mardi 10 juillet 2018

Si les Diables gagnent, cela va être l'horreur pour les Français de Belgique"

LAVINIA ROTILI (ST.) Le Vif

Le match de ce mardi soir verra la Belgique affronter la France en demi-finale de la Coupe du monde. La rencontre fait-elle émerger un sentiment anti-Français chez les Belges ? LaLibre.be a interrogé deux journalistes hexagonaux installés à Bruxelles : Valéry Lerouge, de France 2, et Jean Quatremer, de Libération.
Ce mardi, les Diables affronteront les Bleus dans un match qui pourrait marquer un tournant dans l'histoire du football belge. Au-delà de l'aspect sportif, cette rencontre soulève des questions sur la relation entre les Belges et les Français. De nombreux supporters le clament en rue, sur les réseaux sociaux, ils préfèrent être battus par n'importe quelle autre équipe que par les Bleus... Existe-t-il un sentiment anti-Français chez les Belges ?
Selon Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles pour Libération, ce sentiment est assez répandu mais pas dans toutes les régions du pays. "En Flandre, il n'y a pas de sentiment anti-Français. Il y a une indifférence totale envers la France. Les Flamands n'ont pas ce complexe du petit cousin éloigné, qu'on retrouve davantage chez les francophones". D'après le journaliste, c'est en Région bruxelloise qu'on ressent le plus cette aversion envers les voisins. "Les Belges francophones se comparent tout le temps à la France. Ils pensent que les Français sont arrogants, ce que nous sommes par nature. Et ils considèrent  la moindre réflexion comme la démonstration d'un sentiment de supériorité qu'en réalité on n'a pas."
Un avis que ne partage pas un autre journaliste français : Valéry Lerouge, correspondant pour France 2 à Bruxelles. "Je travaille avec des Flamands et des Wallons tous les jours, et on se taquine beaucoup, mais cela reste toujours bon enfant." Pour lui, aucune trace de ce sentiment anti-Français.
FAIR-PLAY OU HYSTÉRIE FOOTBALLISTIQUE ?
Même quand les deux équipes s'affrontent lors de la Coupe du monde, les Belges restent corrects, selon le journaliste de France 2. "Certains Belges affirment qu'ils auraient préféré être éliminés par les Brésiliens que par les Français, d'autres disent 'que le meilleur gagne', et supposent que ce sera les Diables. Le discours reste assez fair-play."
Au moins pour l'instant. Pour le correspondant, le résultat du match pourrait créer des divisions. "Je pense que les conséquences seraient plus pénibles pour les Belges si la France gagnait que l'inverse. Si la France gagne, elle aura volé un rêve à la Belgique. Si la Belgique gagne, je crois que les Français seront plus prêts à reconnaître qu'il s'agit d'une belle aventure pour les Belges." Pour Valéry Lerouge, cela n'a rien à voir avec l’existence d'un mépris anti-français. "Pour la Belgique, c'est maintenant ou jamais", affirme-t-il, expliquant que les Belges ont envie de gagner et d'avoir leur place dans l'histoire de la Coupe du monde.
Le journaliste de France 2 laisse sous-entendre que les Belges seraient moins enclins à se réjouir d'une éventuelle victoire de la France. Pour Jean Quatremer, au contraire, ce serait pire : "Si la Belgique gagne, c'est parti pour six mois de nationalisme et cela va être l'horreur pour les Français. Si la Belgique perd, elle va trouver des excuses et décortiquer la moindre réflexion contre nous. Qu'elle gagne ou qu'elle perde, la Belgique va critiquer la France". Selon Jean Quatremer, cette "hystérie footballistique", comme il la définit, qui aurait des aspects communautaires. "Je crois qu'elle existe surtout du côté francophone", explique-t-il. "Elle est liée au fait qu'une fois tous les quatre ans, lors du Mondial, en Belgique francophone, on a l'impression que le pays est réuni et que le sentiment patriotique est exacerbé."
EN FRANCE, DE LA CONDESCENDANCE, MAIS PAS DU MÉPRIS
De l'autre côté de la frontière, les sentiments envers les Belges ne seraient que positifs. Pour Jean Quatremer, "non seulement on ne méprise pas les Belges, mais il y a même une sympathie envers eux. Si à Paris je dis que je vis à Bruxelles, les gens deviennent aussitôt sympas. Si à Bruxelles je dis que je suis Français, il y a une chance sur deux qu'on me reproche des choses et qu'on me pointe du doigt". Selon le journaliste, les Belges nourrissent une sentiment de jalousie envers l’Hexagone, là où la France n'aurait aucun complexe d'infériorité.
Ce positionnement est toutefois beaucoup plus nuancé du côté de Valéry Lerouge, qui affirme : "Il n'y a pas de sentiment anti-Belges. En revanche, il y a un certain chauvinisme qui prend le dessus". Une attitude qui se traduit souvent par de la "condescendance" : "En France, on fait toujours les mêmes blagues sur les Belges, mais sans mépris".
Lavinia Rotili (st.)


