jeudi 5 juillet 2018

PAUSE, PLEASE !

Acques Attali
Qui ne voit, que, depuis quelques semaines, le monde s’est emballé, dans la mauvaise direction ? Comme si certaines digues éthiques avaient toutes sautées en même temps :
Les dirigeants politiques, aux Etats-Unis, en Europe, au Japon, en Australie, et dans bien d’autres contrées, s’entendent joyeusement pour affirmer haut et fort leur droit de ne pas recevoir de réfugiés, en violation de toutes les conventions internationales. Les opinions publiques semblent s’y rallier sans aucune difficulté. Et les médias font, de plus en plus souvent, passer à la trappe l’annonce de la mort de centaines de personnes en pleine mer.
Cela ne concerne pas que les réfugiés : A trop voir de malheurs, de massacres, de chagrins, de ruines dans les médias, on finit par ne plus s’en émouvoir et par se replier sur soi, pour ne pas trop souffrir du malheur des autres. Et toutes les victimes sont de moins en moins traitées avec empathie.
De fait, partout dans le monde, les opinions publiques font preuve de plus en plus d’égoïsme, d’insensibilité ; l’altruisme, la bienveillance, la bonté, sont de plus en plus mal vus.
Il faut arrêter ce tsunami d’indifférence avant qu’il ne soit trop tard. Et prendre le temps, cet été, de réfléchir aux conséquences d’un tel désastre moral.
Car, si on n’y prend pas garde, si on laisse s’installer cette idéologie du chacun pour soi, de claustration morale, cela ne s’arrêtera pas là : Si on est insensible au malheur des étrangers, victimes de guerres ou de trafiquants, on finira par déclarer tout le monde étranger, pour ne pas avoir à en prendre en charge le malheur. On considérera que soigner les plus pauvres n’est plus nécessaire ; que leur assurer le minimum vital n’est pas souhaitable ; que les chômeurs n’ont pas de raison d’être assistés ; que les handicapés n’ont pas à être aidés ; que les retraites n’ont pas à dépasser la capacité contributive de chacun. On pensera même que réduire les émissions de carbone n’est pas urgent, puisque le réchauffement climatique touchera surtout les générations futures.
En particulier, en Europe, et en France même, si on continue de glisser sur cette pente, de deux choses l’une : ou bien les partis extrêmes prendront le pouvoir, ou bien leur idéologie aura pris le pouvoir dans les partis majoritaires. Et il ne faudra pas compter sur les médias, affamés de lecteurs, et concurrencés par des réseaux sociaux largement dominés par les extrêmes, pour lutter contre ces nouvelles idéologies. Ni sur les ONG, qui seront de plus en plus isolées, à court de financement et discréditées. Ni même sur les intellectuels, qui n’auront un jour plus le choix qu’entre se rallier, se taire, ou s’exiler (mais où ?!)
La bienveillance, l’altruisme, la générosité, ne se divisent pas. Ne serait-ce que par un égoïsme bien compris : Nous avons besoin de faire preuve de bonté, si on veut qu’on en fasse preuve pour nous.
Profitons de cet été 2018, non seulement pour faire une pause égoïste et narcissique, comme on le fait si souvent en vacances, mais pour réveiller en chacun de nous notre capacité de nous émouvoir, de nous indigner, et d’agir. Pour sourire à l’autre, l’étranger, pas seulement le touriste, ou le voisin, mais aussi l’oublié, le sans abri, le réfugié. En pensant, en particulier, avec chagrin et rage à tous ceux qu’on aura laissé mourir noyés dans cette Méditerranée dans laquelle tant d’Européens vont, en toute inconscience, aller bientôt se baigner ou naviguer.
Si nous ne le faisons pas, si nous passons encore quelques mois dans cette cruelle indifférence, si nous continuons de nous vacciner contre le malheur des autres, ne nous étonnons pas si l’été 2019 soit celui du chacun pour soi, de la jungle absolue, de la barbarie ; non plus seulement à nos portes, mais dans nos villes, dans nos maisons.
Pour y parvenir, profitez de chacun instant de cet été, pour être à l’affût de chaque marque de bonté ou de bienveillance, donnée ou reçue. Les vacances s’y prêtent mieux qu’aucune autre période. On comprendra alors qu’il est si facile, et si porteur de joie, de sourire aux autres, à tous les autres. Et de leur rendre service.
Essayez, essayez vraiment. Même si vous croyez déjà le faire. Essayez plus encore. Vous ne le regretterez pas. Et vos enfants moins encore.
J@attali.com

