lundi 21 mai 2018

Charles Michel, entre Trump et Trump

Olivier Mouton
Journaliste politique au Vif/L'Express 

Le Premier ministre accuse l'opposition de " trumpisme ", tandis que De Wever fait de son Trump. Et si la Belgique évoluait vers une situation à l'italienne ?
Charles Michel dénonce la "trumpisation" de la gauche francophone. Telle est l'annonce de l'entretien que le Premier ministre accorde ce week-end au quotidien Le Soir. Voilà en réalité l'élément de langage que les libéraux francophones utilisent désormais, alors que l'on rentre de plus en plus clairement en campagne électorale.
Trumpisation ? Il s'agit évidemment de faire référence aux outrances du président américain pour dénoncer les "excès" du PS, d'Ecolo et du PTB.
Rendons à César ce qui appartient à César : le premier à avoir utilisé cette métaphore fut le vice-Premier MR Didier Reynders, après avoir été poussé dans ses derniers retranchements dans l'affaire du Kazakhgate. Depuis, les responsables libéraux reprennent la formule tel un slogan. Charles Michel a utilisé cette image au Parlement européen pour contre-attaquer face aux propos de l'eurodéputé Ecolo Philippe Lamberts, qui accusait le MR de subir la mauvaise influence de la N-VA : "Vous êtes en train de glisser vers le populisme, l'extrémisme, ce n'est pas digne de votre parti". La métaphore sert aussi, de façon idéale, à Charles Michel pour dénoncer le bilan socio-économique négatif dressé par le PS ou à Daniel Bacquelaine pour rejeter les caricatures syndicales sur la réforme des pensions.
Le climat est à la campagne électorale en vue des communales d'octobre prochain et, déjà, des législatives de mai 2019 - pour autant qu'elles ne soient pas anticipées. Le numero uno du gouvernement fédéral veut défendre son oeuvre, ses "jobs, jobs, jobs" et sa réforme structurelle du pays. Contre l'immobilisme prôné par le "trumpisme" de gauche. Si le terme est excessif, ou à tout le moins mal placé, il est vrai que l'opposition francophone a transformé - volontairement - le parlement en un grand cirque, aux multiples confrontations et aux envolées tranchées.
Trumpisme ? Charles Michel serait toutefois bien inspiré de regarder sur sa droite et prendre garde à un autre "trumpisme" venu de Flandre. Bart De Wever, président de la N-VA, a entamé sa marche en avant vers les prochains scrutins en brandissant l'immobilisme belgo-belge pour justifier sa vieille feuille de route confédérale.
Notre pays ne serait pas assez déterminé à réduire son endettement. Il manquerait d'une vision à long terme comme en témoigne le débat énergétique. Et il s'abriterait beaucoup trop derrière le parapluie européen - une critique à peine larvée de la volonté michelienne d'être dans "le cockpit européen".
Quand De Wever fait mine d'être intéressé par le poste de Premier ministre belge, c'est bien pour mener le pays vers le confédéralisme. Et quand le locataire du Seize ironise sur l'intérêt soudain de Bart De Wever pour la Belgique, il cache mal une irritation de plus en plus récurrente à l'égard des sautes d'humeur du bourgmestre d'Anvers.
Tout cela préfigure du combat de coqs qui va se jouer d'ici à 2019 entre deux visions du pays, entre deux camps qui se nient, entre une droite populiste flamande aux relents eurosceptiques de plus en plus affirmés et une gauche francophone radicalisée par le PTB, à la recherche d'un autre modèle pour l'avenir. Tout cela annonce inévitablement, dans la foulée, un bras de fer potentiellement compliqué pour l'après-scrutin entre deux parties du pays aux opinions démocratiques fort différentes. Avec le MR comme arbitre, un rôle qu'il aime cultiver tant il lui permet de se présenter comme une force du centre-droit, réaliste - encore faudra-t-il que cela parle aux électeurs...
