vendredi 9 mars 2018

Et si la femme voulait en finir avec l'homme?


Laurence D'Hondt
Journaliste Le Vif

La campagne Balance ton porc va-t-elle accentuer la méfiance entre les sexes? Le désir des hommes est culpabilisé, comme celui des femmes dans certaines sociétés musulmanes. 


La campagne contre le harcèlement sexuel dans les transports lancée en Ile-de-France © RATP 

En ce lendemain de jour de fête pour la femme, et en tant que femme, je me sens embarrassée. Je crains déjà les nouveaux appels à la dénonciation, les suggestions faites pour mieux encadrer le désir délictueux des hommes. Dans les rues de Paris, l'affiche d'une campagne invitant à dénoncer le harcèlement sexuel est interpellante. Elle présente une femme se tenant à une barre de métro avec derrière elle, en surplomb, un ours menaçant prêt à la dévorer. "Ne minimisons jamais le harcèlement sexuel, victimes ou témoins, donnez l'alerte " est-il écrit en rajoutant les numéros d'urgence à appeler par SMS ou téléphone. Imaginons un instant, une même campagne représentant la femme sous les traits d'un serpent tentateur. Cette image serait immédiatement condamnée pour sexisme archaïque!
Depuis le débat lancé par "Balance ton porc", de nombreuses personnalités se sont exprimées, le plus souvent féminines. Quelques hommes ont aussi pris la parole, mais il semble qu'ils se tiennent plutôt à carreau, soit par peur de se faire traiter de porc soit parce qu'ils abondent poliment dans le sens des femmes. C'est vrai: les femmes ont subi des situations abusives qu'il faut combattre devant la justice.
Pourtant il y a comme un malaise qui me prend. Dans une tribune récente, le philosophe Pascal Bruckner regrette qu'on ne fasse pas assez la distinction entre "le viol qui est un crime, le harcèlement qui est un délit et la zone grise des regards insistants, de la drague lourde voire des insultes ". Ce manque de discernement rappelle combien la dénonciation de la pédophilie a parfois injustement abîmé le lien entre des pères, des instituteurs, des travailleurs sociaux et les enfants dont ils ont la charge. D'une légitime dénonciation, le mouvement déclenché par Balance ton porc n'est-il pas en train d'abîmer aussi le rapport hommes et femmes qui est déjà drôlement compliqué et conflictuel ?
Tout le monde s'accorde à condamner la Burqa dans les sociétés conservatrices musulmanes. Elle fait disparaître la femme et son désir, en les mettant sous cape. C'est l'équation inégalitaire sur laquelle repose cette société patriarcale: l'homme peut affirmer ses désirs, mais la femme dans un conditionnement masochiste, ne peut les exprimer que dans des circonstances privées et balisées par la loi.
Au risque de choquer, on peut se demander si nos sociétés occidentales ne sont pas en train de produire, étape par étape et à travers la loi, la situation inverse: désormais, en raison d'une poignée d'hommes au comportement délictueux, c'est l'homme qui doit être bridé et surveillé, laissant bientôt les femmes seules avec leurs désirs. Se dirigerait-on vers une nouvelle ségrégation des sexes, non pas organisée par les hommes comme dans le monde musulman, mais par les femmes?
Dans la grande ville européenne où je vis, le nombre de femmes seules ne cesse d'augmenter. Divorcées, séparées, célibataires, célibattantes....Les statistiques sont là pour étayer cette croissance de la solitude, à la fois chez les hommes, mais surtout chez les femmes qui sont souvent à la tête de foyers monoparentaux. Dans le lointain Iran, un imam répliquait un jour, lorsque j'évoquais la question des droits de la femme dans son pays: "Mais vous les femmes occidentales, vous errez seules dans la nuit et sans personne pour vous protéger. Est-ce tellement mieux ?"
Sur le coup, je sentais qu'il y avait une part de vérité dans cette réplique. Nous sommes dans une société où peu de dangers viennent entraver le pas libre de la femme et où elle peut désormais se passer de la protection masculine.
Mais une inquiétude persiste: y aura-t-il encore beaucoup d'hommes qui, portant le poids d'un désir suspect, oseront l'aborder?

