mardi 6 février 2018

Made in Bruxsel: en quête de l’identité zinneke


Le Soir
Par Patrice Leprince 


Le petit peuple de la capitale vaut mieux qu’un long discours institutionnel. Sous l’impulsion de la Brussels Academy et du Centre bruxellois d’action interculturelle, il se donne à découvrir en soirées thématiques. Rencontre avec Eric Corijn, directeur de la Brussels Academy. 

C’est au cœur du campus de la VUB que la Brussels Academy a planté ses pénates. Là où son directeur, Eric Corijn, phosphore depuis plus d’un an avec son équipe sur son nouveau projet intitulé « Made in Bruxsel ». Lancé en collaboration avec le Centre bruxellois d’action interculturelle et une cinquantaine d’acteurs du tissu associatif, ce festival a pour vocation de mettre en lumière le petit peuple de la capitale. Et ce loin des clichés et des images réductrices qui étranglent bien souvent Bruxelles et ses résidents. Chercheurs et citoyens sont ainsi invités à mettre en lumière les migrations qui font de Bruxelles une ville cosmopolite, riche de racines plantées de par le monde. Une quête d’identité à découvrir tout au long de dix soirées thématiques (la deuxième se tient ce vendredi) alliant réflexion, débats et performances artistiques. Vous avez dit Bruxellitude ?
ERIC CORIJN, COMMENT EST NÉE CETTE INITIATIVE ?
Ce projet s’inscrit dans le prolongement de notre travail à la Brussels academy qui est de partager un savoir le plus documenté possible avec la société civile bruxelloise. Nous partons du constat que la fragmentation de l’institutionnel bruxellois mène à des visions réductrices quant à la complexité réelle de Bruxelles. La domination de la vision sociétale à travers le communautarisme belgo-belge ainsi que les partis politiques et les médias organisés selon ces règles font de Bruxelles un problème, la mal aimée. Pour nous Bruxelles est une ville-Région et non une région ou un territoire comme le sont la Wallonie ou la Flandre. Durant la période où la Belgique s’est fédéralisée, communautarisée voire tribalisée et que le débat politique s’est focalisé là dessus, la seule qui est entrée dans la mondialisation, c’est Bruxelles, de par sa fonction de capitale européenne mais surtout par la composition socioculturelle de la population. On sait qu’en gros un tiers des Bruxellois n’a pas de carte d’identité belge et que la moitié des Belges à Bruxelles ont des références étrangères. Les deux Communautés, flamande et française qui sont responsables de la socialisation sont elles-mêmes minoritaires. Et donc, la vision de Bruxelles comme une ville bi-communautaire belgo-belge avec des immigrés qu’il faudrait assimiler dans ce système ne fonctionne pas. C’est même en fait un très mauvais projet.
QUELLE SERAIT DONC LA BONNE APPROCHE POUR DRESSER LE PORTRAIT-ROBOT DU CITOYEN BRUXELLOIS ?
Avec le festival, nous voulons analyser l’immigration à Bruxelles mais pas à partir du prisme précité. Au lieu d’essayer de définir les gens à travers leur pays d’origine, nous voulons mettre en avant ce qu’ils ont apporté à Bruxelles. Et ce qu’ils ont apporté, ce n’est pas leur tradition d’origine même si c’est aussi cela mais c’est surtout un autre regard sur comment faire vivre Bruxelles. Et c’est parce que Bruxelles est une petite ville-monde que c’est un territoire beaucoup plus intéressant que la Flandre ou la Wallonie.
QUELLE RADIOGRAPHIE NOUS PROPOSEZ-VOUS À TRAVERS CE FESTIVAL ?
Avec nos partenaires, nous avons commencé à travailler sur la démographie bruxelloise à travers les arrivées et les départs. Outre la migration, un deuxième élément d’analyse repose sur le fait que tous les migrants n’arrivent pas avec la même dynamique. Les réfugiés de guerre ne sont pas ceux qui sont venus travailler officiellement ou ceux qui sont venus travailler de façon informelle. Ni ceux qui sont venus pour éviter les taxes dans leur pays (rire). Nous avons construit un programme thématique en regroupant certaines origines et certaines sociologies. Tous sont venus faire quelque chose à Bruxelles et, ce que nous voulons mettre en exergue, c’est comment toutes ces migrations ont fait de Bruxelles ce qu’elle est actuellement.
QUEL EST LE MESSAGE, NOTAMMENT DANS LE DÉBAT INSTITUTIONNEL ?
Lors de la soirée consacrée aux premiers migrants qui ont fait Bruxelles, les Flamands et les Wallons, ce qui a été fortement exprimé c’est qu’une fois que les gens ont quitté leurs racines pour devenir bruxellois, on voit émerger quelque chose qui sort de la médiocrité ambiante et des débats clivant sur les réfugiés, sur Francken, sur la N-VA ou les francophones, une problématique fournie par l’institutionnel. Le problème, ce n’est pas “Molenbeek-Hellhole”, c’est la géographie sociale de Bruxelles avec une densité de population beaucoup trop forte autour du canal, c’est la question de la solidarité entre les communes ou de l’apprentissage des langues à l’école, les référentiels dans les manuels. Doit-on se focaliser sur les Communautés française et flamande ou s’inscrit-on dans un système mondial ? Quand on parle d’un problème sociétal, on se demande souvent s’il faut changer les institutions. En tant que citoyen, on s’en fout. Faut-il fusionner les six zones de police ? Commençons à donner autant d’argent à la police de Molenbeek qu’à celle de Bruxelles et on verra bien. Pour le piétonnier, faut-il abolir la Ville de Bruxelles ? Démarrons plutôt avec une collaboration qui fonctionne entre Région, Ville et Beliris. Inscrivons le piétonnier dans le plan canal et le plan canal dans une vision de Molenbeek. Prenons les problèmes où ils sont sans se focaliser sur la répartition des compétences et l’institutionnel. Les Italiens ne sont plus des Italiens mais des Bruxellois d’origine italienne, peut-être mariés à une Espagnole avec des enfants fréquentant une école néerlandophone. C’est ça la réalité bruxelloise. Arrêtons de penser : “il est Italien donc il va nous chanter Bella Ciao”.
BRUXELLES, TERRE D’ASILE ?
« Qu’il s’agisse de Victor Hugo de Baudelaire, ou des réfugiés de guerre, Bruxelles a toujours eu une réputation de terre d’accueil et voilà qu’aujourd’hui on criminaliserait ceux qui, au parc Maximilien, incarnent cette tradition, c’est un basculement », souligne Eric Corijn. Comme lors de chaque soirée, un proposera un exposé sur la question qui sera suivi par un panel de témoins qui viendront expliquer leur parcours. C’est Andréa Rea (ULB) qui se chargera des conclusions d’une soirée enrichie de performances artistiques. Au Musée Juif de Belgique, rue des Minimes, de 20 à 22 h 30. Réservation 02-289.70.54 (4 euros par soirée).
www.madeinbruxsel.com
BRUXELLOIS(E)S : VOUS AVEZ L’IMAGE !
Alors que les soirées et les débats font la part belle à la parole, l’image sera aussi à l’honneur dans le cadre du Made in Bruxsel. Un concours photo est ainsi organisé pour permettre à tous d’immortaliser leur vision quant au cosmopolitisme bruxellois. Un portrait, un lieu, une recette, un vêtement : tout est permis. Organisé par le Brussels Street Photography Festival, le concours se tient jusqu’au 1er  avril. Les photos sont à envoyer via internet et les finalistes seront exposés à Bozar en mai. Une seconde catégorie a été ouverte via Instagram avec la mention #PhotoMIB
www.bspfestival.org


