGNALÉS PAR LEUR FAMILLE COMME ÉTANT EN DANGER DE RADICALISATION ISLAMIQUE. QUEL ENSEIGNEMENT TIREZ-VOUS DE CETTE EXPÉRIENCE ?
Je n’avais aucune idée préconçue sur cette question. D’autant moins que quand nous avons commencé à recevoir ces jeunes adultes – qui n’ont commis, il faut le préciser, aucun acte délictueux –, les gros attentats de 2015-2016 n’avaient pas encore eu lieu. J’avais entendu parler de gamins à la dérive, déscolarisés ou désocialisés… Mais ce n’est pas du tout ça que j’ai vu. J’ai rencontré des gamins d’un bon niveau, qui se posent des questions importantes me rappelant celles que je me posais quand j’avais leur âge… Cela m’a incité à me questionner, sur eux mais aussi sur moi-même. Cet exercice de sincérité est devenu le fil conducteur de mon livre.
Ce que m’a appris cette expérience, c’est que la société française est en train de changer radicalement, et qu’il va falloir à un moment ou un autre s’y réajuster. C’est le statut qu’on donne à l’étranger qui est en cause. On ne sait pas penser l’étranger, on le considère comme étant le même que nous mais habitant un autre endroit. On va être obligé d’admettre qu’il y a des gens qui ne pensent pas comme nous, qui ont des dieux qui ne sont pas les nôtres, et qu’il va falloir négocier avec eux une coexistence.
Propos recueillis par Catherine Vincent








 

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