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DISCERNEMENT?
Le "manque de discernement" dénoncé par cette carte blanche lucide n'est-il pas le maître mot de cette société qui s'emballe et semble perdre cette notion essentielle :le bon sens ou si on préfère, le sens commun comme disent les anglo-saxons?
Tout est devenu tellement "compliqué" dans cette société qui ne cesse de se complexifier. Mais rien n'est aussi aléatoire désormais, semble-t-il, que les relations entre les hommes et les femmes dans notre occident en crise, 50 ans après l'explosion libertaire et sexuelle de mai 68 .
Pascal Bruckner  aimerait qu'on fasse la distinction entre "le viol qui est un crime, le harcèlement qui est un délit et la zone grise des regards insistants, de la drague lourde voire des insultes ".
C'est compter sans la propension au sensationnalisme qui 'affichent si volontiers désormais les médias.
"D'une légitime dénonciation, le mouvement déclenché par Balance ton porc n'est-il pas en train d'abîmer aussi le rapport hommes et femmes qui est déjà drôlement compliqué et conflictuel ?"
"Compliqué" , cet adjectif qui fleurit dans la bouche de la majorité de celles et de ceux qui commentent l'actualité est le maître mot pour définir la nature des relations entre les hommes et les femmes aujourd'hui.
Laurence D'Hondt craint le pire: "une ségrégation des sexes, non pas organisée par les hommes comme dans le monde musulman, mais par les femmes?"
Il est fascinant de constater que cette question soit posée par une femme. Aux hommes de faire preuve de discernement pour lui apporter une réponse pertinente.
MG 



RTBF La Première 

Anne Morelli fait partie de ces femmes, dont Catherine Deneuve, Brigitte Lahaie ou Catherine Millet qui ont signé "Des femmes libèrent une autre parole", la tribune du Monde qui défend la "liberté d’importuner".

Une tribune qui divise et qui pose question ; une tribune vivement critiquée par les mouvements féministes. Mais pour l'historienne et professeure de l'ULB, Anne Morelli, tout ne doit pas être sous contrôle.

"Lutter contre un prêt-à-penser"
"Je ne pense pas qu'il faille des lois pour organiser le moindre détail de notre vie, explique-t-elle. Je pense que ces lois, personne ne les respecte et je pense que nous devons lutter contre un prêt-à-penser qui nous est imposé de plus en plus. Vous pouvez faire ça, mais pas ça ; attention si vous dites telle parole, vous allez être dans telle catégorie."

"Moi, je suis une féministe historique, dans le sens où, avec d'autres collègues de l'ULB, comme Éliane Gubin, nous avons été celles qui ont fondé un groupe d'étude féministe et une revue féministe. Depuis plus de 30 ans, je fais un cours qui donne une large place justement à la domination masculine, le patriarcat..."

La tribune publiée dans Le Monde clame que "la drague insistante ou maladroite n'est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste" et soutient les hommes "sanctionnés dans l'exercice de leur métier, contraints à la démission, alors qu'ils n'ont eu pour seul tort que d'avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses 'intimes' lors d'un dîner professionnel ou d'avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l'attirance n'était pas réciproque ".

"Nous sommes aussi dragueuses"
Les dossiers de harcèlement sexuel sortent et se multiplient à vitesse grand V à Hollywood. Après Harvey Wein­stein, Dustin Hoff­man, Kevin Spacey, c'est au tour de James Franco d'être accusé à son tour. Depuis le début de ces événements, les langues se délient. Mais pas forcément de la bonne manière pour Anne Morelli.

