mercredi 14 novembre 2018

AHMED SARAHOUI, AVATAR DE ZORBA LE GREC?


C'est l'homme le plus fort que j'aie jamais rencontré.
Fort physiquement, il soulevait cent kilos sans effort mais il était  surtout supérieurement fort par le caractère qu'il avait bien trempé. Il n'hésita pas à affronter les coups de feu d'un forcené anversois tenant sous la menace de son revolver des otages marocaines.
Gamin, il suivait son père qui coupait du bois de chauffage, pas loin des frontières sahariennes de l'Algérie toute proche qui lui donna son patronyme. Ahmed ramenait les branchages à dos d'âne. Il n'avait pas sept ans. Il avait appris de son père l'art du jardinage et la pratique quotidienne du Coran qu'il savait par coeur et le comprenait à sa façon bien à lui. Devenu citadin schaerbeekois il a gardé de son enfance un léger accent et la nostalgie de la nature. Vers l'âge de quatorze ans, il arriva en Belgique dans les bagages de l'immigration marocaine. Il se disait descendant des esclaves Sarahouis. C'était sa théorie.
Orphelin de père, il accompagne ses oncles en exil. Il fut inscrit d'office dans une école professionnelle. "Bois ou fer ?" Il demanda bois et fut inscrit au fer. Il fera le bois ensuite. Il était capable de fabriquer seul et sans beaucoup d'outils des châssis, des portes de garage et que sais-je encore. Il quitta l'école en qualité de carrossier et se retrouva chez Mercedes ou on ne le garda pas, malgré son formidable savoir faire.  On lui reprochait de ne jamais arriver à l'atelier avant onze heures le matin. C'était un homme du soir et de la nuit. Il aimait traîner du côté de la gare du midi, dans les salon de thé marocains où il refaisait le monde, comme Zorba. Il aimait prier dans les mosquées arabes, turques, albanaises et même dans certaines églises chrétiennes qui lui ouvraient leurs portes. Il lisait beaucoup et il s'était fait une religion coranique bien à lui, mâtinée d'hindhouïsme, de soufisme et même de mystique chrétienne. C'était ce qu'au sens fort, le Coran appelle un Bel Agissant. Un Mensch, diraient les juifs, un juste parmi les justes, bref un type bien. Il aimait les femmes qui le lui rendaient bien. Il avait un fils né d'une femme flamande. Il en parlait peu mais toujours avec émotion.  Il ne détestait pas la Chimay bleue sauf en période de ramadan qu'il respectait scrupuleusement. Il priait cinq fois par jour,  fumait comme un sapeur et travaillait d'arrache- pied, comme un stakhanoviste russe. 
Monsieur Thonon qui dirigeait un atelier de restauration de voitures anciennes lui confia un jour la confection d'une aile et d'un garde boue pour une antique Bentley exposée à l'Auto Center. Il en parlait avec orgueil. Il vous aurait fait une bagnole de musée d'une carcasse lourdement endommagée, de ses mains calleuses comme des râpes, abîmées par les produits de carrosserie.
Directeur de la Promotion sociale de Schaerbeek, je l'ai connu sur les chantiers de restauration de l'école industrielle de la rue de La Ruche dans les années nonante. Il était à l'époque article 60 et monsieur Immy, assistant social, me le présenta comme un cas compliqué, un mec à peu près ingérable. Que nenni: nous nous sommes compris au premier regard et il en fut toujours ainsi, nonobstant quelques querelles homériques. Mais ni lui ni moi ne nous montrions rancuniers.
Un matin, en buvant mon café à la cafétéria de la Ruche je le vois arriver en nage, les cheveux défaits, complètement perturbé et à court d'haleine. Il venait de quitter la maison où tirait le forcené. Il avait entendu des coups de feu et des cris de détresse dans une maison voisine. N'écoutant que son courage, il avait franchi le cordon de police qui lui barrait le passage et était entré, malgré l'interdiction mains nues dans la maison menacée. Désarma-il le forcené, je ne l'ai jamais su mais il mit fin au siège. Il sauva deux vies humaines au péril de la sienne.
J'en informai le bourgmestre qui le reçut mais ne lui attribua pas, comme je le lui avais suggéré, le titre de Schaerbeekois d'honneur. Dommage il le méritait vraiment.
Ahmed qui deviendra Mustapha pour des raisons qui m'échappent n'en avait cure car il savait que, selon le Coran "qui sauve une vie humaine sauve l'humanité tout entière".
Il me faisait penser à Zorba avec ce mélange de joie de vivre paillarde et de haute spiritualité.
Un cancer malin a eu raison de sa puissante constitution. Puisse-il reposer en paix dans les sables sahariens de ses ancêtres.
Il me donna un immense leçon en me montrant que les gens issus de l'immigration sont pour la plupart d'entre eux des gens de caractère et d'une franche droiture.
C'est qu'il en faut du caractère pour laisser derrière soi la terre de ses ancêtres où il repose désormais.
J'ai perdu un ami, un vrai. Mais le souvenir de sa forte personnalité sera plus fort que la mort.

Marc Guiot
   

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