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE BELGE SORTANT DU TOMBEAU

"Après des siècles d'esclavage,
Le Belge sortant du tombeau,
A reconquis par son courage,
Son nom, ses droits et son drapeau."
."Depuis dimanche dernier, à Bruxelles, nous sommes tous Belges, même ceux et surtout ceux qui ne le sont pas. Le peuple belge est debout" Regardez les donc bien ces tronches "ensoriennes"  de supporters  belges sorties blafardes du tombeau maquillées au trois couleurs, affublés de grotesques perruques noir jaune rouge  de maillots rouge vif d'où débordent les bedaines. Aux balcons et aux fenêtres pendent plus de drapeaux qu'au 21 juillet. "Depuis trois ans, la Belgique souffre : en termes d’images, en termes d’unité nationale, et en termes de vivre ensemble. On veut la peau du pays de toutes parts, y compris de l’intérieur."
"La Belgique à survécu aux réformes constitutionnelles, à la transformation politique, survécu à la menace islamiste, survécu… à la Coupe du monde de football à ce jour. Il faut se réjouir de ces victoires de l’instant." Le Belge sortant du tombeau,
a reconquis par son courage, son nom, ses droits et son drapeau.
La coupe du monde, cet incubateur des nationalismes  aura donc même réussi à réveiller le chauvinisme belge auquel plus personne ne croyait.
On a tort de trop s'en réjouir. Imaginez un instant les conséquences qu'auaraient eue sur notre cohésion sociale et notre vivre ensemble une demi finale Belgique Turquie ou une finale Belgique Maroc...
MG


