lundi 30 avril 2018

Relance de l'Europe: le double échec d'Emmanuel Macron

Amandine Crespy
Associate Professor in Political Science and EU Studies, CEVIPOL/Institute for European Studies
Le Vif

La semaine dernière fut une semaine européenne pour Emmanuel Macron. Mardi 17 avril, il s'est exprimé pour la première fois devant les députés européens à Strasbourg et, deux jours plus tard, il se rendait à Berlin pour tenter de sortir de l'enlisement les discussions franco-allemandes sur la réforme de la zone Euro. A l'issue de cette semaine, il est clair que la stratégie européenne du Président français est dans l'impasse.
UNE RHÉTORIQUE QUI SONNE CREUX
A Strasbourg, le Président a servi aux députés son discours, désormais connu, de "bon européen". Ne désirant pas appartenir à une "génération de somnambules" oeuvrant à la ruine des grandes réalisations des prédécesseurs, il a tenu un vibrant plaidoyer pour la démocratie libérale, préférant "l'autorité de la démocratie" à la "démocratie autoritaire". Il a appelé écouter les peuples, à créer un véritable espace public européen, et à faire émerger une souveraineté européenne afin de répondre aux "désordres du monde" que sont le changement climatique, les migrations et les conflits.
Et d'égrainer un programme de réformes visant à renforcer la capacité d'action de l'Union européenne : programme européen de soutien aux collectivités qui accueillent de réfugiés, taxes numérique et environnementale permettant de dégager de nouvelles ressources propres pour l'Union, politique commerciale plus protectrice, fonds européen de défense, convergence fiscale et sociale, etc.
Mais dans le contexte actuel, une rhétorique grandiloquente, voire convenue, de la démocratie ("notre meilleure chance est la démocratie européenne") tout comme les propositions de réformes ambitieuses sont condamnées à tomber à plat. Si l'on peut pointer du doigt le contexte, il est vrai, peu favorable à une relance du projet européen, on peut aussi s'interroger sur la pertinence de l'action du Président français.
DES MOTS AUX ACTES, LE BÂT BLESSE
La matrice idéologique et stratégique d'Emmanuel Macron, qui consiste à exacerber le clivage entre les "bons européens" libéraux et centristes et les "mauvais européens" populistes de tous bords, n'est pas efficace d'un point de vue politique.
Les visées macronniennes ne peuvent rallier les députés de la droite conservatrice et eurosceptique, qui ne veulent ni souveraineté européenne, ni réforme permettant une plus grande intégration économique, fiscale ou sociale. Ceux-ci, très nombreux au Parlement européen, voient en outre les rapports de force évoluer en leur faveur partout en Europe et peuvent ainsi tranquillement laisser le Président français s'agiter en vain.
Emmanuel Macron ne peut non plus convaincre les progressistes qui souhaitent une réorientation profonde du projet européen vers une Europe plus solidaire, plus sociale et plus démocratique. Car le bilan d'un an de présidence Macron révèle avec acuité la réalité de son action politique. Les ambitions de grandes réformes équilibrées ("ni gauche, ni droite") et modernisatrices pour la France se résument pour l'essentiel à une néolibéralisation à marche forcée de l'hexagone (réforme fiscale bénéficiant aux entreprises et aux plus riches, flexibilisation du marché de l'emploi, réformes a minima de la formation professionnelle et de l'assurance chômage qui ne bénéficieront qu'à une petite partie des millions de français concernés). En matière d'accueil des migrants, le Président Macron assume les vieux penchants français pour l'Etat policier d'une République en repli, très loin des discours de démocratie et de solidarité.
L'IMPUISSANCE FACE À L'ALLEMAGNE
Le second échec d'Emmanuel Macron concerne son dialogue avec l'Allemagne d'Angela Merkel. Certes l'immobilisme des sept derniers mois est en partie dû à la longueur des négociations pour la formation d'un gouvernement de coalition suite aux élections de l'automne dernier. Mais l'essentiel n'est pas là. Les discussions actuelles montrent à quel point les conservateurs allemands, effrayés par la montée de l'extrême droite, se montrent intransigeants, et les sociaux-démocrates faibles dans leur soutien froid à quelque réforme de l'Union européenne.
Les partenaires allemands refusent ainsi toute réforme significative de la zone Euro, comme la création d'un budget et d'un ministre européen des finances voulus par Emmanuel Macron. Quant à sa démocratisation par un contrôle parlementaire, il ne s'agit plus que d'une lointaine idée de campagne. Les discussions se concentrent aujourd'hui sur le renforcement de l'Union bancaire et la transformation du Mécanisme européen de stabilité en Fonds monétaire européen soutenant les banques par des garanties, mais les allemands sont réticents et insistent sur le maintien d'une gouvernance reposant sur l'unanimité et donc la possibilité de veto unilatéral.
La feuille de route du mois de juin qui devait relancer le projet européen s'annonce donc comme une série de réformettes à minima du fonctionnement actuel de l'Union. Des grandes ambitions démocratiques aux discussions techniques sur les banques. C'est le message que s'apprêtent à communiquer Emmanuel Macron et Angela Merkel aux peuples en colère.
Emmanuel Macron a fait le pari qu'une fois la "compétitivité" du pays améliorée, la France aurait regagné en crédibilité et serait en mesure de négocier des réformes sur un pied d'égalité avec son voisin d'Outre-Rhin. Ce calcul s'est avéré à la fois erroné et naïf.
Un train de réformes, même lancé à grande vitesse, ne produit pas en quelques mois des effets susceptibles d'effacer dix ans de faiblesse économique et politique. D'autre part, Emmanuel Macron semble avoir oublié que le rôle historique de la France en Europe est de faire contrepoids à l'Allemagne, en défendant une culture politique et économique historiquement différente capable de rassembler derrière elle d'autres Etats, notamment au Sud de l'Europe. Céder d'emblée à la doxa socio-économique dont l'Allemagne de Merkel est pétrie, au nom de la supposée réussite d'un modèle qui serait l'unique voie à suivre pour tous les pays européens, et qui ne sert qu'à mieux assoir la suprématie économique et politique de l'Allemagne et ses alliés (Autriche, Pays-Bas, Finlande notamment), c'est se mettre d'emblée en position d'infériorité stratégique et condamner l'Union européenne au statut quo.
Ainsi Emmanuel Macron a-t-il commis la même erreur qu'avait commise Nicolas Sarkozy en son temps, le mimétisme politique stérile, en y associant celle commise par François Hollande, le refus timoré de la confrontation.
Dans l'Union européenne comme ailleurs, la politique est une affaire d'idées et de rapport de force. Emmanuel Macron n'a ni su convaincre avec les premières, ni su créer le second.
Carte Blanche 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE VENT TOURNE 