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"DÉSASTRE MORAL? " À QUAND LE SURSAUT ÉTHIQUE?
" NOUS AVONS BESOIN DE FAIRE PREUVE DE BONTÉ, SI ON VEUT QU’ON EN FASSE PREUVE POUR NOUS."
Dans son bel essai de traduction du coran, Jacques Berque désigne les prophètes sous le vocable de donneurs d'alarme.
Incontestablement, Jacques Attali est un de ceux là: " si nous continuons de nous vacciner contre le malheur des autres, ne nous étonnons pas si l’été 2019 soit celui du chacun pour soi, de la jungle absolue, de la barbarie ; non plus seulement à nos portes, mais dans nos villes, dans nos maisons." Kroll dans un tout autre style en est un également, en témoigne ce dessin féroce mais lucide.



J'ai renoncé à lire les commentaires des forumeurs dans le presse en ligne tant ils sont excessifs, radicaux et surtout médiocres. L'excès se glisse partout et jusque dans les tribulations grotesques de supporters de diables, ces nationalistes malgré eux.
"A trop voir de malheurs, de massacres, de chagrins, de ruines dans les médias, on finit par ne plus s’en émouvoir et par se replier sur soi, pour ne pas trop souffrir du malheur des autres. Et toutes les victimes sont de moins en moins traitées avec empathie.
De fait, partout dans le monde, les opinions publiques font preuve de plus en plus d’égoïsme, d’insensibilité ; l’altruisme, la bienveillance, la bonté, sont de plus en plus mal vus."
Désastre moral, panne d'éthique, poussée de radicalisme dans sa déclinaison islamiste mais aussi dans sa variante fasciste tout aussi grimaçante et redoutable. Angela Merkel qu'on peut ne pas aimer ou carrément honnir est l'allégorie vivante de cet écartèlement éthique.
L'islamisme radical est un islam qui aurait renoncé à l'éthique comme l'illibéralisme radical est selon Pierre Rosanvallon, " une culture politique qui disqualifie en son principe la vision libérale". Théorisé dans les années 1990, le terme émerge dans les années 2010, en particulier pour désigner les gouvernements hongrois et polonais  qui se réclament de cette orientation que ne renieraient pas la NVA ou le FN. L'Italie, l'Autriche et désormais aussi la Bavière ont rejoint le club de ces irréductibles. L'illibéralsime gagne chaque jour du terrain et il ne m'étonnerait pas qu'il s'avère le grand vainqueur des élections européennes de 2019.
"Si on n’y prend pas garde, si on laisse s’installer cette idéologie du chacun pour soi, de claustration morale, cela ne s’arrêtera pas là"(...)En particulier, en Europe, et en France même, si on continue de glisser sur cette pente, de deux choses l’une : ou bien les partis extrêmes prendront le pouvoir, ou bien leur idéologie aura pris le pouvoir dans les partis majoritaires. Et il ne faudra pas compter sur les médias, affamés de lecteurs, et concurrencés par des réseaux sociaux largement dominés par les extrêmes, pour lutter contre ces nouvelles idéologies. Ni sur les ONG, qui seront de plus en plus isolées, à court de financement et discréditées. Ni même sur les intellectuels, qui n’auront un jour plus le choix qu’entre se rallier, se taire, ou s’exiler (mais où ?!)"
"La bienveillance, l’altruisme, la générosité" sont totalement passés de mode.
Après la lepénisation des esprits annoncée par Robert Badinter (processus au cours duquel les esprits et les idées se lepénisent, se rapprochent de celles de Jean-Marie Le Pen) voici que surgit la" trumptitude" des mentalités qui est pire encore mais lui est franchement apparentée.
Orwell, cet autre donneur d'alarme  avait annoncé le phénomène pour 1984., c'est à dire avec plus de quarante ans d'avance.
Rappelons ici les célèbres paroles d'un autre lanceur d'alarme anti nazi, le pasteur Martin Niemöller (1892–1984)
"Ils sont d'abord venus chercher les socialistes, et je n'ai rien dit
Parce que je n'étais pas socialiste
Puis ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n'ai rien dit
Parce que je n'étais pas syndicaliste
Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n'ai rien dit
Parce que je n'étais pas juif
Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre.
"
"Qui a levé la voix, peut-être l'Église confessante ? Nous pensions : des communistes, ces adversaires de la religion, ces ennemis des chrétiens – « Suis-je le gardien de mon frère ? »
Puis ils se sont débarrassé des « malades, les prétendus incurables ». Je me souviens d'une conversation avec une personne qui se disait chrétienne. Il disait : peut-être que c'est une bonne chose, ces malades incurables coûtent de l'argent à l'État, ils ne sont qu'un fardeau pour eux-mêmes et pour les autres. N'est-il pas mieux pour tout le monde si on les retire de la société ? – Ce n'est qu'alors que l'Église s'est inquiétée. Alors nous nous sommes mis à parler, jusqu'à ce que nos voix se taisent à nouveau en public. Pouvons-nous prétendre ne pas être coupables et responsables ? La persécution des Juifs, la façon dont nous traitions les pays occupés, ou ce qui se passaient en Grèce, en Pologne, en Tchécoslovaquie ou en Hollande, tout ça était publié dans les journaux."