BELGIQUE TRAUMATISÉE, BELGIQUE RESSUSCITÉE
LA LIBRE,  CONTRIBUTION EXTERNE
OPINIONS

La fascination et parfois le complexe que les Belges ont par rapport à la France seront mis au placard en ce jour de match. Après le "Belgium Bashing", après l’enfer à cause du terrorisme, toute une société diversifiée est derrière ses Diables.
Depuis des années, les relations entre la France et la Belgique dans les médias tournent souvent malheureusement autour des questions de terrorisme. A l’échelle planétaire, tout le monde connaît la France, mais la Belgique ? Pour certains, ce pays est un mystère sur la carte du monde. Pour d’autres comme Donald Trump, elle est devenue avec sa capitale Bruxelles un trou noir, un "shithole" depuis des décennies, soit manifestement rien de très glorieux. Pour d’autres encore, elle est bien la cause de tous les malheurs que le continent européen traverserait depuis des années en matière de terrorisme et de sécurité publique. Ce qui est sûr, c’est que depuis trois ans, la Belgique souffre : en termes d’images, en termes d’unité nationale, et en termes de vivre ensemble. On veut la peau du pays de toutes parts, y compris de l’intérieur.
FRANCE, BELGIQUE ET TERRORISME
Car il faut le rappeler, les terribles attentats qui ont frappé Bruxelles en 2016 ont ébranlé les certitudes d’un pays que tout le monde a voulu rendre coupable des drames notamment survenus à Paris. Un "bashing" qui avait ses raisons, mais que la raison a en partie démonté par la suite. Depuis, France et Belgique se sont soudées autour d’une forte diagonale de solidarité et de coopération (1). Une certitude : un petit pays ne peut pas tout face aux grands qui l’entourent, plus puissants et plus armés historiquement et politiquement parlant contre les menaces de ce type.
AUCUN GRAND N’A VU VENIR LA BELGIQUE
Aujourd’hui, l’équipe nationale belge accède à la demi-finale de la Coupe du monde de football en Russie pour la seconde fois de son histoire (après 1986) et tous les regards sont portés sur cette petite équipe des Diables Rouges qu’aucun grand n’a vu venir. C’est déjà le paradis pour les Diables qui vont affronter la France. Bilan : même le Brésil est sorti du jeu, Neymar en tête au tapis, ce 6 juillet 2018. La fascination et parfois le complexe que les Belges ont par rapport à la France seront mis au placard en ce jour de match.
PAYS DE MODESTIE ET DE COMPROMIS
Une étincelle, que dire une flamme, s’est peut-être produite qui peut rendre fiers les Belges de nouveau. Depuis dimanche dernier, à Bruxelles, nous sommes tous Belges, même ceux et surtout ceux qui ne le sont pas. Le peuple belge est debout. Cette terre d’exil et d’exode a toujours été le refuge des artistes, des écrivains, venus de France ou d’ailleurs. Même Thierry Henry finalement a trouvé un refuge dans le Royaume, ce qui n’est pas aujourd’hui sans inquiéter les supporters français.
Depuis des siècles, tous ces artistes maudits ou non cherchaient Outre-Quiévrain un peu de calme et de simplicité mais fuyaient également les difficultés rencontrées en France. Ce trait de caractère, soi-disant belge, de modestie et de compromis, fait que, plus de cinq ans après le lourd péril qu’elle a couru en termes d’institutions politiques et de réforme constitutionnelle en 2012, elle a survécu : survécu à la transformation politique, survécu à la menace islamiste, survécu… à la Coupe du monde de football à ce jour. Il faut se réjouir de ces victoires de l’instant.
ETRE FORT DANS LA DIVERSITÉ ET DANS L’ADVERSITÉ
Comme un enfant dont on a honte, la Belgique, qui accueille, excusez du peu, le siège des institutions européennes et le siège de l’Otan, devenait le mauvais élève de l’Union. Elle était ce pays tampon à la jointure des anciens grands empires de l’histoire. Certes, la Belgique est un pays jeune, qui n’a pas deux siècles, puisqu’elle est née en 1830. Elle fut l’un des pays les plus riches du monde pendant la révolution industrielle, et fut l’une des grandes terres d’immigration économique de l’histoire contemporaine de l’Europe : des Français, des Italiens, des Portugais, des Espagnols, des Congolais, des Marocains, etc. La richesse du pays est sa diversité. A la ville comme dans le sport. Il y a aujourd’hui à Bruxelles plus de 100 nationalités. Le monde est à Bruxelles. La preuve que l’on peut être fort dans la diversité et dans l’adversité. La première minorité étrangère aujourd’hui sont… les Français.
LA MAGIE DU SPORT
Ce soir, l’équipe colorée des Diables Rouges a le feu aux fers : elle est unie, et tous les Belges de tous ces beaux horizons sont derrière. Le football procure cette magie : rien n’est acquis, rien n’est gagné, et pendant un mois, tous les pays du monde se ressoudent malgré leurs difficultés et leurs blessures. Je suis Français et réside depuis dix ans en Belgique. Dans quelques jours, c’est mon pays de naissance qui affrontera mon pays de destination. La France m’a fait, la Belgique m’a construit. Je soutiendrai l’équipe des Diables Rouges pour la demi-finale, moi qui ne suis jamais un seul match de football. Mais là, l’événement est trop beau pour être ignoré.

(1) Voir Asif Arif, Sébastien Boussois, "France Belgique la diagonale terroriste", Editions Jourdan, Bruxelles, 2016.
(*) Chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du Cecid (Université libre de Bruxelles), de l’Oman (UQam Montréal) et du CPRMV (Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence/Montréal).

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