mercredi 2 mai 2018

Réussir sa vie, la seule qu’on a


Jacques Attali 

On peut comprendre la revendication des gens qui veulent un emploi à vie, de peur de la précarité, dans tout ce qu’elle a de terrible.
Mais, si on voulait pousser plus loin la revendication, on oserait réclamer bien plus : Le droit de changer d’emploi, de chercher celui qui vous convient le mieux, et les moyens de se former pour pouvoir l’exercer.
De fait, comment peut-on demander à passer toute sa vie au même endroit, dans le même emploi, choisi souvent au hasard ? Quelqu’un a-t-il vraiment le sentiment qu’il est né pour passer la seule vie dont il dispose sur cette planète dans une seule entreprise ? Parmi ceux qui le revendiquent aujourd’hui, combien pensent vraiment que c’est l’idéal d’une vie, pour eux et les autres, que d’être toute sa vie aiguilleur ou infirmière, sans même avoir le droit d’essayer autre chose ?
Cette revendication avait du sens au 19ème siècle, et au début du 20ème, quand le simple fait d’avoir un emploi salarié était une libération par rapport à l’exploitation par le servage. Mais aujourd’hui ?
On peut comprendre qu’on le revendique pour éviter chômage, désarroi et précarité. Mais ne devrait-on pas plutôt revendiquer le contraire, c’est-à-dire le droit de ne pas être enfermé à vie, pendant sa seule vie, dans un seul métier, une seule compétence ?
Qu’on ne me dise pas que si on le refuse, c’est par aversion au risque : c’est en réalité, trop souvent, par jouissance de l’aliénation, parce qu’on n’a pas l’audace de vouloir. Comme si quelqu’un à qui on proposait de sortir de prison réclamait d’y être enfermé à vie et de jeter la clé dans un puits.
J’exagère ? Oui, volontairement ; pour faire réfléchir. Car évidemment, cela n’a de sens que si, hors de la prison, on a les moyens de vivre une vraie vie. Une bonne vie.
Je suis convaincu que la grande revendication du 21ème siècle ne sera pas la garantie de l’emploi. Mais le droit et les moyens de trouver ce qu’on a envie de faire de sa vie, de s’y former, et de s’y essayer. Le droit de devenir soi.
Le travail n’est pas une fin en soi s’il n’est pas voulu, choisi, libérateur, vocation, épanouissement. On doit même pouvoir changer d’emploi si on change de vocation et de désir, sans remettre en cause la pérennité du revenu.
Très concrètement, il faudrait remplacer le contrat indéterminé et tout ce qu’il implique, par une garantie par l’Etat de fournir à toute personne désireuse de changer de métier un revenu de formation pour l’aider à trouver ce pour quoi il est fait, et de le faire. A condition, bien sûr, qu’il se forme vraiment, et que cela débouche dans un délai raisonnable, (un an au plus) sur un emploi économiquement viable et socialement utile.
Les syndicats devraient donc revendiquer que leurs membres aient droit à de la formation rémunérée plutôt qu’à un emploi à vie. Ils ne le font pas parce qu’ils puisent leur légitimité dans une entreprise et que c’est l’emploi dans cette entreprise qu’ils ont mandat de défendre.
Ne serait-il pas plus exaltant de revendiquer le droit à une vie choisie que de réclamer la garantie d’une aliénation à vie ?
Si on passait à ce nouveau monde, cela renverserait totalement la définition de la social-démocratie, de la protection sociale, et de la lutte sociale. Cela arrivera un jour. Pas nécessairement en Europe en premier. Peut-être dans une dictature qui en aura compris l’intérêt : ce ne serait pas la première fois que la social-démocratie commence par sa caricature totalitaire.
Il est encore temps d’en faire l’économie.
j@attali.com 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"LE  DEVOIR DE DEVENIR SOI." 

"Je suis convaincu que la grande revendication du 21ème siècle ne sera pas la garantie de l’emploi. Mais le droit et les moyens de trouver ce qu’on a envie de faire de sa vie, de s’y former, et de s’y essayer. Le droit de devenir soi."
J'ai lu ce post avec intérêt et émotion.
"Réussir sa vie, la seule qu’on a!"
Jacques Attali est un des rares à y être parvenu, il mérite qu'on on lui tire pour cela  son chapeau. A plus de 75 ans il continue à réfléchir, à écrire et à penser le monde et la société dans laquelle il vit. Il a fait en quelque sorte de sa vie une oeuvre d'art. Rares, très rares sont les "happy few" qui peuvent en dire autant.
Goethe a su faire de la sienne un vrai chef d'oeuvre. Gandhi également, dans un tout autre registre.
Mais ne devrait on pas parler plutôt du" devoir devenir soi".
Cet impérieux devoir devrait commencer par être le but de l'éducation familiale, se poursuivre par la formation scolaire et s'achever par la conquête de soi par soi, ce que le coran appelle, du reste, le jihad. Peu le savent et tel est pourtant le sens premier de ce terme galvaudé par les islamistes qui n'ont de "djihadistes" que le nom.
Cela exige un "travail sur soi" permanent, autrement dit, une volonté de fer, une volonté "de se faire" et un  moral d'acier.
On aimerait qu'à défaut de pacte dit d'excellence on propose à nos élèves un projet éducatif qui plaide pour l'obligation de devenir soi, pleinement; d'épanouir ses talents, d'entraîner ses compétences et ses virtualités. Combien y parviennent? Quelques "happy few" comme aurait dit Stendhal qu'on ne lit plus dans nos écoles. "Vivre est le métier que je lui veux apprendre disait" Rousseau dans son traité d'éducation: l' "Emile."
Mais qu'est vivre au sens fort si ce n'est la volonté de devenir soi pleinement, jusqu'au bout des ongles?
MG




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