Un coup d'oeil à l'actualité internationale de ce vendredi permet d'ancrer ces perspectives belgo-belges dans un contexte plus large. En Italie, le Mouvement 5Stelle et la Ligue ont présenté un programme commun, aux accents proprement hallucinants. La "gauche populiste citoyenne" et la droite post-fasciste - si l'on peut qualifier de la sorte ces deux partis radicaux - se sont entendus sur un compromis qui prévoit, pêle-mêle, une baisse drastique de la fiscalité, un revenu universel, une augmentation des expulsions, une priorité italienne tous azimuts, une politique étrangère souverainiste et des liens renoués avec la Russie... Les sources européennes tombent à la renverse sur l'impact budgétaire qu'aurait la concrétisation - peu probable - de cette liste à la Prévert. Ce programme est toutefois l'expression la plus claire à ce jour d'un populisme triomphant qui se nourrit de l'incapacité de nos démocraties à apporter des réponses aux angoisses actuelles.
L'impact de cette alliance eurosceptique ne doit pas être sous-estimé. Par le passé, l'Italie a souvent représenté un laboratoire politique pour l'Europe. Les systèmes électoraux à la proportionnelle, tant à l'oeuvre en Belgique qu'en Italie, ont plongé à plus d'une reprise nos deux pays dans des réalités proches : crises, compromis, décisions peu lisibles, fractures Nord-Sud.... Cette fois, il faut bien sûr se pincer pour croire à l'avènement de ce nouveau gouvernement à Rome. Mais en prenant un peu de recul, on peut y voir la naissance d'une lame de fond. Le reflet d'une polarisation du paysage entre deux ailes radicales appelées un jour à s'entendre. En Belgique, aussi ? Charles Michel, alors, serait pris en tenaille... Entre Trump et Trump.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
TRUMPETISATION DE LA DEMOCRATIE
DONALD TRUMP OU LA FIN DE LA CONFIANCE 

"America first" "Deutschland über alles", "eigen volk eerst".
Les partis antisystème ont trouvé un accord pour la formation d'un gouvernement en Italie
Ce gouvernement "antisystème" italien a de beaux jours devant lui. L'Europe fait la grimace.
Le dossier le plus sensible est sans doute celui de l'immigration.
M. Salvini s'appuie depuis deux mois sur les 37% de la coalition de droite, mais la Ligue n'en a obtenu que 17%.
En Ukraine, les milices extrémistes du bataillon Azov ont le vent en poupe. "Fondées dans l'ombre de l'ancien mouvement paramilitaire réputé pour ses codes esthétiques néonazis, les milices Droujini dispersées dans toute l'Ukraine grandissent. Des groupuscules qui témoignent d'un regain de la fibre ultranationaliste au cœur d'un pays fatigué par quatre ans de conflit." Figaro
C'est dire si l'extrême droite progresse partout en Europe y compris chez nous en Flandre.
S'agit-il d'une fatalité ou d'un résistible ascension comme celle d'Arturo Ui dans le regard de Berthold Brecht?
Il semble bien que "New Europe" très atlantiste et pro Trump (les pays de l'ancien empire soviétique) s'éloigne de Old Europe (les nations fondatrices de l'Union européenne moins désormais l'Italie).
Macron aura-t-il assez de charisme pour convaincre Merkel de le suivre dans sa relance du projet européen?
S'il devait échouer, s'en serait fini de l'idée européenne et on assisterait à une accélération du déclin européen gangrénée par le démon fasciste. "Le fédéralisme européen, que seul propose le président français n’est plus une option parmi d’autre. Il est en train de devenir la condition nécessaire de la survie des cultures de notre continent."(j@attali.com)
A l'évidence, Donald Trump n’a pas le souci de ménager ses alliés :" il se moque ouvertement des Européens"
"Quand comprendrons-nous, nous Européens, que nous sommes seuls ? Quand en tirerons-nous de justes conclusions ?"
