samedi 21 juillet 2018

Rachid Benzine : « L’urgence n’est pas d’expurger le Coran mais d’en faire une lecture critique »

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner , (La Croix)

Islamologue et historien, auteur notamment de Des mille et une façons d’être juif ou musulman avec la rabbin Delphine Horvilleur(Seuil) et de Finalement, il y a quoi dans le Coran ? (La Boîte à Pandore), Rachid Benzine revient sur la tribune dénonçant un « nouvel antisémitisme ».
Plus que d’« épurer » le Coran, il est urgent selon lui d’enseigner la « lecture critique » des textes. Une tâche qui incombe selon lui aussi aux responsables religieux musulmans.
ZOOM
Rachid Benzine islamologue et historien lors des rencontres de l'Obs à Bruxelles en 2016. / Max Rosereau / Voix du nord / Maxppp
La Croix : Une tribune publiée dimanche 22 avril dans Le Parisien et signée, entre autres, par l’ancien premier ministre Manuel Valls et l’ex-président Nicolas Sarkozy, dénonce « un nouvel antisémitisme » et presse les « autorités théologiques » musulmanes de « frapper d’obsolescence » les versets du Coran appelant « au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants ». Partagez-vous ce constat d’une recrudescence de l’antisémitisme ? Quelle part y tient le Coran ?
Rachid Benzine : Le réveil d’un certain type d’antisémitisme est indéniable aujourd’hui en France et dans d’autres pays européens, sous plusieurs formes : la forme la plus classique de l’antisémitisme européen ; une autre est liée au conflit israélo-palestinien ; enfin, une dernière s’explique par la circulation de certains textes, dont le Coran, qui ne sont pas remis dans leur contexte.

De fait, et s’il comporte plusieurs passages positifs sur « les fils d’Israël », le Coran reprend un certain type de malédictions déjà utilisées par le christianisme des premiers siècles, certaines s’appuyant sur l’Évangile de Jean. Reprenant le genre classique de la polémique, le Coran accuse les juifs de l’époque d’avoir dévié de l’enseignement de leurs prophètes. Il va aussi jusqu’à justifier le combat contre une tribu juive, mais pour des raisons politiques et non pas religieuses : selon la tradition musulmane, l’une des tribus juives, membre du « pacte » – autrement dit de la confédération de tribus – de Médine aurait trahi pour s’allier aux Mecquois qui venaient attaquer la ville.
Une partie de l’antisémitisme actuel vient d’une lecture anachronique de ce texte. Si l’on ne saisit pas les enjeux de cette société arabe du VIIe siècle, le type de judaïsme, de christianisme et d’islam existant à cette époque dans cette région, mais aussi la caducité des situations qui ont donné lieu à ce type de discours, le risque est grand de tomber dans un discours transhistorique. Comme je le répète souvent à mes étudiants, « le Coran ne s’est pas d’abord adressé à des gens comme vous ! »
Mais pour l’immense majorité des musulmans, « le Coran est applicable en tous lieux et à toutes les époques ». Comment en sortir ?
R. B. : Il est applicable à toutes les époques mais pas avec la même lecture ! Quinze siècles se sont écoulés entre sa mise par écrit et la période à laquelle nous vivons. Le propre des grands textes est de s’enrichir sans cesse de nouvelles lectures, selon les lieux et les époques auxquels on les lit. Chaque époque construit sa manière de croire : nous devons être conscients que les Arabes du VIIe siècle ne croyaient pas comme nous, sinon, nous risquons de substituer nos problématiques actuelles aux leurs. Le féminisme pas plus que la liberté religieuse ne sont des problématiques du VIIe siècle…

Rachid Benzine : « Il faut des lieux pour permettre aux musulmans une distance critique »