"Je pense que là on a atteint un point de non-retour dans les recommandations qui sont faites à tous les instants pour notre vie privée. C'est un vrai délire, les femmes sont présentées comme des pauvres biches effarouchées. Elles sont toujours les victimes. Mais nous sommes aussi séductrices, nous sommes aussi dragueuses, nous ondulons aussi parfois pour séduire."

Elle voudrait une réciprocité et pouvoir continuer à faire des compliments à ses collègues. "Je veux continuer à pouvoir dire ça, et en réciprocité, le collègue peut évidemment dire " vous êtes bien dans cette robe " ou " cette coiffure vous va bien ". Ce sont non pas des manifestations de narcissiques pervers, mais ce sont les règles de la convivialité, de la vie en société entre sexes et à l'intérieur d'un même sexe."

"Doit-on sanctionner la drague maladroite ?"
En bref, pour ces femmes, il ne faut pas de loi pour dire où s'arrête la drague et où commencent le harcèlement et le délit d'ordre sexuel.  "Le viol est un délit, le viol est un crime, ça, c'est évident et c'est très clair. C'est la première phrase de la lettre : le viol est un crime. Ça, c'est évident. Mais pour le reste, si quelqu'un dit une phrase qui semble trop audacieuse, si c'est une drague maladroite, où va-t-on si on va sanctionner tout ça ?", insiste-t'elle.

À l'origine de ces révélations, et ce qui dérange surtout les femmes aujourd'hui, c'est la répétition de gestes et paroles dans la vie de tous les jours, que ce soit dans les transports en commun ou dans la rue. Une problématique qu'elle a connu et qu'elle ne nie pas.

"Je pourrais vous donner des tas d'exemples. Fenêtre ouverte, et il y a un gamin qui entre sa main et qui passe en dessous de ma jupe. Je ne vais pas dire que j'ai trouvé ça agréable, mais je n'en ai pas eu un traumatisme éternel. J'ai vécu en Italie, où c'était le quotidien. Si personne ne m'avait pincé les fesses quand j'étais jeune durant tout le trajet du métro, je me disais que j'étais mal nippée ce jour-là."

"Le libertinage est un droit que nous avons acquis"
Selon elle, il ne faut pas tout diaboliser et exagérer. Les femmes et les hommes doivent dire très clairement oui ou non avant tout et prendre en compte la gamme de séduction présente entre ce oui et ce non, une ligne qui est beaucoup plus floue

"Mais si on a dit non, il ne faut pas insister", précise-t'elle. "Je vais vous donner un tout petit exemple. Ce matin, je descends du train et un monsieur charmant me fait un grand sourire. Il me laisse passer devant lui parce que c'est un peu acrobatique de descendre en jupe et il me dit " bonne journée, madame ". Est-ce que je dois le gifler ? Si on suit les folies de certains et de certaines, il s'agit là d'une manifestation déplacée.

Pour elle, "le libertinage est un droit que nous avons acquis durement, et aujourd'hui, on nous dit qu'il faudrait signer, qu'il faudrait écrire, qu'il faudrait mettre par écrit son accord si on a des relations sexuelles. Mais alors, ça s'appelle le mariage, et le mariage, depuis 50 ans, je lutte contre lui parce que c'est une manifestation patriarcale."

"Il y a un retour du puritanisme"
Cette tribune a été considérée par ses opposant(e)s comme un texte générationnel de femmes blanches et aisées qui n'ont pas trop de problèmes dans la vie quotidienne avec les hommes.

Ce à quoi Anne Morelli répond ne pas croire que ce soit ça mais penser "qu'il y a un retour du puritanisme aujourd'hui sous forme religieuse ou non religieuse. Le puritanisme de ceux qui veulent réglementer les contacts entre les hommes et les femmes. Les réactions que nous avons eues à cette lettre, il y a bien sûr eu les injures, 'Vous êtes des traîtresses', etc., mais je vous assure qu'il y a aussi des tas de collègues, des tas de jeunes et de vieilles qui sont venues me dire à l'oreille : 'Vous avez raison, mais il faut du courage à notre époque pour oser dire des choses pareilles'."


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