MG

« TRUMP TIENT SES PROMESSES : SANS RIEN CONSTRUIRE À LA PLACE, IL S’ACHARNE À DÉMOLIR L’HÉRITAGE D’OBAMA »
Par Alain Frachon (éditorialiste au « Monde »)
Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », analyse les dernières décisions du président américain, qui sèment le trouble au Moyen-Orient.

Chronique. Cela s’appelle la politique du pire et, dans l’exercice, Donald Trump s’est surpassé. Comme dans une crise de pré-adolescence, il casse, brise, saborde. Est-ce parce que son prédécesseur était tellement plus intelligent et plus élégant ? Le président américain tient, en tout cas, ses promesses : sans rien construire à la place, il s’acharne à démolir l’héritage de Barack Obama. Sa vision du monde est simple : il y a des gagnants et des perdants. Il en décide tout seul – les alliés de l’Amérique, en Europe ou en Asie, n’ont qu’à suivre.
Même attendue, la démonstration d’unilatéralisme trumpiste de ces derniers jours, qu’il s’agisse de l’Iran ou du conflit israélo-palestinien, a surpris par sa brutalité. Les accords précédemment signés par les Etats-Unis lui importent peu, pas plus que la position traditionnellement défendue par Washington. Il n’a pas le souci de ménager ses alliés : il se moque ouvertement des Européens. Chez lui, la manière compte autant que le résultat. Trump impose. Il humilie. Il a la nostalgie du temps d’un imperium américain incontesté.
S’il avait vraiment voulu renforcer l’accord signé à Vienne, en juillet 2015, sur le contrôle du programme nucléaire iranien, Donald Trump ne l’aurait pas quitté comme il l’a fait – sans proposer le moindre plan B. Le Moyen-Orient est plus sûr avec des installations nucléaires iraniennes régulièrement inspectées, en échange d’une levée des sanctions économiques pesant sur Téhéran. Il est aussi plus prometteur si l’on ménage la possibilité d’une ouverture de l’Iran à l’Ouest, qui finirait par « embourgeoiser » la République islamique sur la scène internationale.
TRUMP NE RESPECTE QUE LA FORCE
Donald Trump rétablit un carcan de sanctions les plus sévères possibles. Il déclare la guerre économique à l’Iran. C’est toujours la même stratégie, aussi illusoire qu’immorale : spéculer sur la révolte de la population contre le régime.
L’Amérique des républicains a diabolisé la République islamique. Elle accuse le chef de file de « l’axe » chiite de tous les maux du Moyen-Orient. L’Iran a certes sa part de responsabilité, mais l’Amérique de Trump a la mémoire courte. Commodément, elle oublie les ravages provoqués par un radicalisme sunnite longtemps entretenu et diffusé par son allié saoudien.
Donald Trump a le pouvoir de torpiller le compromis de Vienne. Il peut priver Téhéran d’une bonne partie des retombées économiques attendues de l’accord. Au nom de l’insupportable extraterritorialité du droit américain, il entend forcer les entreprises européennes à renoncer au marché iranien si elles veulent continuer à être présentes sur celui des Etats-Unis. Leur choix sera vite fait.
Le président des Etats-Unis n’était pas obligé de provoquer les Européens. On pouvait négocier sur cette question des sanctions. A vrai dire, il se fiche bien du droit. Quand son homologue à Pékin, Xi Jinping, lui demande d’épargner un géant chinois des télécoms, ZTE, tombé sous le coup de la loi américaine pour commerce illicite avec la Corée du Nord et l’Iran, Donald Trump négocie. Message aux Européens : le locataire de la Maison Blanche ne respecte que la force.
INUTILE PROVOCATION
Donald Trump avait peut-être le droit de déplacer l’ambassade des Etats-Unis en Israël à Jérusalem. Ce qui est en question ici, selon les résolutions des Nations unies (ONU), c’est le statut final de la ville, qui doit être fixé par la négociation.