Emmanuel Macron imposerait donc à la France : "une néolibéralisation à marche forcée de l'hexagone". Pire, en matière d'accueil des migrants, le Président Macron "assumerait les vieux penchants français pour l'Etat policier d'une République en repli, très loin des discours de démocratie et de solidarité."
Il fait le pari qu'une fois la "compétitivité" du pays améliorée, la France aurait regagné en crédibilité et serait en mesure de négocier des réformes sur un pied d'égalité avec son voisin d'Outre-Rhin".
"Son calcul s'est avéré à la fois erroné et naïf."
Un train de réformes, même lancé à grande vitesse, ne produirait pas en quelques mois des effets susceptibles d'effacer dix ans de faiblesse économique et politique.
Le dialogue avec l'Allemagne d'Angela Merkel ne fonctionnerait pas.
"Les partenaires allemands" refuseraient" ainsi toute réforme significative de la zone Euro, comme la création d'un budget et d'un ministre européen des finances voulus par Emmanuel Macron."
Jusqu'ici, le jeune et fringant président Macron a eu la baraka. Il semble bien que le vent soit en train de tourner malgré son effort surhumain d'être sur tous les fronts à la fois.  Qui trop embrasse - y compris l'ogre de la maison blanche- mal étreint.
Emmanuel Macron avance désormais vent debout. Il lui reste à peine un an pour  remporter son pari le plus audacieux: gagner les élections européennes et relancer le processus d'intégration politique de l'Europe. 
Reste à savoir si Angela Merkel voudra lui emboiter le pas. Il se pourrait que l'Allemagne désormais réunifiée en profondeur renonce à ses prétentions européennes de peur de devoir financer la dette abyssale des pays du sud et qu'elle se tourne vers son hinterland naturel: l'Europe de l'Est.
Depuis les  razzias des chevaliers teutoniques du moyen âge jusqu'à l'invasion de L'Union Soviétique par Hitler a cédé à la grande tentation du "Drang nach Osten" 
Emmanuel Macron écrit Alain Duhamel "ne renonce pas pur autant à sa tentative héroïque de relancer l’Europe malgré les obstacles qui s’accumulent et les blocages qui se multiplient."  "Au  Parlement européen de Strasbourg, il a inauguré un débat citoyen sur l’Europe largement ouvert. Il a ensuite  rencontré Angela Merkel pour tenter de l’associer à son entreprise. Emmanuel Macron veut transformer la France et transformer l’Europe. Il est le seul dirigeant européen depuis cinq ans à avoir remporté une grande bataille électorale en agitant le drapeau bleu semé de vingt-huit étoiles d’or."
"Il croit vraisemblablement à la force d’entraînement de son charisme, surtout si ses réformes progressent en France. C’est un pari honorable, utile et très aléatoire."
Son volontarisme force le respect. Mais jusque quand tiendra-t-il ce rythme endiablé?
MG 

TENTATIVE EUROPÉENNE D’EMMANUEL MACRON
Par Alain Duhamel —Libé le  18 avril
Le Président veut transformer la France et l’Europe. Dans le premier cas, il dispose d’atouts sérieux. Dans le second, il ne peut compter que sur son renom.