Il ne faut pas jamais oublier qu’un discours est toujours situé. Croire que le sens est immédiat crée une idolâtrie vis-à-vis du texte, et donc des projections idéologiques. Un texte ne parle jamais de lui-même : lui donner du sens relève de la responsabilité du sujet-lecteur. Aujourd’hui, on en voit convoquer le Coran soit pour lui faire dire que « l’islam, c’est la paix », d’autres pour affirmer que « l’islam c’est la violence ». Chaque camp sort ses versets pour soutenir ses dires… Ces deux lectures ne disent rien du texte lui-même mais tout de leurs auteurs.
Nous sommes tous responsables de nos lectures ! La responsabilité du sujet-lecteur implique d’apprendre à lire un texte, et notamment de le situer dans son contexte. Face aux dérives religieuses nées de la lecture littérale du Coran, proposer une lecture spirituelle est inutile et ne convainc personne. La seule manière de désactiver son potentiel est d’en proposer une lecture critique historique et ensuite une lecture éthique.
Que penser de la proposition des signataires de la tribune de « frapper d’obsolescence » certains versets appelant à la violence ?
R. B. : Elle est typique de cette propension actuelle à épurer tous nos chefs-d’œuvre, y compris littéraires ou musicaux, à débaptiser les noms des rues, etc., au fond à vouloir faire table rase de ce qui, dans notre passé, ne correspond pas à nos valeurs modernes. Ce n’est pas une attitude responsable ! La question est plutôt de savoir que faire de cet héritage, comment lui être fidèle tout en lui étant infidèle, et donc au fond comment en faire une lecture critique.
Il n’est donc pas question de demander aux chrétiens d’épurer la Bible pas plus qu’aux musulmans d’épurer le Coran : il faut vraiment être dénué de toute culture religieuse pour imaginer une chose pareille ! Du côté catholique, c’est l’enseignement de l’Église à l’égard des juifs qui a changé : l’Évangile de Jean n’a jamais été expurgé, c’est sa lecture qui a été renouvelée.
L’urgence, c’est d’apprendre à nos concitoyens à faire une lecture critique de n’importe quel texte, y compris religieux.
Pour cela, le recours à l’histoire est indispensable, mais aussi à la théologie. La communauté musulmane dans sa diversité doit enseigner une lecture critique de ses textes : c’est ainsi qu’elle sera fidèle à sa tradition. Ses responsables ne doivent pas enfermer leurs fidèles dans un processus de victimisation mais les rendre responsables de la lecture qu’ils font du Coran.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
POUR UNE LECTURE CRITIQUE  ET SURTOUT ÉTHIQUE DU CORAN
"il est urgent", selon Benzine, " d’enseigner la « lecture critique » des textes. Une tâche qui incombe selon lui aussi aux responsables religieux musulmans." Cela ne saurait se faire sans la formation d'une armée d'imams et aumôniers capables d'interpréter ce texte  majeur et d'en donner une interprétation éthique. Ali Daddy ne dit pas autre chose mais qui a lu son "Coran contre l'intégrisme?"
"Une partie de l’antisémitisme actuel vient d’une lecture anachronique de ce texte." L'antisémitisme européen se fondait également sur une lecture anachronique des évangiles qui faisait les assassins de Jésus.
"Le Coran est applicable en tous lieux et à toutes les époques mais pas avec la même lecture !"
Il s'agit donc d'apprendre à lire aux imams et surtout aux communautés musulmanes.
.Qui est capable d'assumer cette mission essentielle? "Chaque époque construit sa manière de croire : les Arabes du VIIe siècle ne croyaient pas comme nous, sinon, nous risquons de substituer nos problématiques actuelles aux leurs. Le féminisme pas plus que la liberté religieuse ne sont des problématiques du VIIe siècle…"

« Il faut des lieux pour permettre aux musulmans une distance critique » Rachid Benzine.
Bravo! Mais de quels lieux parle Benzine? Des mosquées ou de universités? Il est urgent de sortir l'enseignement de l'islam des mosquées de garage et  surtout de mettre fin au monopole d'enseignement coranique d'imams importés d'Orient ou du Maghreb .
Il est urgent de solliciter la "responsabilité du sujet-lecteur"
Bravo! Mais c'est qui le sujet lecteur? Combien de musulmans lisent le Coran? Pourtant de belles traductions sont accessibles dont le magistral essai de traduction de Jacques Berque. Que ne l'avons nous répété ici. Mais qui donc fréquente ce texte et avec quelle lecture?
"Aujourd’hui, on en voit convoquer le Coran soit pour lui faire dire que « l’islam, c’est la paix », d’autres pour affirmer que « l’islam c’est la violence ». Chaque camp sort ses versets pour soutenir ses dires… Ces deux lectures ne disent rien du texte lui-même mais tout de leurs auteurs." "Nous sommes tous responsables de nos lectures ! La responsabilité du sujet-lecteur implique d’apprendre à lire un texte, et notamment de le situer dans son contexte."
Apprendre à lire, la belle affaire. Goethe disait qu'il avait mis des décennies a essayer d'y arriver à peu près. "Les braves gens ne savent pas ce qu'il en coûte de peine  et de temps pour apprendre à lire. J'y ai mis quatre vingt ans de ma vi, et je ne peux encore dire que j'aie atteint mon but?
Il disait aussi
"Il y a trois sortes de lecteurs : la première apprécie sans juger, la troisième juge sans apprécier, l’intermédiaire juge en appréciant et apprécie en jugeant ; celle-ci au fond recrée l’œuvre d’art."
La seule manière de désactiver son potentiel est d’en proposer une lecture critique historique et ensuite une lecture éthique du Coran.
"L’urgence, c’est d’apprendre à nos concitoyens à faire une lecture critique de n’importe quel texte, y compris religieux."
"La communauté musulmane dans sa diversité doit enseigner une lecture critique de ses textes : c’est ainsi qu’elle sera fidèle à sa tradition. Ses responsables doivent les rendre responsables de la lecture qu’ils font du Coran."
Difficile de ne pas être d'accord avec cela.
MG

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