Mais le président américain a eu politiquement tort. Il s’est livré à une provocation inutile à l’adresse des Palestiniens. Ceux-là revendiquent qu’une partie de Jérusalem puisse devenir, un jour, la capitale d’un futur Etat palestinien.
Ex-diplomate de haut vol ayant servi des présidents républicains et démocrates, Richard Haass, patron du Council on Foreign Relations, juge sévèrement le choix de Donald Trump : « Aucun avantage, que des désavantages – les Etats-Unis grillent une carte majeure [dans une éventuelle négociation israélo-palestinienne], affaiblissent encore leur prétention à jouer un rôle d’honnête intermédiaire et participent au climat de violence. » Politique du pire, encore.
Mais, dans l’esprit de Donald Trump, les Palestiniens n’existent guère ou, plutôt, sont dans le camp des perdants. Quand Riyad Mansour, le délégué palestinien à l’ONU, prend la parole au lendemain des événements de Gaza, Nikki Haley, la représentante du gouvernement américain, parfois mieux inspirée, quitte ostensiblement la salle du Conseil. Le geste incarne la conception trumpiste de la diplomatie : un jeu à somme nulle – des perdants et des gagnants, pas de compromis. Les Européens doivent s’interroger sur cette Amérique-là.
OBSTRUCTIONNISME
Bien sûr, cette semaine de vandalisme diplomatique porte la marque personnelle de Donald Trump. Mais celui-ci est aussi le symptôme de quelque chose de plus profond : l’incapacité des Etats-Unis à concevoir un leadership adapté à une scène multipolaire.
Barack Obama comprenait son époque, ce monde globalisé où – pour reprendre les mots de l’ambassadeur Pierre Vimont, aujourd’hui pilier de la fondation Carnegie Europe – « la puissance américaine, confrontée à des partenaires de plus en plus actifs, cherche laborieusement à se définir un nouveau rôle ».
Donald Trump, lui, veut revenir à « avant », à la primauté américaine. Son « nationalisme de combat » est fait de refus – de l’accord sur le climat, de l’accord de Vienne, etc. – plus que de propositions, dit Vimont (dans un remarquable article publié sur le site Cairn Info).
Nous vivons un moment d’obstructionnisme américain sur la scène internationale qui n’est peut-être pas seulement lié à Donald Trump. Il serait aussi le reflet de la difficulté des Etats-Unis à penser leur relation à un monde où la répartition de la puissance est en train de changer – au profit de la Chine, notamment. « Le Nouveau Monde », comme on appelait l’Amérique au XVIIe siècle, peine à se faire au monde nouveau. Donald Trump joue les brise-tout parce qu’il ne s’y retrouve pas.
ETATS-UNIS - EUROPE : LE BOUCLIER FISSURÉ
Par Alain Duhamel — 16 mai Libération
L’incertitude créée par Trump menace en premier lieu les pays du Vieux Continent, dont la défense militaire semble menacée.
• Barack Obama dédaignait l’Europe mais la ménageait. Donald Trump la méprise, la bouscule, la menace et la défie. Le président américain n’est pas seulement le grand déstabilisateur des relations internationales, l’apprenti sorcier qui met le feu au Moyen-Orient et inquiète le monde entier. Il est aussi l’homme qui aura enfoncé un coin entre l’Europe et les Etats-Unis, l’homme qui aura instillé le doute au sein de l’Alliance atlantique, l’homme qui aura fissuré le bouclier américain qui, depuis soixante-neuf ans, garantit la sécurité de l’Europe. Donald Trump ou l’allié incertain.