Ce vieux texte a repris soudain un formidable actualité. Mais qui s'en souvient à part quelques vieillards moralisateurs?
Certes Emmanuel Macron se débat pour défendre les idées de la République et les valeurs de la démocratie européenne.
Mais  la translation de la dépouille de Simone Weil au Panthéon, geste symbolique ne répercute qu'un écho médiatique sourd du célèbre  '"entre ici Jean Moulin" d'André Malraux le 19 décembre 1964.
"Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi, et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé."
"Il faut absolument arrêter ce tsunami d’indifférence avant qu’il ne soit trop tard. Et prendre le temps, cet été, de réfléchir aux conséquences d’un tel désastre moral." Vaste programme! Ce qui est sûr c'est que le sursaut éthique  qui sauvera ce monde qui se "démonde" ne saurait faire l'impasse sur un formidable travail sur soi.
A quoi bon prêcher autrui si on ne commence par se mettre chacun en question face à nos réflexes d'agacement, nos bouffées d'exaspération,  nos explosions d'émotions négatives?
Concluons avec cet autre lanceur d'alerte que fut Krishnamurti, prophète malgré lui.
"But as long as I am ignorant of myself, as long as I am unaware  of the total process of myself, I have no basis for thought, for affection for action. But that is the  least thing we want: to know ourselves.
Yes that is the only foundation on which we can build. Before we can build, before we can transform , before we can condemn or destroy, we must know that which we are.(...) If one is able to understand oneself then perhaps there can be transformation in the immediat relationship about us and so in the word in which we live.
There is no hope without a constant inward revolution. Revolution in society must begin with the inner , psychological transformation of the individual.
What you are, the world is. To transform the world , we must begin with ourselves.
To know oneself as one requires and extraordinary alertness of mind. It demands  honesty, clarity of thought. The understanding of that what you are , without distortion, is the beginning of virtue. Virtue is essential , for it gives freedom. To bring about a fundamental revolution in onself, one must understand , the whole process of one's thought and feelings in relationship.
The function of education is to help you from childhood not to imitate anybody , but to be yourself all the time.
And this is the most difficult thing to do.
The world is in a process of decay. If you see the decay, you have a challenge: you are challenged to find a way of soving this urgent problem. (Krishnamurti)
Les prophètes, les justes et les sages sont parmi nous mais nous leur préférons écouter la voix rauque des démagogues simplificateurs.
MG
"Mais tant que je serai ignorant de moi-même, tant que je ne serai pas conscient du processus total de mon être, je serai privé de fondement de pensée et d'affection pour l'action. Mais c'est bien la  dernière des choses que nous désirions : nous connaître nous-mêmes. C'est pourtant la seule assise sur laquelle nous puissions construire. Avant de pouvoir édifier quoi que ce soit, avant d'oser transformer, avant de  condamner ou de déconstruire, nous devons savoir ce que nous sommes... (...) Si l'on est capable de se comprendre soi-même, alors peut-être oserons nous envisager une transformation dans la relation immédiate autour de nous et donc dans le mot dans lequel nous vivons.
Il n'y a pas d'espoir sans une révolution intérieure peremanente.
La révolution dans la société doit commencer par la transformation intérieure et psychologique de l'individu.
Ce que vous êtes, le monde l'est. Pour transformer le monde, nous devons commencer par nous-mêmes.
Se connaître soi-même exige une vigilance de tout moment. La vertu est essentielle, car elle donne la liberté. Pour provoquer une révolution fondamentale en soi-même, il faut comprendre, tout le processus de sa pensée et de ses sentiments dans la relation.
La fonction de l'éducation est de vous aider dès l'enfance à ne pas imiter qui que ce soit, mais à être vous-même tout le temps.
Et c'est la chose la plus difficile à faire.
Le monde est dans un processus de décomposition. Si vous voyez la décadence, vous avez un défi : vous êtes mis au défi de trouver un moyen de résoudre ce problème urgent. (Krishnamurti)



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