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
BRUXELLES: «UNE PETITE VILLE-MONDE» 

Pour Eric Corijn, Bruxelles est "une ville-Région (comme Berlin ou Washington) et non une région à part entière ou un territoire comme le sont la Wallonie ou la Flandre".
Il s'étonne, il s'indigne même de la tutelle que la Flandre et la Wallonie sont légitimement car constitutionnellement en mesure d'imposer à Bruxelles. Il considère que Bruxelles ne participe ni de la dynamique flamande ni de la dynamique wallonne. Pour lui, il existe une dynamique et une "identité zinneke" spécifiquement bruxelloises. Remarquons que si la Wallonie tient beaucoup à son lien "wallobrux" en revanche la Flandre est allergique à toute velléité de développer une communauté urbaine métropolitaine bruxelloise.
Eric Corijn, lui même Flamand de Bruxelles souligne le caractère cosmopolite très marqué de l'entité bruxelloise:  "Un tiers des Bruxellois n’a pas de carte d’identité belge et la moitié des Belges à Bruxelles ont des références étrangères." Paradoxalement, à Bruxelles "les deux Communautés, flamande et française qui sont responsables de la socialisation sont elles-mêmes minoritaires."
C'est dire que le Bruxelles " réel", pour reprendre un vieille métaphore ne correspond pas au paysage institutionnel compliqué que l'on a imposé à Bruxelles.
Alors se demande Corijn, pourquoi ne pas apprendre à regarder Bruxelles avec d'autres lunettes: "Au lieu d’essayer de définir les gens à travers leur pays d’origine, nous voulons mettre en avant ce qu’ils ont apporté à Bruxelles."
L'idée est ambitieuse surtout au moment où les esprits se crispent face à l'arrivée de nouveaux demandeurs d'asile. 
"Bruxelles est une petite ville-monde, c’est un territoire beaucoup plus intéressant que la Flandre ou la Wallonie."
Il semblerait que Bruxelles soit devenu au fil des ans la deuxième ville la plus cosmopolite au monde après Dubai et loin avant New York, Londres ou Marseille. Le problème c'est que les migrations facilitent la concentration de zones ghettos où se fixent les communautés homogènes de même origine ethnique et culturelle. Ceci rend difficile l'instauration d'une mixité sociale nécessaire à la promotion du "vivre ensemble".
"Le problème, ce n’est pas “Molenbeek-Hellhole”, c’est la géographie sociale de Bruxelles avec une densité de population beaucoup trop forte autour du canal, c’est la question de la solidarité entre les communes ou de l’apprentissage des langues à l’école, les référentiels dans les manuels."
C'est dire que l'enseignement organisé à Bruxelles devrait se différencier de celui de Flandre ou de Wallonie. Rudy Vervoort n'a pas manqué de plaider pour une régionalisation de l'enseignement permettant la création d'un projet éducatif spécifiquement bruxellois adapté aux singularités bruxelloises. On en est loin.
Vervoort eût été mieux inspiré de créer un vaste musée des cultures le long du canal dans les anciens garages Citroën plutôt qu'un musée des arts contemporains dont la nécessité et l'utilité nous paraît fort discutable.
Il y a des années qu'Eric Corijn défend cette vision des choses avec beaucoup de sérieux et d'enthousiasme . On l'écoute poliment et d'un air amusé. Mais voici que la réalité donne raison à ce professeur visionnaire désormais retraité de la VUB grand amoureux de Bruxelles.
MG






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