Le président américain a reçu en visite d’Etat Emmanuel Macron avec tous les honneurs et la manifestation balourde de son amitié. Il n’a pas pour autant modifié d’un centimètre sa position sur le traité nucléaire iranien. Le président français a eu beau lui proposer des additifs, il les a rejetés sans hésitation et sans ménagement. Il avait décidé de sortir du traité, il en est sorti, déchirant, sans états d’âme, les engagements américains, reniant sans scrupule la signature de l’Etat le plus puissant du monde, quelles que soient les conséquences négatives qui en sortent. Il a ainsi renforcé au sein de chaque pays de la région le camp des irréductibles au détriment de celui des modérés. Les frappes aériennes survenues dès le lendemain ont illustré les risques supplémentaires qu’il a introduits. A cette occasion, pour la première fois, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les autorités de l’Union européenne ont publiquement désapprouvé une décision diplomatique essentielle d’un président américain.
Au sein de l’Alliance atlantique créée en 1949, une fracture aussi spectaculaire entre les deux pôles, l’américain et l’européen, ne s’était jamais produite ainsi. On avait vu s’exprimer des divergences franco-américaines assez nombreuses sous la Ve République, on avait même vu Gerhard Schröder s’opposer à George Bush sur l’Irak, mais jamais pareille brisure entre les deux rives de l’Atlantique.

DONALD TRUMP OU LA FIN DE LA CONFIANCE.
Même chose, peu de temps auparavant, à propos de l’accord sur le climat. Là encore, malgré les objurgations d’Emmanuel Macron, Donald Trump a décidé de se retirer d’un accord reconnu comme une avancée majeure dans la lutte contre les dérèglements climatiques. Toute la communauté internationale a eu beau s’offusquer, beaucoup de responsables américains ont pu le critiquer, le résultat est là. Donald Trump a déchiré un accord. La parole des Etats-Unis devient donc réversible. Il introduit ainsi un doute perpétuel sur la valeur des engagements américains. Les Européens savent désormais à quoi s’en tenir. Ce partenaire-là, cet allié irremplaçable, ce garant traditionnel de la sécurité en Europe n’est plus fiable. Les Etats-Unis ou l’allié ambigu.
Quant au commerce international, le voilà qui s’engage, du fait américain, dans de grandes turbulences. Donald Trump se présente en champion de l’unilatéralisme.
Ce n’est pas un titre usurpé. Son slogan électoral «America First» entre dans les faits. L’homme de la Maison Blanche menace le monde entier, donc les Européens, d’augmentation sensible des droits de douane et de sévères sanctions pour les entreprises qui commerceraient avec l’Iran, y investiraient ou qui concluraient des contrats en dollars, comme c’est le cas de la moitié du commerce international. Autant dire qu’il introduit ainsi un grand facteur d’incertitude et de dérèglements dont l’Europe n’est pas protégée. Les conséquences de ces initiatives peuvent d’ailleurs déboucher sur une nouvelle crise financière. Donald Trump ou les ravages de l’unilatéralisme.
Comment imaginer que les alliances militaires soient à l’abri de décisions brutales, fantasques ou aléatoires ? A peine élu, Donald Trump avait tenu, à propos du pacte atlantique, des discours inquiétants que son entourage avait dû rectifier en toute hâte. Il est évident que son intention d’exiger des pays européens une participation financière plus élevée à leur défense commune sera confirmée. Elle n’est pas illégitime mais si elle n’était pas respectée, le président américain serait homme, il l’a déjà laissé entendre, à menacer d’un désengagement partiel.
Le plus grave est ailleurs : l’Europe n’a pas de défense autonome. Beaucoup de ses Etats membres y sont au demeurant hostiles. La France et le Royaume-Uni sont les seules nations à disposer d’une défense crédible. Encore Londres se refuse-t-elle à toute défense européenne autonome. La Grande-Bretagne ne veut à aucun prix sortir du giron américain, fût-il inquiétant. En somme, il n’existe pas d’alternative crédible au pacte atlantique à l’échelle au moins d’une génération. Le pacte était jusqu’ici d’une solidité à toute épreuve. Avec Donald Trump, l’homme qui déchire les traités et renie les signatures, il ne l’est plus. L’Europe est nue. 


NOUS, EUROPÉENS, NOUS SOMMES SEULS.
