mardi 13 février 2018

Il y a 100 ans, le jazz débarquait en Europe


Le Vif
Source: Afp
Le 12 février 1918, l'orchestre du 369e régiment d'infanterie américain, les Harlem Hellfighters, donne à Nantes (ouest) son premier concert de jazz sur le sol européen. Cent ans plus tard, la ville lui rend hommage en présence de trois petites-filles du "roi du jazz", James Reese Europe.


Le dimanche 30 avril, la capitale de la Belgique fête la journée internationale du jazz. © REUTERS/Jonathan Bachman

Le jazz, qui s'appelait encore "jass", a fait irruption en France après l'entrée en guerre des États-Unis en avril 1917 et l'arrivée sur son sol du corps expéditionnaire américain, dès le 26 juin, dans le port de Saint-Nazaire.
Surnommé le "roi du jazz", le lieutenant James Reese Europe a déjà 14 ans de carrière derrière lui quand il débarque le 1er janvier 1918 à Brest avec l'orchestre qu'il a mis sur pied, composé de quarante musiciens "parmi les meilleurs de l'époque", explique Matthieu Jouan, commissaire général des commémorations "100 Ans Jazz".
Né en Alabama en 1880, star du fox-trot et du ragtime, James Reese Europe crée en 1910 le premier syndicat de musiciens Afro-Américains, le Clef Club, et son orchestre symphonique de 125 musiciens sera le premier orchestre noir américain à jouer, deux ans plus tard, sur la scène du Carnegie Hall, à New York.
En France, le lieutenant Reese Europe est "le premier officier Afro-Américain à commander des troupes dans un assaut de guerre", souligne M. Jouan.
ACTES DE BRAVOURE -
Intégré au 369e régiment d'infanterie, l'un des quatre régiments de soldats noirs américains victimes de ségrégation ayant combattu sous commandement français, l'orchestre de big-band alterne montées au front et concerts, pour distraire les troupes à l'arrière.
Le premier concert public du "Hell Fighters Band" est donné le 12 février 1918, au Théâtre Graslin de Nantes. Aucune photographie, mais un programme et des articles de presse attestent de ce premier concert et de cette musique "qui a renversé la France".
"Il sembla alors que tout le public commença à se balancer. De dignes officiers français commencèrent à taper du pied (...). Quand l'orchestre eut fini et que les gens éclatèrent de rire, leurs visages illuminés de sourires, j'étais forcé d'admettre que c'était exactement ce dont la France avait besoin dans ce moment critique", écrit l'un des musiciens, Noble Sissle, dans ses mémoires.
"Ça a été ensuite la folie générale partout où il est passé", à Tours, Aix-les-Bains ou Paris, raconte Matthieu Jouan.
Le 369e régiment accomplira plusieurs actes de bravoure. Il a notamment reçu la Croix de guerre et 171 de ses hommes ont été décorés de la Légion d'honneur pour avoir libéré le village de Séchault, dans les Ardennes, en septembre 1918, où un monument leur est dédié.
Blessé, James Reese Europe composera l'un de ses plus célèbres morceaux, "One Patrol in no man's land", sur son lit d'hôpital. Il connaîtra une fin tragique: rentré du front en héros, il meurt lors d'une tournée, le 9 mai 1919, d'un coup de couteau porté au cou par un batteur de son orchestre. Il a 39 ans.
"La presse américaine titre +Le roi du jazz est mort+. C'est le premier Afro-Américain à avoir des funérailles publiques à New York", raconte Matthieu Jouan. "En 1919, James Reese Europe meurt et trois jeunes explosent: Duke Ellington, Louis Armstrong, Sidney Bechet. Il est oublié pendant près d'un siècle", ajoute le commissaire de "100 Ans Jazz".


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
JAZZ ET INTERCULTUREL

A l'évidence, le jazz résulte d'un apport et d'un échange de caractère interculturel. En cela il participe  d'un des rares métissages culturels réussis et acceptés de tous.
Originaire du Sud des États-Unis, il s'est créé à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle au sein des communautés afro-américaines. Dès l'origine, il recouvre de nombreux sous-genres marqués par un héritage de la musique euro-américaine et afro-américaine, et conçus pour être joués en public. De toute évidence, il emprunte de nombreux éléments à la musique populaire américaine (en) et à la tradition des brass bands.  En cela, il résulte d'une hybridation culturelle réussie. Au cours du XXe siècle, le jazz a acquis une large popularité au-delà des frontières des États-Unis et s'est répandu dans le monde, donnant naissance à de très nombreux styles et sous-genres selon les pays et les régions. Les premières formes de jazz apparaissent à la Nouvelle-Orléans et à Saint-Louis dès 1910 : le jazz Nouvelle-Orléans mélange le blues à la quadrille et la biguinedes Antilles françaises. Dans les années 1930 émergent le swing, un style marqué par le blues et l'improvisation, et le jazz manouche, un genre créé en France sous l'influence des big bands et du bal musette. Encore un métissage culturel réussi.
Le critique Joachim-Ernst Berendt  définit le jazz comme « une forme d'art musical originaire des États-Unis, née de la confrontation entre la musique des esclaves noirs et celle des Européens ». Il soutient aussi l'idée selon laquelle le jazz diffère fondamentalement de la musique européenne car « il suppose une spontanéité et une vitalité, dans laquelle l'improvisation joue un rôle majeur », « une sonorité et un phrasé musical reflétant la personnalité du jazzman », et a une « relation particulière au temps, exprimée par la notion de swing »
La musique classique européenne, en revanche, valorisait la fidélité des musiciens à la partition, et rejetait les tentatives d'interprétation personnelle et l'ornementation musicale : l'objectif premier du musicien classique était alors de jouer la composition telle qu'elle est écrite. Le jazz est au contraire le produit des interactions et de la créativité des musiciens au sein du groupe . Selon l'humeur du musicien, les interactions entre les membres du groupe, voire avec le public, le jazzman peut modifier la mélodie, les harmonies ou l'indication de la mesure à sa guise11.
Le jazz a permis de mettre en lumière la contribution des Noirs à la culture et à la société américaines, et d'attirer l'attention sur l'histoire et la culture noire.
À l'origine dominé par les musiciens d'origine afro-américaine, le jazz est par la suite devenu un genre musical transculturel.
Au cours du XIXe siècle, un nombre grandissant de musiciens noirs apprennent à jouer d'un instrument « européen », notamment le violon, et parodient la musique de bal dans les cakewalks. À l'inverse, les minstrel shows, réalisés par des Euro-Américains au visage peint en noir (blackface), combinent la syncope des rythmes africains et l'harmonie de la musique européenne.
JAZZ FUSION ET SOUS-GENRES
Le jazz est un mélange de courants musicaux très divers. Au cours de son évolution, il a su intégrer de nombreuses influences et se prêter à de nombreux métissages, comme le blues, le rock, la musique latine, le hard rock, et ainsi de suite.
Le dialogue et le métissage interculturel est presque toujours difficile et participe d'un volontarisme engagé. On ne naît pas cosmopolite, on le devient. Il y a deux exceptions, la gastronomie interculturelle et la musique de jazz qui est carrément transculturelle.

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