Tentative européenne d’Emmanuel Macron
Emmanuel Macron ne renonce pas. Il ne renonce pas à poursuivre au grand galop ses réformes françaises, malgré les oppositions qu’elles suscitent et les conflits sociaux qu’elles provoquent. Il ne renonce pas davantage à sa tentative héroïque de relancer l’Europe malgré les obstacles qui s’accumulent et les blocages qui se multiplient. La semaine dernière, il a mené bataille par deux fois sur le front médiatique pour tenter de convaincre les électeurs hexagonaux de la nécessité des changements qu’il porte. Cette semaine, il a pris la parole au Parlement européen de Strasbourg, puis il a inauguré un débat citoyen sur l’Europe largement ouvert. Il a ensuite  rencontré Angela Merkel pour tenter de l’associer à son entreprise. Emmanuel Macron veut transformer la France et transformer l’Europe. Dans le premier cas, il dispose d’atouts sérieux. Dans le second, ses cartes sont beaucoup plus modestes et il ne peut guère compter que sur son talent et sur son renom : il est le seul dirigeant européen depuis cinq ans à avoir remporté une grande bataille électorale en agitant le drapeau bleu semé de vingt-huit étoiles d’or.
Car c’est peu dire que sur le front européen les nouvelles sont mauvaises. Emmanuel Macron a tenu à afficher hautement les valeurs de la démocratie européenne et l’ardente nécessité de la souveraineté européenne devant les députés de l’Assemblée de Strasbourg. Il n’a pas repris le détail des fameuses propositions de son discours de la Sorbonne qui avait réveillé, en sursaut, les capitales européennes. Il n’a pas égrainé ses pistes de renforcement de la zone euro, il n’a pas repris ses propositions de développer d’urgence les chantiers du numérique et de l’environnement, de l’achèvement de l’Union bancaire, d’un budget de la zone euro, d’une renégociation des accords migratoires de Dublin. Il a préféré afficher les valeurs et les principes du plus grand espace authentiquement démocratique du monde, plus peuplé que les Etats-Unis, plus démocratique que l’Inde. Il l’a fait parce que ce qui alimente la fierté de l’Europe - ou plutôt qui devrait le faire - apparaît aujourd’hui en grand péril.
L’Union européenne doit, en effet, faire face à un double danger : au moment même où elle est menacée par Donald Trump d’une guerre commerciale qui, si elle se déclenchait, aboutirait sans doute à une nouvelle crise financière, les principaux gouvernements européens authentiquement démocratiques sont très affaiblis, alors que les gouvernements européens récemment renforcés ne sont plus authentiquement démocratiques.
La Grande-Bretagne, mère incontestable de la démocratie parlementaire et des libertés individuelles, aura quitté l’Europe dans deux ans. L’Italie, l’un des six pays membres fondateurs de l’Europe, vient de voter pour deux mouvements populistes, l’un - la Ligue - farouchement antieuropéen, l’autre, les Cinq Etoiles, au moins ambigu. Les Pays-Bas, autre Etat fondateur, n’aiment plus l’Europe. L’Espagne, plus positive, s’enlise dans le conflit catalan. L’Allemagne elle-même, notre principale partenaire, semble désormais très pressée de ne plus bouger ne serait-ce qu’un seul doigt en faveur de l’Europe.
En face, Viktor Orbán, symbole de la démocratie illibérale, pavoise. La Pologne, dont la croissance doit tout à l’Europe, ruse aux confins de l’autoritarisme. En Autriche, l’extrême droite siège au gouvernement. Dans les pays scandinaves, elle se renforce. En Europe, les gouvernements les plus populaires sont les moins démocratiques, et les gouvernements démocratiques sont les moins populaires.
Face à ce double mouvement, Emmanuel Macron peut certes se réjouir de ce que, malgré les efforts britanniques, les 27 autres Etats membres sont demeurés unis. Il peut vérifier que, face aux menaces commerciales brandies par Donald Trump, la même solidarité se manifeste. Il peut même mettre en avant la vigueur de la Commission de Bruxelles face aux grands acteurs américains du monde numérique. Il existe, malgré tout, les racines d’une identité européenne qui se développent au fur et à mesure que pèsent davantage la Chine, les pays émergents et toujours les Etats-Unis.
C’est une base de départ, néanmoins bien étroite. Le président français a l’ambition de la renforcer, de l’élargir, de la concrétiser par de nouvelles avancées, avec notamment des convergences budgétaires mais aussi sociales, des initiatives en matière d’immigration, de frontières, d’asiles. Si elles ne vont pas dans le sens de la générosité et de l’accueil, elles peuvent renforcer l’image d’une Europe plus protectrice.
Pour ces petits pas, le président français peut compter sur la sympathie d’Angela Merkel, malheureusement de plus en plus entravée par sa coalition. Il parie sur l’inquiétude de plusieurs gouvernements conscients de l’insuffisance des moyens de protection de l’Europe, dans tous les domaines. Il croit vraisemblablement à la force d’entraînement de son charisme, surtout si ses réformes progressent en France. C’est un pari honorable, utile et très aléatoire.











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