Jacques Attali, 
 
Quand comprendrons-nous, nous Européens, que nous sommes seuls ? Quand en tirerons-nous de justes conclusions ?
Ce qui se joue en Allemagne et en Italie aujourd’hui conduit à rechercher d’urgence des réponses à ces questions vitales.
Depuis les années vingt, les Européens se sont habitués progressivement à l’idée que, même s’ils faisaient mille bêtises, il y aurait toujours quelqu’un pour les sauver de leurs propres turpitudes. Et les Etats-Unis se sont progressivement installés dans cette situation de deus ex machina. Et de fait, ils nous ont sauvé (avec Staline) des monstres nazis avec leurs armées ; de notre sclérose économique avec le plan Marshall ; de la menace soviétique avec leurs missiles nucléaires.
Longtemps, les Européens ne voulurent pas voir que ce soutien n’était pas altruiste : l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1940 a été le vrai moteur de leur sortie de la crise de 1929. Le plan Marshall leur a permis d’écouler en masse leur matériels et marchandises. Et la protection nucléaire face à l’Union Soviétique aidait à justifier les ressources énormes consacrées à leur complexe militaro industriel.
Plus encore, ce soutien est toujours resté sous contrôle et soigneusement limité : les Américains faisaient tout pour que leurs Alliés continuent d’avoir besoin d’eux. Pas question pour les Européens d’être indépendants militairement, financièrement, culturellement, industriellement, technologiquement.
Pas une industrie stratégique dont les Etats-Unis ne cherche à en conserver le contrôle ou à en priver les Européens. Pas un domaine du droit sans que les Américains ne cherchent à en fixer les règles. Pas un domaine de l’innovation sans que les Américains n’en tirent les ficelles.
Les Européens sont longtemps restés aveugles, face à ce cynisme faussement altruiste. En vassaux dociles, ils n’ont rien fait pour créer les conditions de leur autonomie, (sauf, partiellement, en matière monétaire). Ils l’ont même approuvé, jouissant pour la plupart honteusement de leur servitude.
Aujourd’hui, tout semble changer. Les Européens ne peuvent plus ne pas voir qu’ils sont seuls ; que les Américains ne sont plus là pour les défendre ; que le Président américain prend ses décisions sans tenir compte ni des points de vue, ni des intérêts de leurs alliés.
Et ce n’est pas propre à Donald Trump. Bien avant, depuis au moins George W. Bush, les Américains n’en font qu’à leur tête. Obama l’avait même théorisé en formulant le concept stupéfiant de « direction depuis l’arrière » : il fallait son charme pour que nul ne relève la lâcheté d’une telle formule.
Obéir aux Américains quand c’est conforme à notre stratégie est une chose. Se soumettre à leurs diktats quand c’est contraire à nos intérêts en est une autre.
Les Européens n’ont cependant pas encore tiré les conclusions de leur solitude. Ils n’ont pas encore réalisé que, s’ils sont soumis à une attaque quelconque, terroriste ou stratégique, il n’est plus du tout certain que Washington enverra ses soldats, ou risquera de recevoir une bombe sur son territoire. Je suis même, pour ma part, persuadé que le contraire est, à moyen terme, certain : si l’Europe est attaquée, aucun Américain ne viendra plus mourir pour nous sauver.
Séparés, les pays européens ne pourront rien contre ce qui les menace et les populistes sont aussi suicidaires que les atlantistes béats.
Il serait donc criminel (et je pèse mes mots) pour les dirigeants européens de ne pas s’y préparer ensemble. De ne pas tout faire pour que leurs armées n’aient plus besoin de technologies américaines pour fonctionner ; de créer les conditions d’une défense commune à leurs frontières terrestres et maritimes. De disposer de moyens d’informations indépendants des satellites et des câbles sous-marins américains.
Le fédéralisme européen, que seul propose le président français n’est plus une option parmi d’autre. Il est en train de devenir la condition nécessaire de la survie des cultures de notre continent.
j@attali.com



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